
Depuis
trente ans James Bamford décrypte
le rôle de la très secrète
National Security Agency (NSA), "Crypto
City", non seulement dans lunivers
de la défense, mais aussi vis
avis de la société américaine
tout entière. Nous avions rendu
compte il y a quelques années
de son livre "Body of secret"
(voir
présentation de l'ouvrage)
et du rôle joué notamment
par cette agence dans la mise au point
des supercalculateurs de la société
"Cray Research inc, The supercomputer
company"
James
Bamford vient de publier, le mois
dernier, dans la revue "Wired",
un article très remarqué
et très commenté sur
la construction du "NSA Utah
Data Center" à Bluffdale
au cur du pays mormon. Le sous-titre
de larticle:est "Deep
in the Utah desert the National Security
Agency is building a massive surveillance
center. Yottabytes of data - including
yours- will be stored there.
(1 yotta bytes correspond à
1000000000000000000000000 bytes =
10008 or 1024 bytes
).
Larticle
de James Bamford, bien informé,
reprend les critiques formulées
à légard du président
Obama concernant les atteintes aux
libertés individuelles portées
par son administration sous couvert
de lutte contre le terrorisme, la
"War on Terror" chère
à G W Bush. Il lui reproche
davoir repris en sous-main lessentiel
du "Total Information Awareness
Program"pourtant rejeté
en son temps par le Congrès.
Selon lui le nouveau centre de la
NSA, en construction dans lUtah,
ne serait autre quun avatar
masqué de ce programme.
La
plupart des commentaires qui se sont
multipliés dans la presse et
sur le Web, à partir de cet
article, traitent, pour lessentiel,
de cet aspect des choses. Lun
de ces commentateurs, lui-même
ancien agent de la NSA : William Binney
devenu sur le tard "whistleblower"
va jusquà évoquer
la perspective dun "Etat
totalitaire clef en main"
Sans
méconnaître limportance
de ces préoccupations ce nest
pas cet aspect des choses qui me paraît
devoir retenir le plus notre attention
en tant quEuropéen.
Je
renvoie à larticle de
Wired
pour
prendre dans le détail la mesure
du projet dont le lancement opérationnel
est prévu pour 2013. On retiendra
simplement quil sagit
dune réalisation gigantesque
: 1 hectare pour abriter le centre
informatique lui-même et 10
hectares de locaux techniques. Quand
on connaît la capacité
de traitement de linformation
que représente 1cm2
de composants électroniques
et que lon applique à
ces composants la loi de Moore du
doublement de la puissance de traitement
tout les 18 mois on constate que lon
est en présence dun "Data
Center", pour reprendre la terminologie
très minimaliste de la NSA,
dune puissance de traitement
de linformation absolument colossale.
Il faut ajouter à cela les
connexions de ce centre aux autres
plateformes connues de lAgence
en Géorgie (US), Texas, Hawaï,
Colorado et sans doute à dautres
encore, plus discrètes réparties
de par le monde
Noublions
pas non plus que le titre complet
de la NSA est NSA/CSS, CSS pour Central
Security Service. Ce sigle reflète
la connexion permanente et bien entendu
parfaitement organisée de lagence
avec le Pentagone et lensemble
de la communauté du renseignement,
communauté elle-même
en voie de renforcement et dintégration
continue. En 2007, lopérateur
stockait déjà, de manière
à pouvoir les analyser à
tout moment, plus de 2,8 trillions
de transactions dans la base de données
de Florham Park, New-Jersey.
Cray
Inc., le fabricant dordinateurs
surpuissants qui est sans doute, pour
les raisons évoquées
précédemment, le principal
fournisseur du centre de Bluffdale,
a dans ses projets une version améliorée
(XK6 Titan), capable de réaliser
20 fois, 10 puissance 15 opérations
par seconde) de son fameux ordinateur
Jaguar XT 5, officiellement le plus
rapide au monde en 2009.
Certains
évoquent même la possibilité
de recourir pour ce site, dans le
futur, à des ordinateurs quantiques.
Un contrat aurait été
signé entre le Département
de la défense et la firme Lokheed
Martin, son nom de code serait Vesuvius.
Monitoring
généralisé de
la planète
Nous
sommes là au coeur du dispositif
de puissance américain celui
qui assure en permanence le "monitoring
de la planète".
Ce
dispositif est complété,
par ailleurs, par le réseau
"Echelon" mais aussi par
toutes les connexions formelles ou
informelles avec le monde des télécommunications,
des fournisseurs daccès
à Internet, des concepteurs
de logiciels, des gestionnaires de
réseaux sociaux et des systèmes
de contrôle en temps réel
de lactivité humaine
(drones de surveillance notamment)
etc. Ainsi lensemble des flux
dinformations qui transitent
chaque seconde dans le monde peuvent
être décryptées,
analysés , enregistrés.
Le
prétexte de la surveillance
des trois niveaux de sécurité
: sociétale, économique
et militaire nécessaires à
la protection des Etats-Unis les conduit
à la mise en uvre dune
stratégie de surveillance globale.
A côté de cela le "Big
Brother" de G. Orwell, si souvent
évoqué en pareilles
circonstances, fait figure de sympathique
bricoleur
Ce
que lon pourrait appeler la
cyber-géopolitique devient
ainsi une composante essentielle des
relations internationales et sans
doute lun de ses vecteurs les
plus puissants.. Le réseau
tentaculaire de la NSA/CSS orienté,
selon les propres termes des responsables
de lagence, vers la «
Global Cryptologic Dominance »
vient compléter la "Full
Spectrum Dominance" doctrine
officielle de ladministration
américaine.
Pour
lessentiel, le centre de Bluffdale
est dédié au décryptage
des codes de transmission les plus
robustes connus à ce jour et
impossibles à casser sans capacités
et rapidité de traitement gigantesques.
Cest en particulier le cas de
ceux qui assurent la sécurité
des transmissions financières.
"In God we trust all the rest
we monitor, comme le rappelait
non sans humour lun des dirigeants
de la NSA...
Du
strict point de vue de la défense
on imagine la force extraordinaire
de ce système de monitoring
en temps réel de la société.
On mesure également ses dangers
de dérive autoritaire et sécuritaire.
Le film présenté récemment
par Arte sur la capture de Ben Laden
mettait en évidence, aux yeux
du grand public, létroite
relation entre les dispositifs de
surveillance HUMINT, SIGINT (notamment
reconnaissance vocale et identification)
et intervention sur le terrain. On
perçoit bien ainsi le système
global qui, peu à peu, nous
enserre. Ses composants essentiels,
entièrement interconnectés,
vont de la crypto analyse à
la géo-localisation puis à
lintervention directe, sous
ses différentes formes : terrain,
forces aériennes, forces spéciales,
virus type Stutnext ou Flame, drones
et demain vecteurs type HTV-2 (Hyper
Sonic Technology Vehicle) qui dans
des délais extrêmement
courts, entre une heure et deux heures
de temps, permettent datteindre
nimporte quel point de la Terre.
Cyber-géopolitique
et cyber-souveraineté
Peu
à peu ce système à
fort contenu technologique et à
forte orientation cybernétique
tend à constituer le socle
de lexpression actuelle de la
souveraineté et sans doute
lune de ses expressions la plus
tangible par sa prégnance continue.
Il est vraisemblable que ces systèmes
seront appelés à connaître
un développement irréversible,
ils appellent durgence une réflexion
politique et géopolitique destinée
à préserver les sociétés
de dérives techno- autoritaires
ou plus simplement des mécanismes
demballement que connaissent
tous les systèmes cybernétiques,
emballement et pertes de contrôle
dont on a pu mesurer dans le déclenchement
et lévolution de la crise
financière les conséquences
planétaires dévastatrices.
Nous
entrons progressivement dans un domaine
nouveau celui des systèmes
"auto- coactivés"
pour reprendre la terminologie dAlain
Cardon c'est-à-dire de systèmes
qui risquent déchapper
au contrôle humain.
Et
lEurope dans tout cela ?
Mais
un autre problème surgit. Celui-ci
concerne directement les Européens.
La
crise a révélé
la vraie nature de la mondialisation
qui nest autre quune compétition
acharnée dans tous les domaines
; économiques, technologiques,
culturels et militaires. Cette compétition
multipolaire prend la forme dune
compétition de souverainetés.
Or ces souverainetés, pour
posséder la moindre consistance
et être pleinement opérationnelles,
à la fois protectrices, libératrices,
anticipatrices et dissuasives, devront
sappuyer sur des systèmes
du genre de celui qui vient dêtre
évoqué. On peut dés
lors se demander si les Européens
sont en mesure de participer de manière
autonome à ce nouveau grand
jeu techno-planétaire. En un
mot sont-ils capables de se donner
les moyens dune cyber- géopolitique
lorsque lon sait quils
nont à lheure actuelle
aucune vision géopolitique
commune ? En voient- ils lutilité,
en ont-ils même la volonté
?
Dans
ce contexte, revient au premier plan,
lidée dune nouvelle
forme de manifestation de lhyperpuissance
américaine. Les Américains,
tout en se dégageant progressivement
de certains de leurs engagements dans
le monde, reconfigurent ainsi dune
manière ultra- technicisée,
combinant traitement de linformation
planétaire sous toutes ses
formes et capacité de projection
de forces quasi instantanée,
lunipolarité du monde
quils semblaient pour un temps
avoir perdue.
Il
est clair, dans ces conditions, que
du côté européen
lon ne perçoit plus le
début dune possibilité
daligner et de déployer
un système de cyber- souveraineté
capable de faire pièce de manière
crédible à celui qui
vient dêtre décrit.
Dune certaine façon on
peut penser que létrange
passivité de lEurope
devant le déploiement du BMDE
(Ballistic Missile Defense in Europe)
-- de facto lun des éléments
du dispositif ne fait que traduire
une décourageante résignation
collective. On peut également
se demander si les autres grands acteurs
de la compétition multipolaire
sont en mesure de relever le défi,
les BRICS en particulier.
War
Game
Pour
conclure on relèvera une singulière
et surprenante information récemment
diffusée tant du côté
américain que du côté
russe. Elle indiquait que les forces
spéciales russes et américaines
devaient participer fin mai, précisément
dans lUtah et le Colorado, à
un exercice commun de défense
contre un ennemi extérieur
susceptible de mettre en péril
des installations de haute sécurité
localisées dans ces deux Etats
sanctuaires de la défense américaine
.
Quand
on connaît les tensions latentes
qui règnent à lheure
actuelle entre les Etats-Unis et la
Russie, il faut sinterroger
sur la véritable nature de
lennemi qui est visé
et dont la menace est considérée
comme supérieure à ces
tensions pour amener ces deux puissances
qui se considèrent toujours
comme rivales à se concerter,
à ce niveau, dans une région
aussi sensible.
Il
est intéressant de noter à
cet égard quen août
dernier le général Michael
Hayden, ancien directeur de la CIA,
dans un discours prononcé précisément
à Denver (Camp Williams), avait
cité cinq types de menaces
potentielles à surveiller de
très près : lIran,
la Chine, le Mexique, le cyber terorisme
et le terrorisme traditionnel. Les
Russes partageraient ils certaines
de ces analyses pour coopérer
aussi étroitement avec les
Etats-Unis. ?
Ajoutons
que daprès les informations
diffusées, au cours de lexercice,
les Russes joueraient le rôle
de défenseurs et les Américains
celui d'attaquants
On mesure
ainsi combien les responsables de
la défense américaine
sont sûrs deux et désireux
den faire la démonstration
à tout hasard.
Malgré
la crise et malgré les déconvenues
irakiennes, afghanes ou iraniennes,
au moins sur le terrain de la conflictualité
permanente qui est le moteur de la
politique étrangère
Etats-Unienne, "America is back".
Les Européens tétanisés,
paralysés et culpabilisés
par une crise dont on veut faire croire
au monde entier quils sont les
seuls responsables, semblent en avoir
pris leur parti.
Voir
aussi notre éditoriall
"Des
organismes biologiques aux systèmes
numériques :
un processus continu d'autonomisations"