Les
démocraties doivent comprendre
l'évolution des nouvelles technologies
numériques et apprendre à
maîtriser leurs risques. L'élaboration
d'une éthique adaptée
s'impose.
Appelons
nouvelles technologies numériques
celles qui permettent à un
nombre croissant de personnes de s'exprimer
à travers des réseaux
informatiques dotés de capacités
sans cesse accrues pour mémoriser,
comparer, traiter à des fins
diverses les traces que ces personnes
laissent sur les réseaux(1).
Ces technologies se multiplient et
se diversifient spontanément
dans le monde, en conséquence
du développement plus général
des sciences et des techniques que
l'humanité semble incapable
de se représenter clairement
et moins encore de maîtriser
dans sa totalité. Les nouvelles
technologies numériques offrent
des avantages considérables
en termes de services rendus, tant
aux individus qu'aux sociétés.
Ceci
explique l'acceptation générale
dont elles bénéficient.
Mais du fait de la mise en mémoire
et de l'interconnexion qu'elles permettent,
elles donnent aussi à des pouvoirs
économiques et politiques la
capacité de connaître
et d'orienter à leur profit
les activités des utilisateurs.
Comme ces derniers ne sont généralement
pas avertis des opérations
d'identification et de traitement
s'exerçant sur les informations
qu'ils produisent ou reçoivent,
ils ne peuvent donc ni les approuver
ni les refuser. Ceci se traduit par
un déficit de démocratie
s'ajoutant à tous ceux dont
souffrent déjà dans
le monde actuel les citoyens les plus
pauvres et les moins avertis.
Il
faut distinguer cependant entre deux
grandes catégories de technologies.
Les unes s'organisent au sein d'architectures
centralisées mobilisant des
ressources de plus en plus importantes
consacrées à la saisie
et au stockage. Les contrôles
qu'elles permettent se heurtent alors
aux limites physiques des systèmes
de traitement. Bien que constamment
renforcés, ces systèmes
se superposent de l'extérieur
aux activités contrôlées
et sont par conséquent toujours
en retard sur l'évolution de
ces dernières.
Des
technologies plus récentes
s'organisent au sein d'architectures
distribuées. Ce sont alors
les activités qui produisent
elles-mêmes, à la base,
les données et interconnexions
susceptibles de se transformer spontanément,
sur un mode biologique, en processus
de contrôle local voire de contrôle
interne ou intériorisé.
Ces processus ne rencontrent plus
alors de limites physiques et peuvent
se généraliser.
Dans
la pratique, les deux types d'architecture
se conjuguent, mais les secondes,
sur le mode distribué, se répandent
beaucoup plus vite que les premières
du fait de la transformation rapide
des personnes, des objets et des éléments
de réseaux en "entités
intelligentes" dotés d'une
véritable autonomie, échappant
en tout ou en partie à la prise
de conscience par les humains. Il
s'ensuit que les thèmes de
la philosophie politique exaltant
la possibilité de voir les
individus et les groupes échapper
aux déterminismes naturels
ou économiques semblent de
plus en plus irréalistes au
regard de la complexification et de
la puissance des contrôles pesant
sur eux.
Nous
pensons cependant que, malgré
les difficultés, une démarche
d'information et de formation devrait
permettre de développer des
contre-pouvoirs s'inspirant d'une
éthique démocratique.
Celle-ci sera pour l'essentiel à
construire en partant de peu de choses,
vu le caractère nouveau du
domaine. On observera cependant que
si certaines connaissances et des
garde-fous existent en ce qui concernent
les contrôles résultant
du développement des systèmes
centralisés, la plus grande
ignorance règne en ce qui concerne
les systèmes distribués,
ceux qui permettent des saisies et
des contrôles décentralisés,
à partir de faits générateurs
provenant de la base. Ceci justifie
que, dans le cadre de l'éthique
démocratique à construire,
il faille faire porter plus particulièrement
l'effort sur l'étude de ces
derniers systèmes.
Les systèmes
de contrôle centralisés
En
se basant sur l'inaltérable
hiérarchie qui a fondé
la structure des armées traditionnelles,
les militaires et les systèmes
politiques d'aujourd'hui ont construit
un modèle de système
centralisé basé sur
une ambition de renseignement total
permettant d'avoir une image en temps
réel de la société
et plus particulièrement de
l'opinion publique par rapport aux
évènements qui les intéressent.
Pour cela, il faut :
1. Saisir toutes les informations
en circulation, qu'elles paraissent
ou non pertinentes.
2. Les stocker et les ranger en classes
générales, par catégories,
en utilisant l'analyse
symbolique fine du langage et des
habitudes des personnes (profilage
total).
3. Traiter les informations afin d'en
extraire les connaissances qu'elles
recèlent.
4. Après analyse, sélectionner
les personnes et activités
devant être plus particulièrement
suivies, au regard de priorités
politiques et économiques,
en abandonnant jusqu'à nouvel
ordre le suivi des autres personnes.
Cette technique est mise en oeuvre
par tous les grands systèmes
de renseignements, gouvernementaux
ou entrepreneuriaux. Elle s'illustre
particulièrement avec l'immense
complexe mis en place actuellement
par la National Security Administration
américaine dans l'Utah(2).
Bien
que mobilisant des moyens considérables,
avec des ordinateurs parallèles
de coût prohibitif et le dernier
état de l'art en intelligence
artificielle, les ambitions de contrôle
total justifiant de tels centres semblent
devoir se heurter à l'état
de l'informatique aujourd'hui : multiplication
exponentielle des échanges
et des informations, limites de calcul
des algorithmes opérant sur
des masses de données considérables,
généralisation des codages,
impossibilité de découvrir
par analyse globale ce que l'on appelle
les signaux faibles, notamment des
lignes de ruptures dans les comportements
des usagers. Ceci n'empêche
évidemment pas que, dans la
plupart des cas, cette technique puisse
contribuer à un renforcement
considérable des contrôles,
que les opinions publiques paraissent
d'ores et déjà conditionnées
pour les accepter.
Les
systèmes de contrôle
distribués
Ce
concept repose sur l'existence de
systèmes réellement
autonomes fondés sur des analyses
et décisions générées
au niveau local de leur domaine d'opération.
Pour cela, les autorités exerçant
un contrôle doivent:
1. Analyser finement tous les messages
par des moyens de saisie et de traitement
localisés ou se localisant
dans le système homme-machine
des utilisateurs humains eux-mêmes
ou à leur périphérie
2. Faire communiquer ces systèmes
locaux, tant en termes de messages
proprement dit qu'en termes de contenus
de connaissances partageables ou partagées.
3. Procéder à des analyses
plus globales, sous forme de synthèses
éclairantes et d'évaluations
groupales.
4. Approfondir l'analyse des échanges
considérés comme politiquement
intéressants, ou spécifiques,
ou créant des bifurcations
sémantiques et par conséquent
influençant les autres.
5. Transmettre systématiquement
ces analyses, aussi bien à
un niveau supérieur qu'aux
autres
systèmes opérant dans
les mêmes directions.
6. Analyser en permanence l'ensemble
de ces produits et construire à
partir d'eux un réseau sémantique
dynamique global (compréhension
du monde en vue d'une action déterminée).
7. Décider le cas échéant
d'intervenir sur les systèmes
des opérateurs par blocages
au niveau de leurs OS ou de leurs
transmissions.
Des
"agents autonomes"
Il
faut bien voir que tout ceci peut
se passer d'observateurs humains analysant
les échanges interceptés.
Les systèmes informatiques
utilisés par les humains grâce
à l'ouverture obligée
sur les réseaux peuvent jouer
ce rôle avec une bien plus grande
efficacité. De tels systèmes
informatiques se comportent en "agents
autonomes" au sens du vivant.
Ils se caractérisent par:
1. Des besoins fondamentaux de nature
électronique supposant l'accès
aux ressources matérielles,
logiciels et mentales (humaines) permis
par une utilisation totale des réseaux.
2. Des désirs résultant
des pratiques et tendances ancrées
dans ces systèmes par leurs
constructeurs ou le comportement de
leurs utilisateurs.
3. Des intentions découlant
des éléments précédents,
de l'état du contexte et des
possibilités de traitement.
4. Des émotions qui sont fonction
des résultats obtenus. Elles
les conduisent à amplifier
certaines recherches d'informations
et de connaissances.
5. Des capacité de raisonnement
utilisant tout ce qui a été
réalisé depuis 50 ans
en
Intelligence Artificielle et en Systèmes
à Base de Connaissances.
6. Une capacité à modifier
les informations interceptées
selon des déploiements d'actions
multi-échelles.
7. Des potentiels d'apprentissage
systématique grâce à
l'autonomie des systèmes.
Cette
description n'a rien de théorique.
On peut dès maintenant envisager
le cas où une personne utilisant
par exemple un instrument de localisation
satellitaire en ligne (GPS) se retrouve
très vite sollicitée,
prétendument pour son bien,
par diverses offres de services qui
auront utilisé l'information
fournie, en relation avec d'autres
obtenues grâce à la consultation,
autorisée ou non, de fichiers
de données personnelles la
concernant (adresse du domicile, caractéristiques
de la voiture, nature des déplacements,
etc.).
En
pratique, les deux processus de contrôle
se conjuguent. L'individu (ou les
objets "intelligents" qu'il
utilise) tissera autour de lui, volontairement
ou généralement inconsciemment,
un tissu potentiellement illimité
d'indices le concernant. Dans le même
temps, des fichiers centralisés
construits par des autorités
extérieures se référeront
à ces informations censées
être "personnelles"
pour préciser les profils des
personnes ou entités qu'elles
voudront identifier et contrôler.
La moindre des précautions
que les citoyens devraient prendre
consisterait à se rendre compte
de ce phénomène en développement
exponentiel (un mail ou un tweet ne
restera jamais confidentiel), afin
dagir en conséquence.
Des
systèmes qu'on ne contrôle
plus...
La
conjugaison dans les sociétés
actuelles de ces deux séries
de processus de contrôle produit
des individus qui ne peuvent plus
échanger d'informations personnelles
avec sûreté mais qui
au contraire se voient imposer des
systèmes connectés qu'ils
ne contrôlent plus. Et dont
cependant, ils ne peuvent pas se passer.
Au plan politique général,
les systèmes d'échange
sous contrôle se développent
avec des tendances sociales que l'on
dira régulatrices pour ne pas
dire totalitaires, opérant
au niveau d'individus considérés
comme des variables statistiques.
L'exercice de la démocratie
telle que classiquement définie
perd tout sens, dans ce monde très
instable où les bifurcations
sont régulées par la
force des pouvoirs dominants et la
mise à la marge informationnelle
des groupes dissidents.
Que
faire ?
On
peut laisser faire ceux qui développent
actuellement ce type de système,
dans des endroits généralement
couverts par le secret défense
ou la confidentialité d'entreprise.
On attendra que le temps passe et
que se produise un effondrement de
la civilisation actuelle. (se référer
au magnifique documentaire
d'Arte "Survivre au progrès").
On
peut aussi donner aux utilisateurs
des systèmes informatisés
le moyen de les contrôler en
leur permettant de développer
un système autonome méta
avec des désirs et des tendances
correspondant aux valeurs démocratiques
du moment et du lieu. Ceci n'exige
pas un grand investissement pédagogique.
Il suffit de savoir rapprocher des
éléments nombreux, disponibles
mais encore peu étudiés.
En
France comme en Europe, il serait
possible de réaliser de manière
éthique, et pour cela totalement
publique (sur le mode des logiciels
libres) un système autonome
méta au service de la société
et des citoyens, seul capable de contrer
des systèmes de contrôle
prédateurs. Nous sommes là
face à des choix cognitifs
de la plus grande ampleur.
Un
tel projet, pour avoir l'ampleur nécessaire,
devrait être porté par
un mouvement éthique général
impulsé par les hommes politiques,
les journalistes, les scientifiques
et les groupes de réflexion
et citoyens intéressés
par cette question.
Notes
(1)
Voir "Les
écosystèmes de l'information.
Les réseaux sociaux, les fichiers
de surveillance, les Anonymous...
: des systèmes évoluant
vers l'autonomie"
(2) Voir "Un
Big Brother mondial de 500 milliards
de dollars", article
du 22 avril 2012, par Jean-Paul Baquiast
et Christophe Jacquemin