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11 février 2011
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Le printemps des peuples.
Les Européens vont-ils prendre
la suite ?
Ceux qui ont suivi les mouvements populaires ayant amené
la chute de Ben Ali en Tunisie et de Osni Moubarak en Egypte en
parlent avec un enthousiasme juvénile, souvent les larmes
aux yeux. Ce furent, disent-ils, des journées historiques,
marquant le réveil de peuples jusque là opprimés,
un véritable, disent-ils, printemps des peuples.
On pense d'abord aux peuples arabes sans oublier les Iraniens
qui n'en sont pas. Il n'est pas possible, disent les optimistes,
que l'exemple donné par des foules pacifiques réussissant
par leur nombre et leur persévérance à déboulonner
des gouvernements dictatoriaux ne s'étendent pas dans les
pays voisins. Les régimes du Golfe qui croient acheter leur
tranquillité en distribuant des pétro-dollars ne seront
peut-être pas plus à l'abri que ceux dont une partie
de la population ne mange pas à sa faim. Car l'ivresse ressentie
par des manifestants découvrant subitement qu'ils sont libres,
au sens le plus simple du terme, est terriblement contagieuse. Elle
dépasse largement les contingences matérielles.
Certains objectent que les révolutions tunisiennes et égyptiennes
ne pourront pas s'étendre à d'autres pays tant qu'elles
n'auront pas tenu leurs promesses. Pour cela elles devront montrer
qu'elles peuvent vraiment libérer leurs peuples et non les
jeter dans les bras de nouveaux dictateurs. Mais la contagion de
l'espoir n'a que faire des mises en garde fussent-elles fondées.
Elle n'a que faire de mois d'attente prudente. L'espoir est comme
un feu de prairie qui se répand à la vitesse du vent.
Aussi le printemps des peuples ne s'arrêtera peut-être
pas aux Etats arabes. Il faut bien se persuader que selon l'analyse
que nous avons plusieurs fois développée, tous ceux
qui agissent et s'expriment en faisant appel aux puissantes technologies
mondialisées des réseaux modernes constituent des
agents pro-actifs au sein d'un vaste système anthropotechnique
s'étendant au monde entier. On y trouve évidemment
les pouvoirs qui veulent grâce aux réseaux maintenir
les peuples dans la servitude. On y trouve aussi heureusement tous
ceux qui se battent pour le contraire.
Dans des pays comme la Chine, l'Inde, la Russie où des centaines
de millions de personnes sont maintenues dans la pauvreté
et la dépendance psychologique par des minorités puissantes,
il n'est pas exclu qu'à l'appel de ce que l'on pourrait appeler
des cyber-activistes se lèvent des mouvements de protestation
susceptibles de changer l'avenir de ces pays. Ils ne feront sans
doute pas la même chose qu'en Egypte. Sans doute essaieront-ils
des actions différentes, mais le reste du monde ne pourra
qu'en profiter.
Faire notre révolution
C'est dans cette perspective que nous devrions, nous peuples d'Europe,
nous poser la question de savoir s'il ne serait pas temps aussi
de faire notre révolution. On dira que les Européens
ne meurent pas de faim, même si le chômage prend ici
aussi des proportions inquiétantes. Ils sont également
libres, en termes de démocratie formelle. Que pourraient-ils
demander de plus?
Ceux qui ont connu mai 68 en France savent très bien ce
qu'ils pourraient demander. Il s'agirait de retrouver - sous des
formes différentes - le grand mouvement d'espérance
et de solidarité qui avait à l'époque mis en
mouvement le peuple de France. Il ne faudrait sans doute pas réclamer
à l'identique ce qui l'avait été alors. Mais
interrogeons-nous : quand on voit le vide intellectuel et moral
qui marque l'action des gouvernements européens, l'ennui
mortel qui en suinte, on ne saurait prétendre qu'en ce début
de XXIe siècle les peuples européens n'auraient rien
d'autre a attendre que cela, rien d'autre à obtenir, rien
d'autre à construire par eux-mêmes.
Quand on voit le peuple égyptien dans la rue, on ne peut
que regretter que le même enthousiasme n'anime pas les populations
européennes. Un espoir sans doute plus compliqué à
satisfaire, apparemment différent mais convergent pourrait
émerger : celui de changer ce que notre ami Philippe Grasset
appelle le "Système global".
Pour faire quoi ? Certains activistes (cyber-activistes cognitifs)
s'exprimant sur les réseaux en ont quelques vagues notions,
en Europe comme dans les milieux dits libéraux américains.
Leurs idées ou intuitions seraient probablement mauvaises,
incapables de soulever des foules endormies dans leurs petites routines.
Peut-être tourneraient-elles très mal.
Mais peut-être au contraire donneraient-elles naissance à
des projets, à des actions, qui enthousiasmeraient suffisamment
ces mêmes foules pour que celles-ci manifestent en masse sur
les places de nos villes, afin d'obtenir le départ des hyper-riches
et hyper-profiteurs qui confisquent actuellement toutes les richesses
de la nature, toutes les promesses des sciences et des technologies.
Ce serait le meilleur exemple, après celui de la Tunisie
et de l'Egypte, que l'Europe d'aujourd'hui pourrait donner au monde.