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Les
généticiens David Kinsgley (photo, partie gauche)
et Gill Bejerano (à droite) de Stanford University viennent
d'apporter des données jugées révolutionnaires
concernant la façon dont le génome humain s'est différencié
de celui des autres animaux, qu'il s'agisse de poissons, de souris
ou des chimpanzés.
On
pensait généralement que, durant les quelques millions
d'années d'évolution au cours desquelles le génome
des hominidés s'était mis en place, ce génome
avait acquis de nouveaux gènes commandant les traits caractéristiques
de l'espèce humaine. Mais les généticiens n'avaient
pas en général été capables d'identifier
de tels gènes. De la mouche, de la souris, du chimpanzé
à l'homme, les génomes semblaient extrêmement
voisins. Comment dans ces conditions comprendre par exemple l'apparition
du gros cerveau caractéristique de l'humain, comme la disparition
d'autres traits apparemment très utiles pour la survie tels
que les poils tactiles de la face ?
Les
chercheurs précités de Stanford ont été
mis sur la voie par les études qu'ils avaient précédemment
menées concernant le rôle, non des gènes mais
des séquences d'ADN dites de régulation, situées
entre les gènes et qui déterminent les conditions
de leur expression ou de leur non-expression. Dans l'étude
publiée en janvier 2010 référencée ci-dessous,
ils avaient montré l'importance de telles séquences
de régulation pour la production de caractères morphologiques
généraux se retrouvant chez des espèces de
vertébrés très différentes (dont des
poissons de la famille des Gasterosteidae dont les nombreuses sous-espèces
comprenant des sortes de truites dites Stickleback (Gasterosteus
aculeatus) sont très répandues dans le monde.
A
partir de ces premières recherches, ils ont identifié
un nombre apparemment considérables d'exemples (508), montrant
que le génome humain se différenciait de celui des
autres espèces non par l'ajout de nouvelles séquences
de régulation mais par la disparition ou l'inhibition de
séquences actives dans les autres espèces. Autrement
dit, ce ne fut pas par l'addition de nouveaux gènes ou nouvelles
séquences d'ADN que les hominidés se sont spécifiés,
mais par la soustraction de gènes et séquences présents
depuis des millions d'années chez les autres espèces.
Pour
prendre l'exemple de la disparition des poils faciaux sensoriels,
les chercheurs ont montré que c'est par la perte de la séquence
de régulation induisant la production de tels appendices
que les humains se sont différenciés du singe ou de
la souris. Quant à l'acquisition d'un gros cerveau, le processus
aurait été plus compliqué. Les humains ont
perdu la ou les séquences de régulation (dénommées
GADD45G) empêchant le développement anarchique
de certaines régions du cerveau dont l'équilibre morphogénétique
général de l'organisme de ces animaux aurait pu souffrir.
Il s'est trouvé cependant que chez l'homme, sinon la perte
complète, du moins l'atténuation de l'effet répresseur
de cette séquence a permis le développement rapide
et massif des aires cérébrales responsables de la
conscience réfléchie et du langage.
Ces
hypothèses ouvrent un champ d'expérimentation nouveau
considérable. Il faudra identifier en détail les conséquences
chez l'homme de la disparition des quelque 500 séquences
régulatrices présentes chez l'animal et disparues
ou réprimées chez l'humain. On pourra aussi, sinon
expérimenter sur le génome humain en réintroduisant
certaines de ces séquences, du moins observer ce qui se passerait
chez telle ou telle espèce animale si l'on supprimait l'une
ou l'autre de ces séquences. Il pourrait s'agir là
d'une façon originale de procéder à la création
de chimères entre espèces différentes. La démarche
ne manquera pas de soulever des objections au titre de l'éthique
si des éléments de génomes humains étaient
impliqués dans de telles expériences.
Des
questions plus générales
Mais
les recherches de David Kinsgley et Gill Bejerano posent d'autres
questions qui nous paraissent plus fondamentales. Elles concernent
la logique de l'évolution. Comment des modifications du génome
introduisant la perte de caractères fonctionnels apparemment
utiles aux espèces et individus en bénéficiant
ont-elles pu se produire et être sélectionnées
au sein de nouvelles lignées - ceci d'ailleurs en quelques
millions d'années seulement ?
Dans
le cadre de la théorie darwinienne, il faudrait admettre
- nous semble-t-il - qu'un grand nombre de mutations se traduisant
par la perte de séquences régulatrices morphogénétiques
plus ou moins vitales se produisent en permanence. Ne seraient alors
retenues et inscrites dans les génomes que celles correspondant
à la production d'individus mieux adaptés pour la
survie que leurs prédécesseurs.
Dans
cette hypothèse, l'acquisition, par exemple de la bipédie
il y a quelques millions d'années par des primates tels que
Toumaï, aurait ainsi rendu inutile la production de poils faciaux
et rendu au contraire très utile le développement
des aires cérébrales liées à la cognition.
De ce fait les séquences régulatrices correspondantes
auraient-elles été progressivement «oubliées»
par les lignées successives d'hominiens. Il en aurait été
de même de toutes les autres séquences régulatrices
disparues. Mais dans ce cas, il faudrait qu'un processus aussi général
que celui prenant la forme de mutations intéressant l'ensemble
des séquences régulatrices de tous les génomes
des vertébrés puisse être identifié,
y compris encore de nos jours. Or cela ne semble pas être
le cas.
Le
phénomène découvert par David Kingsley et ses
collègues pourrait peut-être être expliqué
dans le cadre de la théorie de l'ontophylogenèse proposée
par Jean-Jacques Kupiec (on désigne par ontogenèse
la genèse de l'individu, la phylogenèse désignant
celle de l'espèce). Il s'agirait d'une application spectaculaire
du principe de (quasi) néo-lamarckisme envisagé par
ce chercheur, se traduisant par des modifications du génome
d'une «espèce» donnée résultant
d'interactions avec le milieu modifiant des individus appartenant
à cette «espèce».
Prenant
l'exemple de primates tels que Toumaï supposés avoir
acquis, vers - 7 millions d'années, l'aptitude à la
bipédie. On peut concevoir que la station debout, apparue
à la suite d'une série de hasards favorables, ait
entraîné une pression sélective poussant à
la disparition des poils sensoriels de visage et d'autres caractères
devenus inutiles. Dans le même temps, l'usage accru des aires
cérébrales liées à la vision et à
la compréhension du terrain aurait poussé, chez les
individus eux-mêmes, à l'augmentation du volume occupé
par ces aires. Des mécanismes classiques de sélection
darwinienne auraient alors conduit à l'apparition d'individus
réorganisés autour de ces nouvelles fonctionnalités.
Ces individus seraient entrés en compétition darwinienne
avec d'autres individus n'ayant pas été soumis aux
mêmes pressions sélectives. La compétition entre
ceux-ci et des individus n'ayant plus usage des protéines
résultant de l'action des gènes de régulation
pourrait avoir conduit d'une génération à l'autre,
par non-utilisation, à la disparition de ces gènes
ou à leur mise en sommeil.
Quoi
qu'il en soit, il est évident qu'aux yeux des tenants du
finalisme, dont nous ne faisons évidemment pas partie, l'explication
serait beaucoup plus simple. Pour aboutir à l'être
imberbe et intelligent que nous sommes, il aurait suffi à
un grand architecte de gommer non seulement les gènes mais
les séquences génétiques régulatrices
empêchant l'humain de se dégager de l'animalité.
Note
L'image en exergue est empruntée à la revue Nature.
Elle est censée illustrer un phénomène qui
a beaucoup fait gloser dans les commentaires apportés aux
articles de Kingsey et al. Nous avons préféré
ne pas les aborder pour ne pas donner à ceux de nos lecteurs
portés sur la gauloiserie l'occasion de plaisanteries faciles,
loin de notre volonté d'austérité. Il s'agit
de la perte par le pénis humain d'épines caractérisant
les organes d'animaux aussi divers que la souris et le chimpanzé.
Il est vrai que les technologies de l'artificiel y ont depuis remédié,
en inventant (autant que nous sachions) le préservatif à
épines. Il s'agit d'une toute petite manifestation de ce
que nous avons nommé par ailleurs des systèmes anthropotechniques.
PS au 30/03/2011
Georges Chapouthier, biologiste
et philosophe, nous écrit: "Pourquoi pas? Beaucoup de mécanismes
biologiques agissent par dérépression. Celà
dit, ces travaux me renvoient à la vieille thèse de
la juvénilité (la néoténie) du singe
nu avec un puissant cerveau. Un cerveau adaptable à souhait,
beaucoup plus que celui de nos cousins, parce que juvénile.
Selon cette thèse, développée par Bolk, Desmond
Morris et quelques autres, l'humain serait un juvénile en
retrait par rapport aux déterminations beaucoup plus rigides
de ses cousins et de ses ancêtres primates. En ce sens la
perte des fragments génétiques de régulation
pourrait être une version moléculaire de cette thèse
et aller dans le sens d'un humain moins déterminé
génétiquement et donc davantage déterminé
épigénétiquement."