On
parle aujourd'hui de printemps espagnol par référence
au mouvement dit du printemps arabe qui avait chassé les
gouvernements autoritaires de Tunis et du Caire, sous la pression
de foules rassemblées sur les places publiques des principales
villes de ces pays. Des mouvements analogues mais encore en butte
à la répression se déroulent dans d'autres
Etats arabes. Cependant la comparaison entre les deux "printemps"
montre que le printemps espagnol, s'il persiste et se précise,
posera des questions bien plus complexes que celles abordées
par le printemps arabe.
Le
printemps arabe s'en est pris à des pouvoirs autoritaires
ou à des théocraties qui étaient relativement
faciles à renverser, dès lors que le soutien de
l'armée et de la police leur a fait défaut. L'objectif
en était relativement clair, tout au moins en Tunisie et
en Egypte : obtenir les libertés publiques et les droits
civils dont jouissent les démocraties politiques. Certes,
dans le reste du Moyen-Orient, le printemps arabe se complique
aujourd'hui d'incidences géopolitiques, ethniques ou religieuses
propres à ces pays, mais ces dernières n'intéressent
qu'indirectement les citoyens européens.
Le
printemps espagnol est infiniment plus complexe et difficile à
interpréter aux lueurs de la science politique traditionnelle.
Il a pris naissance dans un grand Etat européen jusqu'ici
globalement prospère, bien géré, présentant
malgré quelques archaïsmes, le visage d'une société
moderne, démocratique, ouverte. L'Espagne n'est pas par
ailleurs le pays le plus pauvre de l'Union européenne,
même s'il traverse actuellement une crise grave.
Que veulent alors les manifestants - qui se sont nommés
eux-mêmes des indignados par référence
au livre Indignez-vous
de Stéphane Hessel ? Selon les observateurs, au-delà
d'un refus du chômage et de l'appauvrissement, ils refusent
le "Système", sans pouvoir toujours pouvoir préciser
ce qu'il faut entendre par ce terme, et ce qui est refusé
en son sein. Mais on pourrait aussi dire que beaucoup d'entre
eux sont animés, fut-ce d'une façon mal formulée,
par une volonté bien plus grandiose encore : celle de changer
de civilisation.
Ainsi
défini, le printemps espagnol risque de se répandre
dans un grand nombre de pays européens, sinon dans tous,
car le refus d'un certain type de civilisation, mercantiliste,
sélective, gaspilleuse n'est pas propre à l'Espagne.
Les conservateurs voient de nombreuses menaces dans cette contamination
- quasi "virale"- favorisé par la généralisation
de la société de l'information. Les progressistes
au contraire commencent à y attacher beaucoup d'espoir.
Pourrait-on finalement espérer voir un univers marqué
par les inégalités, la destruction aveugle des ressources
naturelles, le rejet des grandes ambitions, céder la place
à un monde plus harmonieux ? L'utopie pourrait-elle commencer
à se réaliser ?

Puerta
del Sol, Madrid, 22 mai 2011
Que
veulent exprimer les indignados ?
Pourquoi
pas après tout ? Mais avant de rêver à un
changement de civilisation, il faut chercher à comprendre
ce que veulent exprimer les manifestants de la Puerta del Sol.
On pourra ensuite se demander si, au-delà de l'expression
d'un sentiment global de refus, ne devraient pas être fixés
des objectifs précis. A cet égard, l'exemple précédent
des manifestations du peuple américain à Madison(1)
semble des plus intéressant. Les foules du Wisconsin ont
refusé explicitement certaines mesures de rigueur jugées
injustes et ont cherché à faire plier les élus
du parti républicain qui voulaient, en toute légitimité
constitutionnelle, les faire appliquer.
Le
message des indignados espagnols est plus difficile à
interpréter. Plus qu'une protestation contre l'extension
du chômage et de l'appauvrissement, frappant aussi bien
les jeunes diplômes que les travailleurs de la base, on
peut penser que les indignados veulent signifier le fait
que le peuple de gauche ne fait plus confiance aux partis de gauche
pour le représenter. C'est d'ailleurs ce message que viennent
parallèlement d'exprimer les élections municipales
marquées par la défaite du Parti socialiste espagnol
(PSOE). La même défiance à l'égard
du parti socialiste s'est répandue dans des termes voisins
au Portugal en en Grèce. Nombre de manifestants espagnols,
bien que se réclamant de la gauche, s'indignent du fait
que le gouvernement dirigé par une majorité socialiste
ne les protège pas des abus du capitalisme financier et
de la spéculation mondialisée. Au contraire, ce
gouvernement paraît se ranger du côté des spéculateurs
nationaux et internationaux (banques et entreprises) pour contraindre
les citoyens à supporter les fautes de gestion ou les manuvres
frauduleuses du monde économique. Le même reproche
est fait aux gouvernements grec et portugais, eux-aussi pourtant
dirigés par des socialistes.
La
population en déduit que les partis socialistes appartiennent
désormais aux oligarchies sociales qui pressurent les citoyens
en les privant des produits de leur travail et de leur épargne.
En Espagne comme ailleurs, qu'ils soient de gauche ou de droite,
les gouvernements tiennent le même discours imposé
par la finance internationale et relayé par le FMI : comprimer
les dépenses sociales, supprimer les investissements publics,
licencier les fonctionnaires, privatiser les établissements
et les entreprises publiques...
Aussi naïfs qu'on voudrait les faire passer en matière
de connaissances économiques, les Indignés se
rendent bien compte que cette destruction progressive de ce qui
restait de l'Etat protecteur se fait au profit des sociétés
internationales et des fonds d'investissements spéculatifs.
Les activités abandonnées par le secteur public
- sous prétexte de rééquilibrer les budgets
- seront récupérées et assurées à
grand frais par des investisseurs anonymes qui ne travailleront
que pour une clientèle à hauts revenus. Le coût
économique final de ces services payants ne diminuera pas,
au contraire. Mais les actionnaires et les managers en charge
de ces nouveaux services ne s'en plaindront pas puisque les sommes
correspondantes viendront directement accroître leurs profits.
Pour
notre part, nous pensons que ce qui indigne particulièrement
les manifestants du printemps espagnol, et qui indignera ceux
d'autres printemps à venir dans d'autres pays, tient à
la découverte progressive d'une entente mondiale entre
privilégiés (que nous nommons ici des oligarchies)
pour maintenir dans le bas de l'échelle sociale les diverses
catégories de travailleurs qui sont en fait les principaux
créateurs de richesse dans l'économie réelle.
Or parmi ces oligarchies se trouvent désormais, en apparence
et souvent en fait, les représentants des partis de gauche,
qu'ils soient dans l'opposition ou au pouvoir.
La
découverte de cette réalité, dénoncée
depuis longtemps par les extrêmes-gauches, provoque dans
ce que nous continuerons à nommer les couches populaires,
y compris dans les classes moyennes, un rejet de la vie politique
et des institutions, qu'elles soient nationales ou européennes:
tous corrompus, selon une formule facile mais hélas souvent
vraie. Ce rejet peut pousser certains Indignés vers
les mouvements d'extrême-droite populistes et souverainistes,
dont le discours fait illusion. Mais un minimum d'attention montre
que ces derniers ont, encore plus que les socialistes, partie
liée avec les oligarchies. De toutes façons, ils
seront par ailleurs incapables de proposer les solutions permettant
de replacer l'économie au service des travailleurs, puisqu'ils
refusent la dimension européenne indispensable pour se
faire entendre face aux grands Etats mondiaux.
Si
nous retenons l'hypothèse qui précède, nous
dirons que le message des indignados s'adresse d'abord
aux partis socialistes, en Espagne comme dans le reste de l'Europe
: changez ou nous vous changerons. Dans la mesure où demeure
encore un minimum de démocratie représentative,
ce premier message est facile à comprendre par des responsables
politiques qui veulent être élus ou réélus,
que ce soit au plan national ou au plan local. Jose Luis Zapatero
devrait le comprendre, comme en France le candidat (ou la candidate)
du parti socialiste aux élections présidentielles.
Au-delà
du refus, se battre pour des revendications précises
Mais
un mot d'ordre aussi général ne peut suffire à
maintenir la mobilisation des manifestants et de ceux qui les
soutiennent dans l'opinion. Il faudra que du sein des manifestations
émergent des revendications plus précises (analogues
au "Ben Ali dehors" des manifestants tunisiens). Depuis
quelques mois déjà , les techniciens de l'économie
et de la politique ont formulé des objectifs que nous avons
pour notre part repris et illustrés :
- transformer le statut de la Banque centrale européenne
de façon à ce qu'elle puisse racheter et restructurer
les dettes publiques des Etats,
- créer un service public bancaire européen regroupant
les activités de dépôt et de prêts aux
entreprises des banques européennes en les distinguant
clairement des opérations spéculatives,
- créer un fonds européen d'investissement stratégique
au profit des activités industrielles et de recherche capables
de créer des emplois à forte valeur ajoutée
non délocalisables,
- adapter en conséquences en les harmonisant les législations
fiscales et douanières européennes.
De tels objectifs sont complexes à exprimer, difficiles
et longs à mettre en oeuvre. Ils supposent un des bouleversements
de fond contre lesquels se mobiliseront l'ensemble des oligarchies
de pouvoir.
Peut-on espérer que des manifestations populaires s'en
saisissent ?
Nous pensons pour notre part que la toile et les réseaux
sociaux sont un atout en ce sens : il faudrait que les (rares)
experts proposant de telles mesures et les représentants
des partis de gauche décidés à retrouver
leur vocation traditionnelle au service du changement social s'obligent
sans attendre à en discuter via notamment l'internet afin
de populariser les véritables révolutions pouvant
en découler.
Des
propositions immédiates pourraient alors être faites,
au service desquels les Indignés présents
et futurs pourraient se mobiliser. Il s'agirait d'abord de refuser
les mesures xille les suppressions d'emplois ou les privatisations
dans les services publics. Mais au-delà du refus, des projets
à forte valeur démonstrative pourraient être
mis en oeuvre dans de courts délais. Ils impliqueraient
notamment le secteur coopératif et associatif, sans préjudice
de tous les investissements d'esprit alternatif dans des secteurs
émergents comme les énergies renouvelables, la réhabilitation
des habitats et la formation-culture. Les Indignés pourraient
alors manifester pour que de telles initiatives soient reconnues
et prises en compte par ceux qui disposent encore de l'autorité.
A défaut, ces responsables seront renvoyés, d'une
façon ou d'une autre.
Rien
n'empêcherait évidemment que, du chaos créateur
né de l'indignation collective, naissent d'autres idées
novatrices et d'autres initiatives concrètes.
(1)
Voir notre article du 11 mars 2001 :
"Et si les Européens prenaient
eux aussi la route de Madison ?"
Notes
Maurice Ronai (maurice.ronai arobase gmail.com) ajoute
le commentaire suivant :
Il
est intéressant de constater que le déclencheur
de ce mouvement a été la ley Sinde, version espagnole
de la HADOPI française (comprenant également des
accents de LOPPSI). http://owni.fr/2011/05/24/aux-sources-de-la-colere-iberique/
1)
Ce mouvement semble s'inscrire au croisement de trois phénomènes
:
- Le
premier, est générationnel. Dans nos sociétés
vieillissantes, les nouvelles générations ont l'impression
que les arbitrages collectifs se font à leur détriment.
Et que la gauche, ne se différencie pas nettement de la
droite, sur cette question. Tout spécialement, là
ou elle exerce le pouvoir (Grèce, Portugal, Espagne).
- Le
second est bien décrit dans votre article : les manifestants
espagnols s'indignent du fait que le gouvernement dirigé
par une majorité socialiste ne parvient plus à protéger
les populations. Sous cet angle, le mouvement espagnol se rapproche
de la révolte civique qui a secoué l'Islande, l'an
dernier. "Quand
on sera grands, on sera Islandais ! ", scandait
lun des animateurs de la manifestation du 15 mai.
-
Le troisième phénomène tient aux formes d'auto-organisation
rendues possibles par les réseaux sociaux. Comme dans les
révolutions arabes, ces formes d'auto-organisation parviennent
difficilement à faire émerger des revendications
et des propositions. Et des leaders pour les porter.
Si le gouvernement de Zapato veut faire des gestes, il lui faudra
des interlocuteurs.
2) Les années qui viennent vont être difficiles pour
les partis socialistes en Europe.
3)
François Hollande a pressenti, avec son Pacte pour la jeunesse,
l'importance que va prendre la question générationnelle.
Parmi
les 30 mesures phases du projet socialiste, deux ciblent explicitement
les jeunes :
- 300 000 "emplois davenir" dans les domaines
de linnovation environnementale et sociale.
- une allocation détude sous condition de ressources
(Pour aider les jeunes adultes à se loger et à se
soigner afin quils réussissent leurs études)
(4) Arnaud Montebourg a bien saisi que la période appelle
une certaine radicalité. Avec sa mise au pas de la finance,
la mise en avant du capitalisme coopératif et le concept
de démondialisation.