Nous
avons montré, dans un article
précédent - Nouvelles
technologies numériques et
combat pour la démocratie
- du 15 juin 2012, comment les nouvelles
technologies de l'information développées
en réseaux et relayées
par les divers "objets intelligents"
que nous utiliserons de plus en plus
enserrent désormais les hommes
et les activités dans un maillage
étroit de fichages et de suivi.
Elles sont à la disposition
de la plupart des autorités
militaires et de police des grands
(et moins grands) Etats voulant contrôler
les sociétés pour des
raisons légales ou non.
Pratiquement toutes ces technologies
viennent des Etats-Unis, dont elles
assurent la suprématie globale.
Elles sont donc essentiellement utilisées
par la puissance militaro-industrielle
et politique de ce pays. Grâce
à ces technologies, l'Amérique
est en mesure de poursuivre et amplifier
le "monitoring" de la planète
ayant toujours fait la force de ce
pays. Ce monitoring technologique
se traduit par un potentiel considérable
(le premier au monde) pour l'investigation
et le contrôle en tous domaines
: militaire, économique, culturel...
Il se renforce actuellement en dépit
ou plutôt en contrepartie des
abandons marginaux de puissance que,
dans certains domaines plus classiques,
les intérêts américains
doivent consentir, notamment face
à la Chine.
L'Europe en est une cible principale.
Elle ignore sa dépendance à
l'égard du système américain.
Le plus souvent, elle y consent, croyant
trouver des avantages momentanés
dans les retombées margiales
de la puissance américaine.
Cependant de ce fait, l'Europe s'enferme
de plus en plus dans les liens qui
la tiennent asservie.
Dans ce monitoring technologique,
notre
article précité du 15
juin mettait l'accent sur
les technologies de l'information.
Mais il faut bien voir que celles-ci
ne prennent leur force que parce qu'elles
s'articulent avec des technologies
scientifiques et industrielles qui
leur servent de support et de relais
: il s'agit notamment des systèmes
d'armes terrestres, aériens
et spatiaux qui sont à la disposition
des Etats dominants pour assurer le
contrôle des territoires continentaux
ou maritimes et des populations, quelles
que soient la difficulté pour
maîtriser ces théâtres
à l'échelle du globe.
Ces systèmes d'armes, dont
les Etats-Unis se sont donné
et conservent un quasi-monopole, constituent
les yeux, les oreilles et le bras
armé de l'Amérique.
Avec la robotisation, la miniaturisation
et l'autonomie dont sont dotés
dorénavant ces matériels
actuels, les Etats-Unis sont devenus
capables de porter les espionnages
- et si nécessaire la mort
- en n'importe quel point du globe,
dans un délai de quelques heures.
Les drones,
bras armés des USA
Ce
sont les drones qui représentent
le mieux ce bras armé(1).
Des leur apparition il y a une
dizaine d'années dans l'arsenal
de la puissance aérienne, nous
avions signalé leur rôle
au service de la domination globale
américaine. Nous avions indiqué
aussi les risques que prenait l'Europe
en ne développant pas ses propres
systèmes, qu'ils soient militaires
ou civils. Aujourd'hui, alors que
les armes aériennes classiques
(notamment les avions de combat et
de bombardement, accompagnés
des porte-avions et de l'infrastructure
au sol) perdent de leur importance
ou deviennent de moins en moins utilisables
du fait de l'accroissement ingérable
tant de leur complexité technique
que de leurs coûts, les drones
ont pris le relais. Les stratèges
européens n'ont pas encore
bien compris l'importance de ce phénomène
et les relations qu'il comporte avec
le système d'espionnage (intelligence)
global développé simultanément
par les Etats-Unis.
Il suffit pourtant de lire non seulement
la presse technique mais des journaux
de la grande presse américaine
pour s'en convaincre.
On citera ici, par exemple, un article
récent publié par le
site alternatif américain World
Socialist Web Site (WSWS), qui regorge
d'informations intéressantes(2).
Il n'y a pas de raisons de ne pas
ajouter foi à ses mises en
garde car l'auteur cite scrupuleusement
ses sources. De nombreux autres documents
sont disponibles sur ce sujet, provenant
soit de références officielles,
soit de la presse ou de blogs d'inspiration
libérale. Manifestement, la
démarche entreprise par le
pouvoir suscite outre-Atlantique une
certaine opposition. Mais celle-ci
ne peut rien empêcher car la
politique concernée est soutenue
conjointement par la Maison Blanche
et par le Congrès, Républicains
et Démocrates réunis.
Nous reprendrons ci-dessous les principaux
éléments de l'article
du WSWS, après avoir vérifié
l'exactitude des informations mentionnées.
Nous les compléterons le cas
échéant de nos propres
réflexions, en italique.
Les drones
dans les théâtres d'opération
extérieurs
Les
drones actuels, Unmanned aerial
vehicles (UAVs) et Unmanned
aerial systems (UAS) - lesquels
comportent des combinaisons de drones
- couvrent une large étendue
de matériels. Leur taille varie
du mini-drone de surveillance RQ-11B
Raven de 2 kg qui peut être
lancé à la main jusqu'au
Drone géant de combat Reaper,
fabriqué par Northrup Grumman.
Ce dernier a un poids au décollage
de 3,5 tonnes, dont 1,5 t de bombes
et missiles divers. Les communiqués
mentionnent aussi souvent le MQ-1
Predator (photo), armé de missiles
de 50 k Hellfire, arme favorite de
l'administration Obama pour l'assassinat
à leur domicile, à l'étranger,
de personnes considérées
comme des ennemis à éliminer.
Pour
le moment, le pilotage de ces drones
est assuré sans risques par
des opérateurs agissant au
sein de bases distantes, à
partir d'écrans vidéo
alimentés en images soit par
le drone lui-même soit par des
forces spéciales à terre.
On estime que des milliers de civils,
officiellement non combattants, ont
déjà été
tués de cette façon
en Iraq, Pakistan, Yemen, Somalie,
Afghanistan et ailleurs.
Ces attaques de drones sont mal
ressenties notamment par le Pakistan,
dont elles violent évidemment
la souveraineté. Mais l'armée
américaine estime qu'elles
sont justifiées, d'une part
en raison de l'aide apportée
par les pays visés aux insurgés,
d'autre part au vu de leurs résultats.
Elles semblent avoir désorganisées
momentanément les bases arrières
des Talibans.
On retiendra cependant que ces expériences
confirment la satisfaction affichée
par l'armée américaine,
selon laquelle rien qu'en poussant
un bouton, il est possible de distribuer
des tonnes d'explosifs n'importe où
dans le monde, avec une grande précision.
L'autonomie croissante des drones
permet de procéder à
ces attaques à partir des bases
américaines, existantes, bien
réparties dans le monde, ou
de navires en mer, mêmes situés
à 1000 km et plus. Ajoutons
ici le fait que les drones sont en
train d'acquérir des capacités
d'autonomie fortement accrues dans
l'espace et dans le temps, grâce
à des technologies importées
du spatial. De plus, ils emportent
dorénavant des capacités
d'intelligence artificielle embarquée
qui en font des agents capables de
prendre seuls en tant que de besoin
des décisions offensives. Des
erreurs en résulteront sûrement,
mais on considérera qu'il s'agira
du prix à payer pour de meilleures
performances.
Des
engins autonomes satellitaires, difficiles
à considérer encore
comme des drones, sont par ailleurs
actuellement en cours de tests opérationnels.
Ces nouveaux engins seront armés
- malgré le principe affirmé
il y a quelques années selon
lesquels les satellites ne doivent
pas l'être. On citera notamment
l'avion spatial X-37, réutilisable,
développé par la Nasa
puis repris par l'US Air Force. Il
pourra rester plusieurs mois ou années
en orbite, jusqu'à ce que l'Air
Force lui assigne des missions de
destruction(3)
(photo)
Les drones contre les citoyens américains
Si, il y
a quelques années, on pouvait
encore penser que tous ces matériels
seraient réservés à
la guerre, conventionnelle ou non,
ce n'est plus le cas désormais.
Les populations américaines
"métropolitaines"
vont pouvoir bénéficier
très largement de leurs services.
C'est ce qui commence à indigner
les médias américains(4).
Que l'on fasse ce qu'il faut à
l'étranger, la "guerre
contre la terreur" a ses exigences,
mais que l'on ne s'en prenne pas aux
citoyens de la mère patrie.
Or le développement de la crise
économique et les réductions
de dépense publiques suscitent
de plus en plus de résistances
intérieures, sur le mode des
manifestations dite "Occupy"
inaugurées il y a un an, ou
de celles aujourd'hui des étudiants
québécois protestant
contre l'augmentation de leurs droits
d'inscription.
Pour commencer
à réprimer tout ceci
et pour éviter de nouvelles
extensions, les autorités locales,
assistées par la garde nationale
et l'armée, ont trouvé
utile de faire appel aux drones. Cette
pratique, inaugurée sur la
frontière mexicaine contre
les immigrants clandestins, s'étend
à un grand nombre d'Etats.
Aujourd'hui, il s'agit encore seulement
d'observer les manifestations en temps
réel, afin de diriger un appareil
répressif classique vers les
foyers susceptibles de dégénérer.
Mais il s'agit de plus en plus aussi
de localiser les opposants notoires,
leurs domiciles et habitudes, afin
de cartographier les "zones susceptibles
de devenir de non-droit", selon
le terme utilisé en France,
et y intervenir préventivement
afin de neutraliser les éléments
jugés dangereux. Ce sont évidemment
les quartiers pauvres, noirs et "latinos"
qui sont surveillés en premier.
Le ministère de la défense
[voir le rapport au Congrès
d'avril 2012, mentionné ci-dessous(5)]
ainsi que différentes enquêtes
provenant des médias ont exposé
explicitement les plans du gouvernement.
Il s'agit de déployer au dessus
du territoire des Etats-Unis (mainland)
des dizaines de milliers de drones
dans les prochaines années.
Le gouvernement pour sa part estime,
en s'en félicitant, que 30.000
drones pourraient être affectés
au recueil de l'information et au
contrôle de l'application des
lois à l'intérieur des
Etats-Unis dans les dix prochaines
années.
Le coût de la réalisation
d'un tel arsenal par le complexe militaro-industriel
s'est déjà élevé
à plusieurs milliards de dollars.
Il sera multiplié par 10 ou
20, sinon plus, si les effectifs envisagés
sont produits. Ce budget ne comprend
pas les effectifs de drones qui seront
mis en service dans le reste du monde,
avec ou sans le consentement des pays
concernés, évoqués
dans la première partie du
présent article. On peut penser
que, vu la densité des bases
américaines dans le monde,
il sera au moins aussi important.
L'Europe bien entendu aura sa part.
Globalement, l'industrie du drone
se porte donc très bien. Par
miracle, les crédits fédéraux
destinés à la financer
ne souffrent apparemment d'aucunes
restrictions.
Une
infrastructure massive permettant
le déploiement des drones est
en cours de mise en place (carte ci-dessus).
Elle comprendra 110 bases militaires
utilisées comme aires de lancement.
Les dépenses correspondantes
atteignent elles-aussi des milliards
de dollars, des milliers de pilotes
et d'équipages sont entraînés
au maniement des drones, de nombreux
matériels et moyens de maintenance
sont mis en réserve.
Il ne s'agira
plus alors d'observer gentiment, comme
la gendarmerie observe par hélicoptère
le trafic sur les autoroutes un retour
de week-end. Les drones
de combat Predator et Reaper opéreront
à partir des bases de l'Air
Force de Creech dans le Nevada, d'Holoman
et Cannon au Nouveau Mexique, de Fort
Drum à New York, de Grand Forks
dans le North Dakota, de Whiteman
dans le Missouri et du Southern California
Logistics Airport, pour ne citer qu'elles.
On pourrait
penser à cette énumération
qu'une véritable guerre civile
se prépare...
Dans le même temps, le Département
de la Défense s'efforce de
faire lever les restrictions de vols
frappant jusqu'ici les drones, tant
au regard de la sécurité
des lignes aériennes usuelles
qu'aux exigences du respect de la
propriété privée.
Le tout est destiné à
permettre de futures missions à
l'échelle du continent américain
tout entier (Amérique centrale
et latine comprises), ce que le vocabulaire
décrit comme des "Continental
United States (CONUS)-based missions".
En janvier 2012, le Congrès
à voté l'instruction
HR 658 qui impose à la Federal
Aviation Administration de faciliter
l'intégration des drones dans
l'espace aérien. Un Bill en
ce sens a été signé
le 14 février par le président
Obama.
Depuis cette date, des centaines de
drones ont survolé les Etats-Unis,
afin d'espionner et "monitorer"
les populations. Ils sont équipés
de caméras pour la reconnaissance
des visages, la lecture des plaques
d'immatriculation, l'identification
thermique, ainsi que d'autres capteurs
de plus en plus perfectionnés.
La police dans certains Etats, de
son côté, envisage de
les doter d'armes dites non-létales,
gaz, balles en caoutchouc, tasers.
Ceci en dépit du fait qu'une
légère imprécision
dans le tir de telles armes, inévitable
avec l'usage d'un drone, peut se révéler
mortelle. Selon ABC News, il faudra
que chacun s'habitue à entendre
quotidiennement les drones bourdonner
au dessus des têtes, que ce
soit dans les lieux publics ou dans
les espaces privés.
L'ONG American Civil Liberties Union
(ACLU) prévoit que la généralisation
de ces pratiques aux mains des autorités
fera sauter les fragiles verrous que
les lois fédérales et
locales ont établis pour protéger
les droits civiques.
En d'autres termes, une période
de quasi-dictature pourrait s'abattre
sur les Etats-Unis, sans véritables
motifs autres que la peur des possédants
face aux revendications légitimes
des populations. Une atmosphère
de cauchemar pourrait alors s'abattre
sur l'Amérique, selon un analyste
de l'ACLU. Chacun devra de garder
de tous et de tout, sachant que tout
ce qu'il fera sera enregistré,
analysé par des logiciels de
plus en plus intelligents, et finalement
utilisé pour le cas échéant
l'inculper(5).
Ces informations renforcent les inquiétudes
relative à l'utilisation de
drones Predator (dont on a vu qu'il
s'agissait de véritables engins
de guerre) par le FBI et la Drug Enforcement
Agency (DEA). Ceci
alors que dans le même temps
se mettent en place les énormes
bases de données décidées
par l'administration Obama.
Certains opposants libéraux
voient dans tous ces événements
la préparation d'une guerre
de l'Etat fédéral contre
sa propre population, le tout répétons-le
au service d'une minorité de
possédants et de centres de
pouvoir inquiets de menaces prétendues
peser sur leurs privilèges.
En appliquant à l'intérieur
les méthodes et les moyens
de la prétendue "guerre
contre la terreur", la classe
dirigeante américaine aurait
déjà établi une
"kill-list" de personnes
à éliminer, grâce
notamment à des frappes de
drones anonymes.
Nos
lecteurs vont peut-être se dire
que les craintes suscitées par
ces informations sont exagérées.
Quelques milliers de drones sur un territoire
aussi vaste que celui des Etats-Unis
ne seront pas perceptibles. De plus,
combien tomberont en panne ou seront
mal utilisées ? Mais juste penser
cela serait ne pas voir que des drones
de plus en plus intelligents et autonomes
feront partie, à l'instar d'autres
espions électroniques terrestres,
du vaste système d'enfermement
des individus se voulant libres qui
caractérise le monde moderne.
Les Etats-Unis ne sont pas les seuls
représentants de ce système.
L'Europe, pour sa part, semble encore
non convaincue des menaces qui s'organisent
autour d'elle et au dessus d'elle. Si
elle continue dans cette voie, elle
fera partie des vaincus du monde de
demain. Ce ne seront ni les Américains
ni les Chinois, Israéliens ou
Iraniens qui lui fourniront des informations
nécessaires à une bonne
gestion de sa propre sécurité.
Notes
(1) Wikipedia. Les
drones
(2) Voir WSWS, Tom Carter, 18 Juin
2012, Thousands
of military drones to be deployed
over US mainland
Voir aussi d'autres articles de WSWS
:
*
Drones comme
to the US
* ainsi que : Obama
administration expands illegal surveillance
of Americans
(3) Voir Secret
AirForce X-37B Space Plane Mission
a 'Spectacular Success
(4)
Department of Defense. Report
to Congress on Future Unmanned Aircraft
Systems. Training, Operations, and
Sustainability , Under Secretary of
Defense for Acquisition, Technology
and Logistics. Avril 2012
(5) Voir par exemple Christian Science
Monitor : Drones
over America. Are they spying on you
?