
Au
sens strict, le Sahel désigne une immense bande de
territoires marquant la transition, à la fois floristique
et climatique, entre le Sahara désertique au nord
et les savanes où les pluies sont fréquentes,
au sud. D'est en ouest, il s'étend de l'Atlantique
à la mer Rouge. Dans le langage géopolitique
devenu courant, le concept de Sahel intéresse directement
la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad, le Soudan, le
Sénégal, la Mauritanie. Il concerne aussi
toute une série de pays limitrophes qui participent
à l'unité géographique et culturelle
de la zone : le sud de l'Algérie, le sud de la Libye,
le sud du Maroc, le nord du Sénégal, le nord
du Burkina Faso, le nord du Nigéria, l'Ethiopie et
l'Érythrée.
Aujourd'hui,
par ailleurs, le sort politique du Mali, principal acteur
au Sahel, et avec lui celui des autres Etats y exerçant
une souveraineté au moins théorique, intéresse
directement les trois grand pays du Maghreb, Algérie
en premier lieu, Maroc et Tunisie. Vu l'absence de véritables
frontières, il intéresse aussi les pays limitrophes
au nord, la Libye ou ce qu'il en reste et surtout l'Egypte.
Au sud, le Sénégal, la Guinée, le Burkina,
la Côte d'Ivoire, le Nigéria, le Cameroun,
l'Éthiopie, la République Centre africaine
ne pourront pas rester neutres.
Mais
la liste des Etats concernés ne s'arrête pas
là. Pour des raisons géographiques et historiques,
de grands Etats européens, même s'ils le voulaient,
ne pourraient se désintéresser de l'avenir
politique du Sahel et des pays dont nous venons de dresser
une liste. C'est principalement le cas de la France mais
aussi de l'Espagne et de l'Italie. On y ajoutera la Turquie,
nécessairement concernée notamment comme grand
pays musulman. Par ailleurs, les pays européens,
plus particulièrement la France, se trouvent impliqués
de facto par une forte immigration, éventuellement
très active, provenant du Mali comme d'autres pays
africains du Sahel et du Maghreb.
Au
proche et moyen Orient, tous les pays arabes, ainsi que
l'Iran, n'échappent pas aux conséquences des
remous et affrontements qui se produisent dans l'Afrique
Sahélienne. Ils sont conduits à prendre parti,
y compris en tenant compte de leurs appartenances religieuses,
chiites ou sunnites. Pour sa part, Israël qui s'estime
directement concerné par tout ce qui se passe dans
le monde arabe, intervient également, directement
ou en sous-main, dans les affrontements en cours.
D'autres
influences
Le
Sahel et les régions limitrophes apparaissent dorénavant
comme riches en potentialités minières, énergétiques
voire agricoles que des investissements lourds permettraient
de "valoriser", ceci au profit d'investisseurs
disposant des ressources dont ne disposent pas les Etats
sahéliens. Historiquement, la France s'y est intéressée,
notamment récemment en ce qui concerne l'extraction
de l'uranium. Mais bien d'autres possibilités pourraient
être exploitées, sans doute en particulier
dans le domaine des terres rares, de plus en plus recherchées.
Ces exploitations se feront, inévitablement, au détriment
des équilibres naturels déjà fragiles,
comme à celui des populations locales, qui seront
déplacées et prolétarisées.
Les
deux grands acteurs mondiaux les plus motivés par
ces perspectives sont les Etats-Unis et la Chine. On le
sait mal en Europe, mais les Etats-Unis, malgré leurs
difficultés actuelles, ont été et demeurent
partout présents dans l'ensemble de la zone sahélienne,
comme dans les pays limitrophes. Ils le sont par leurs ambassades
et ONG dotées de moyens d'action considérables.
Ils le sont aussi par l'intermédiaire de bases militaires
(US Africa Command) et par des réseaux d'observation
satellitaires et radio capables de détecter tout
ce qui se passe au Sahel et d'en informer Washington.
La France pour sa part est devenue presque entièrement
dépendante de l'Amérique en ce qui concerne
le renseignement et les interventions sur le terrain. C'était
d'ailleurs un des objectifs qu'ont poursuivi avec constance
les Etats-Unis en Afrique : démanteler directement
ou indirectement les liens très étroits qu'avaient
établi les Français avec les pouvoirs et sociétés
africaines, afin de prendre la place. Les gouvernements
français successifs, y compris en dernier lieu celui
de Nicolas Sarkozy, pénétrés d'atlantisme,
ne se sont pas opposés à ce transfert d'influence.
Au contraire, ils l'ont facilité. Les diplomates
français ont, ces dernières années,
constaté avec consternation cet abandon.
L'autre grand acteur potentiel dans la zone du Sahel est
la Chine. Elle s'était davantage intéressée
à l'exploitation des ressources de l'Afrique subsaharienne
mais dorénavant, elle sera présente, directement
ou indirectement, au Sahel. Elle le fera évidemment
au service de ses intérêts. Il serait naïf
de compter sur elle pour jouer un rôle stabilisateur,
si elle n'en ressentait pas le besoin.
Il faut mentionner l'omniprésence d'un autre agent,
informel mais très puissant, celui constitué
par les organisations criminelles. Le Sahara avait toujours
été le lieu de divers trafics, mais ceci a
pris des proportions considérables dans les dernières
années. Des maffias internationales très actives
organisent l'entrée au Sahel de cargaisons de produits
prohibés, souvent par l'intermédiaire de vieux
avions qui font au départ de l'Amérique centrale
la traversée de l'Atlantique dans un seul sens, se
crashant dans le désert. Les marchandises sont ensuite
convoyées vers le nord puis vers l'Europe, destination
finale, par des réseaux très organisés.
Tout le long de la chaîne règnent corruptions
et intimidations.
Pour
être exhaustif, il faut mentionner le rôle économique
qu'avait Kadhafi au Sahel particulièrement, et en
Afrique plus généralement : investissements
importants dans différents secteurs économiques,
prêts aux États, démarche pour constituer
une monnaie africaine. C'est peut-être cela en premier
lieu que les Américains, suivis par Nicolas Sarkozy,
ont voulu annihiler.
La
question de l'islamisme
L'islam est la religion la plus répandue au Sahel
et dans les pays limitrophes. D'autres religions coexistaient
traditionnellement avec lui, d'une façon minoritaire.
Les puissances coloniales avaient trouvé divers accommodements
avec l'islam lui permettant de cohabiter avec leurs propres
religions dominantes, catholicisme et protestantisme. Aujourd'hui,
l'Islam s'est radicalisé, dans la zone sahélienne
comme dans le reste du monde arabe. Il a été
enrôlé comme facteur de cohésion par
des chefs locaux désireux d'étendre leur pouvoir
à l'ensemble du Sahel. Ce ne sont évidemment
pas les aspects les plus modérés de l'islamisme
qui sont mis en avant, mais les plus extrêmes. Les
populations habituées à plus de tolérance
commencent à s'en plaindre.
En ce qui concerne le développement, l'influence
prise par des groupes terroristes très minoritaires
se réclamant de l'AQMI (Al Qaïda au Maghreb
Islamique) suffira pour le moment à décourager
tous grands programmes d'aménagement, concernant
par exemple la lutte contre la désertification ou
l'exploitation de l'énergie solaire (Projet Desertec,
visant à associer les Etats sahéliens et des
intérêts européens, principalement allemands).
Plus généralement, la coopération qui
avait été envisagée entre les pays
du sud de la Méditerranée et l'Europe sera
nécessairement bloquée, si elle donne l'occasion
à des militants d'un islam radical de se répandre
en Europe et d'entraîner une partie des musulmans
européens.
Mais les Européens ne doivent pas oublier que c'est
l'Amérique, en Afrique comme au Moyen Orient, qui
a favorisé la radicalisation de l'islam, pour la
raison évoquée ci-dessus : affaiblir les liens
traditionnels entre populations africaines et intérêts
européens, être les seuls à profiter
des ressources disponibles. Il semble qu'aujourd'hui encore,
les ambassades américaines soutiennent en sous-main
des mouvements intégristes sahéliens susceptibles
de favoriser l'influence des Etats-Unis au détriment
de l'influence européenne. C'est évidemment
jouer avec le feu.
La mèche est désormais
allumée
Dans le titre de ce bref tour d'horizon, nous évoquons
une explosion en préparation au coeur de l'Afrique
sahélienne. Nombre d'éléments laissent
penser que l'explosion se rapproche, avec une ampleur qui
risquera de surprendre des gouvernements non préparés.
Le Mali risque d'être la mèche qui fera détonner
l'ensemble. Depuis le fin du mois de mars, un conflit latent
depuis des dizaines d'années s'est traduit dans ce
pays par un coup d'Etat provenant d'une junte militaire
sans objectifs clairement affichés, autre que renverser
le gouvernement en place. Il s'en est suivi une partition
unilatérale de la part des Touareg azawad en conflit
avec le pouvoir malien depuis pratiquement l'indépendance
de ce pays.
Aujourd'hui le Mouvement national de libération de
l'Azawad (Mnla), importante composante de la rébellion
touareg (targui) malienne, a proclamé le 6 avril
"l'indépendance de l'Azawad" dans une déclaration
sur son site Internet. "Nous proclamons solennellement
l'indépendance de l'Azawad à compter de ce
jour", a déclaré Mossa Ag Attaher,
qui a indiqué vouloir respecter "les frontières
avec les Etats limitrophes".
L'Azawad est une région considérée
comme le berceau naturel des Touareg. Des rebelles touareg
et groupes islamistes ont pris en fin de semaine dernière
le contrôle des trois métropoles du Nord -
Kidal, Gao et Tombouctou - sans rencontrer de résistance
de la part d'une armée malienne sous-équipée,
désorganisée et en déroute, coupant
de fait le pays en deux. Les islamistes d'Ansar Dine, dirigés
par le chef touareg Iyad Ag Ghaly, et des éléments
d'Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) ont, depuis
lors, pris le dessus sur le Mnla, qui a annoncé unilatéralement
la fin de ses "opérations militaires".
Les Touareg sont des populations berbères nomades
musulmanes, vivant essentiellement au Niger, au Mali, en
Algérie et en Libye. Ils sont organisés en
tribus. Ce sont des musulmans sunnites et ils parlent une
langue berbère : le tamacheq. Ils comptent de
1 à 3 millions d'individus, d'après l'Unesco.
85% d'entre eux vivent au Mali où ils représentent
10% de la population.
Laissés à eux-mêmes, ils ne devraient
pas avoir la volonté et moins encore la force de
déstabiliser l'Afrique. On peut penser que la France,
bien présente et apprécié à
Bamako, aurait pu contribuer à régler ces
difficultés, s'il n'y avait pas eu l'influence des
Etats-Unis, que nous venons d'évoquer. Or la France,
en se mettant directement sous l'influence américaine,
s'est lancée de façon irresponsable dans une
guerre contre Khadafi en Libye. Le chaos malien trouve son
origine actuelle dans la dispersion de l'arsenal libyen
laissé disponible à qui voulait s'en saisir
par le Royaume-Uni, la France et l'Otan.
Derrière
la guerre, l'objectif était pour ces puissances occidentales,
et notamment les Etats-Unis d'accéder librement au
pétrole libyen et aux marchés pouvant en découler.
Le gouvernement français, aveuglé par l'ubris
militaire, n'a pas pris garde au fait qu'il dotait de moyens
puissants des groupuscules de mercenaires touareg ou africains
complètement inaccessibles à la raison d'Etat.
Ceux-ci sont désormais lâchés dans la
nature. On ne voit pas comment les ramener au calme. Ni
au Sahel ni d'ailleurs en Libye. Qui plus est, il semble
qu'une partie des actuels opposants au pouvoir syrien, soutenus
par l'Occident, compte nombre de ces dangereux illuminés.
La
junte malienne s'est depuis retirée, mais il est
difficile de savoir ce que veulent ou peuvent faire ses
successeurs. Soumis à d'intenses pressions internationales
et locales, l'éphémère chef de l'Etat,
le capitaine Amadou Haya Sanago, a accepté dans un
bref discours à la télévision, de rétablir
totalement l'ordre constitutionnel. C'est le président
de l'Assemblée nationale, Dioncounda Traoré
(photo), qui va prendre provisoirement la tête de
l'Etat malien. L'Union africaine (UA) s'est "félicitée"
de l'accord.
En
théorie, la tâche de Dioncounda Traoré
devrait se limiter, selon la loi fondamentale, à
organiser une élection dans les 40 jours. Or, la
tenue d'un tel scrutin paraît illusoire dans ce Mali
en plein chaos et divisé en deux par l'occupation
du nord du pays par les rebelles touareg. Un vote reviendrait
au mieux à conduire au pouvoir un président
faible car mal élu et au pire à entériner
la partition du pays. Le nord du pays est toujours occupé
par des sécessionnistes touareg et des groupes salafistes.
Pour faire face, les nouvelles autorités seront sans
moyens. Elles ne pourront compter ni sur l'armée,
en pleine débandade ni sur des finances à
sec. Les secours ne pourront venir que d'une aide extérieure.
Un nouveau gouvernement français
Or dans quelques semaines, un nouveau gouvernement francais
se trouvera en charge de gérer sa part du chaos malien
et sahélien. Que fera-t-il ? Il ne serait évidemment
pas question d'intervenir militairement, ni au Mali ni ailleurs.
Mais beaucoup de voies resteraient ouvertes à une
diplomatie française retrouvant ses vertus traditionnelles.
Il faudrait d'abord renoncer ouvertement à se faire
l'agent d'intérêts américains de plus
en plus dangereux. Il faudrait sans doute par ailleurs,
en se rapprochant des pays du Maghreb, notamment l'Algérie,
très inquiète, constituer une force d'influence
capable de mieux se faire entendre à l'ONU. Il faudrait
enfin inciter les pays européens concernés
par une éventuelle explosion en Afrique à
se regrouper et proposer des solutions susceptibles de calmer
le jeu, sans rien céder cependant aux islamistes
de l'AQMI. Il faudrait...il faudrait...
Nous espérons que de telles perspectives font déjà
l'objet de réflexions et de contacts avec les pays
concernés. Le feu est dans la maison africaine.