Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
Il
faut regretter l'indifférence sinon la dérision
qu'ont provoqué les propos du candidat Jacques Cheminade
concernant les enjeux du spatial pour la France et l'Europe.
Jacques Cheminade connaît bien le domaine. Il a notamment
rappelé que d'ambitieux projets d'exploration de
l'espace constitueraient, pour l'immédiat comme pour
le long terme, les meilleurs moteurs qui soient au service
des progrès scientifiques et technologiques dont
nous avons besoin pour résister à la concurrence
des autres puissances. Au contraire de la Chine, de la Russie,
du Brésil, de l'Amérique, la France est sans
doute le seul pays où ces propositions rencontrent
une telle incompréhension, tant des médias
que des milieux politiques.
Nous
espérons que nos lecteurs ne sont pas aussi ignorants
que le reste de nos compatriotes, depuis le temps que nous
discutons avec eux de ces enjeux.
Revenons cependant un instant sur la question, en nous plaçant
dans la perspective géopolitique qui s'impose désormais
à l'Europe.
Il faut en effet constater que les programmes européens,
principalement conduits au niveau de l'Agence spatiale européenne
(Esa), marquent désormais le pas faute de crédits.
Pendant ce temps, les Etats-Unis ont clairement annoncé
que la Nasa renonçait à collaborer avec l'Esa
dans l'important programme d'exploration de la planète
Mars, ExoMars, et dans d'autres plus mineurs, sur lesquels
comptaient beaucoup les Européens. Enfin, comme l'annonce
régulièrement la presse consacrée à
l'espace, la Chine, l'Inde, la Russie et le Brésil,
poursuivent ou relancent d'importants programmes dans les
différents segments intéressant l'exploration
ou l'exploitation de l'espace. Si l'Europe se désintéressait
de l'espace, elle compromettrait non seulement sa place
dans le monde de demain, mais plus généralement
son indépendance et sa souveraineté.
Des
technologies de souveraineté
Appelons
technologies de souveraineté celles qui, outre leur
intérêt intrinsèque, permettent à
un pouvoir géopolitique d'affirmer sa volonté
d'indépendance et de puissance dans un monde devenu
multipolaire. Pour cela, elles doivent être développées
par ce pouvoir avec ses propres ressources, afin d'échapper
à la dépendance que cherchent à continuer
d'imposer les pouvoirs concurrents lorsque, pour des raisons
historiques, ils dominaient jusque là les secteurs
concernés.
Un
bon exemple d'une telle technologie de souveraineté
est l'avion de combat français Rafale. Réalisé
dans la tradition gaullienne par la France seule, il lui
permet aujourd'hui d'échapper à la domination
que tentaient d'imposer les Etats-Unis. Ces derniers obligeaint
de fait la plupart des armées du monde à s'équiper,
pendant au moins la première moitié du XXIe
siècle, du Joint Strike Fighter F 35. On a souvent
reproché à la France de réaliser un
avion dont aucun autre pays ne voulait. Aujourd'hui, alors
que le programme F 35 semble en train d'échouer,
il apparaît que le Rafale offre à tous ceux
qui s'associeraient à son développement et
à sa production des atouts d'indépendance
et de souveraineté irremplaçables. La France
n'a ni l'ambition ni les moyens d'en faire un objet de domination.
Elle ne vise qu'à la coopération. Les sceptiques
se demandent à quoi bon se mobiliser pour un système
d'armes. Sommes-nous en guerre ? A notre avis, ils ont tort.
Si une coopération internationale entre l'Europe
et certains des pays du BRICS(1), notamment le Brésil
et l'Inde, pouvaient s'organiser autour du concept Rafale,
il s'agirait d'un succès décisif pour l'ensemble
des partenaires.
Or le
domaine spatial, né de l'aéronautique, doit
être considéré, à une tout autre
échelle, comme celui par excellence des technologies
de souveraineté. Il permet d'assurer aux puissances
géopolitiques qui s'y investissent une présence
en toute indépendance dans des dimensions du monde
déjà vitales pour leur survie et qui le deviendront
de plus en plus. Il s'agit généralement de
technologies dites duales, c'est-à-dire à
usages autant civils que militaires. Beaucoup sont de nature
commerciale mais aussi de nature régalienne, autrement
dit intéressant les puissances publiques, indépendamment
des retombées commerciales envisageables.
Enumérons
les principales d'entre elles :
les
centres spatiaux, de préférence situés
sur la ceinture équatoriale,
les
lanceurs, de puissances variées, indispensables
pour atteindre les différentes orbites requises
selon les applications,
les
satellites de télécommunications aux innombrables
applications,
les
satellites d'observation de la terre, des océans
et de l'espace proche, indispensables à la protection
raisonnée de notre environnement terrestre,
les
sondes interplanétaires, à usage principalement
scientifique,
les
stations dite sol, pour la réception, le traitement
et l'exploitation des données.
On
ajoutera ici tout ce qui concerne l'exploration des autres
planètes, qu'elle fasse appel à des robots
ou à des humains: capsules, orbiteurs, atterrisseurs,
robots d'exploration, lesquels seront de plus en plus
autonomes. La Station spatiale internationale actuelle
ou des équipements futurs de même nature,
qu'il n'est plus question d'abandonner, ainsi que les
moyens d'y accéder, se situent à l'interface
de certaines des applications précédentes.
Perspectives
de coopération
Depuis
les origines, les Etats-Unis ontdécidé qu'ils
devaient pleinement dominer l'espace en s'assurant une
avance de plusieurs années sur les autres Etats
: c'est le concept de "full spatial dominance".
Malgré leurs difficultés économiques
actuelles, ils ne renoncent pas à cette ambition.
Les Etats européens ont, non sans discussions ni
réticences, convenu qu'ils devaient, en propre
ou à travers l'Agence Spatiale européenne,
assurer une présence dans certains créneaux.
Le domaine le plus réussi à ce jour est
celui des lanceurs et des satellites civils et militaires.
La Chine, suivie par l'Inde, semble résolue à
se doter de moyens propres, sur le modèle américain,
y compris dans le domaine le plus risqué, celui
des missions interplanétaires. La Russie, longtemps
très en avance, elle aussi, est en train de reconstituer
un potentiel mis à mal par la recherche d'économies
et une privatisation mal fondées. Sa coopération
avec l'Europe est déjà exemplaire.
Serait-il
envisageable que, compte tenu des coûts et des difficultés,
les Terriens puissent s'entendre sur un pied de relative
égalité pour coopérer au service
des programmes spatiaux de ce siècle ? Ce serait
sans doute souhaitable, mais pour le moment, les grandes
puissances sont plutôt en concurrence. Les coopérations,
quand elles s'organisent, se font sur la base de l'inégalité.
Ceci parce que, comme indiqué ci-dessus, les technologies
spatiales sont des technologies de puissance et qu'aucun
des grands Etats ne veut partager leur développement
ou leur mise en oeuvre.
On
pourrait en revanche espérer voir s'établir
des coopérations intéressant des aires géographiques
ou géostratégiques bien définies.
Cette perspective intéresse directement l'Europe.
Au-delà de la coopération entre Etats européens
eux-mêmes, désormais bien acquise (malgré
certaines rivalités qui relèvent du bon voisinage),
une alliance stratégique entre l'Esa et la Russie
est désormais une réalité [voir
notre article qui illustre les derniers développements].
A ce propos, on notera qu'au moment où l'Europe,
pour des raisons sans doute politiciennes, était
"lâchée" sinon "trahie"
par l'Amérique, la Russie s'est montrée décidée
à prendre le relais. La Russie et l'Europe gagneront
certainement à conjuguer leurs efforts dans le domaine
martien, comme c'est déjà le cas dans celui
des lanceurs et des stations sols.
Mais
au-delà ?
Il n'échappera à personne que la Russie
est un membre influent du BRICS cité plus haut.
Une coopération euroBRICS pourrait-elle être
envisagée dans l'avenir ? La Chine en ce qui la
concerne a mené jusqu'ici un parcours sans faute,
élargissant progressivement ses ambitions. Un Livre
Blanc publié fin 2011 pour les cinq prochaines
années envisage une station spatiale en orbite
basse et peut-être un débarquement humain
ponctuel sur la Lune. Il reste que les technologies utilisées,
autant que l'on puisse en juger, sont encore assez rustiques.
Des faiblesses risquent d'apparaître. L'Inde s'efforce
de suivre la trajectoire chinoise, mais ses ressources
paraissent bien moindres que celles de la Chine. Le Brésil
pour sa part ne peut actuellement envisager qu'un rôle
d'appoint. On peut penser que, orgueil national mis à
part, la seule solution technologique raisonnable pour
ces trois pays serait de coopérer entre eux et
avec l'Europe tout en gardant évidemment
un pouvoir de décision.
L'argument
budgétaire semble le plus convaincant. Il est difficile
d'estimer le coût d'une mission, telle que par exemple
l'envoi d'un équipage sur la Lune. Nous dirions
pour notre part que l'équivalent de l'ancien programme
Apollo américain dépasserait aujourd'hui
300 milliards de dollars. C'est à la portée
d'un grand pays (en dix ans, les guerres au Moyen Orient
ont coûté environ 3 trillions de dollars
à l'Amérique). Un Etat tel que la Chine,
qui préférerait semble-t-il une expédition
spatiale à une guerre, pourrait la financer, non
sans sacrifices. Par contre, pour des raisons politiques
et économiques, ni l'Europe ni la Russie, ni sans
doute l'Inde ou le Brésil, n'accepteraient de se
lancer seuls dans de telles opérations. La coopération
budgétaire et humaine s'imposerait donc pour minimiser
les coûts.
Ceci
étant, le spatial a toujours été
et reste dominé par les Etats-Unis. Pourquoi ne
pas faire appel à des coopérations avec
la Nasa ? Peut-être faut-il répondre que,
pour le moment, et sans exclure des changements à
l'avenir, coopérer avec les Etats-Unis serait se
mettre, en grand et en détail, au service de leurs
propres impératifs géostratégiques
et économiques. Car comme ils l'ont toujours fait,
Ils imposeraient à leurs "partenaires"
des abandons de souveraineté insupportables.
Une autre raison doit être évoquée
: aujourd'hui, l'appauvrissement de leurs finances publiques
semble devoir leur interdire les projets ambitieux qu'avait
planifiés la Nasa. Tout au plus parle-t-on de faire
appel à des opérateurs privés pour
des vols en orbite terrestre vols dont les coûts
seront d'ailleurs très élevés, seulement
à la portée de quelques riches privilégiés,
s'il s'en trouve.
On
voit que pour l'Europe et les Etats composant le BRICS,
la mutualisation des efforts paraît la seule façon
d'avancer vite et bien. Elle permettrait de définir
des champs de coopérations industrielles et scientifiques
associant l'ensemble des partenaires. Elle permettrait
d'aller plus loin, en accélérant la réalisation
d'investissements en réseau dans chacun des Etats
ou Fédérations concernés. Les retombées
scientifiques, industrielles, organisationnelles, seraient
encore plus importantes.
Certains
ne manquent pas de demander si, pour des pays, y compris
européens, où une grande partie de la population
peine à survivre, il est raisonnable d'envisager
de telles dépenses ? N'en profitent qu'une infime
minorité.
On peut répondre que les sommes impliquées
sont marginales. Y renoncer n'augmenterait que de quelques
euros les revenus individuels, mais supprimerait en contrepartie
beaucoup d'opportunités de croissance et d'emploi.
De plus les sociétés humaines n'ont-elles
pas toujours vécu, pour le meilleur et pour le
pire, les yeux fixés au delà de l'horizon
immédiat ? On ne peut que souhaiter de tels rêves
aux citoyens de l'EuroBRICS.
On
pourrait presque parler ici de rêves civilisationnels...
En effet, en cas de succès, compte tenu de la force
réprésentative du spatial dans les esprits,
on imagine ce que représenterait aux yeux du monde
la mise en place dans les prochaines années d'une
station lunaire voire à terme martienne, portant
les couleurs de l'EuroBRICS.
(1)
BRICS : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du
Sud.