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16 Août
2001
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Evolution naturelle,
évolution artificielle
Cet éditorial est un
peu long. Il développe en forme d'article, à la demande
de certains d'entre vous, le thème de l'intervention présentée
par Jean-Paul Baquiast au nom de notre magazine lors de la journée
d'étude du Sénat du 27 juin 2001: "Le
robot, avenir de l'homme ou homme de l'avenir".
C'est avec les premiers travaux scientifiques, au sens
moderne du terme, sur la géologie et sur l'origine des fossiles
que l'idée d'une évolution du monde visible s'est
installée et fortifiée, au début du 19e siècle.
Mais elle s'est longtemps heurtée à de nombreux préjugés,
venant tant des religions que des naturalistes. Comme on le sait,
le premier véritable coup de tonnerre ayant ébranlé
de façon irrévocable les fondements du fixisme fut
ce qu'il convient de plus en plus d'appeler la révolution
darwinienne. Le darwinisme a posé les bases, et fonde encore,
toutes les hypothèses relatives à l'évolution
naturelle.
Ceci dit, le darwinisme, nul ne l'ignore, a été
violemment combattu, même lorsque les travaux beaucoup plus
récents de la biologie moléculaire, à partir
du milieu du 20e siècle, ont permis d'en comprendre les principaux
mécanismes.
L'idée dangereuse de Darwin
Aujourd'hui, tout au moins en ce qui concerne le schéma
de l'évolution dite darwinienne, il n'y a plus ambiguïté,
malgré les innombrables discussions quant à l'applicabilité
de ce schéma dans telles ou telles conditions du temps et
de l'espace. On résume le Darwinisme par le cycle reproduction
- accident de reproduction ou mutation -sélection - amplification.
Monod lui a donné une expression plus ramassée, et
plus philosophique, en parlant du hasard et de la nécessité,
ou, pour paraphraser Kupiec et Sonigo (1) : hasard-sélection.
Darwin n'avait pas formulé son idée de
cette façon, puisqu'il ignorait l'existence des principales
unités réplicatives du monde de la biologie que sont
les gènes. Dès le début cependant, il a introduit
l'idée que le hasard pouvait être à l'origine
de la spéciation (notamment par isolement géographique)
et donc qu'il était principalement responsable de l'évolution
buissonnante des espèces, évolution dont l'homme n'était
probablement qu'un rameau. Il a fortement insisté aussi sur
le fait que, chez les êtres vivants, les mutations favorables
agissaient par le biais des avantages qu'elles conféraient
aux individus pour accéder à des ressources rares
et donc se reproduire.
Cette hypothèse a révulsé non
seulement ceux qui refusaient le principe de l'évolution,
mais aussi ceux pour qui l'évolution est orientée
par un dessein, qu'il soit d'inspiration divine, ou simplement qu'il
résulte d'un élan vital en marche vers la complexité
et la conscience. Aujourd'hui encore, beaucoup de philosophes et
même de scientifiques, dans toutes les disciplines progressivement
conquises par le darwinisme, s'ingénient, comme l'a bien
montré Daniel Dennett (2), à contredire ce qu'ils
ressentent comme la plus dangereuse des idées de Darwin,
celle que l'évolution se comporte comme une machine universelle
à générer de l'invention sur le mode aléatoire.
L'histoire même récente de la biologie
et surtout de la génétique pourrait être lue
comme l'histoire des objections faite à l'idée dangereuse
de Darwin. On explique, avec des arguments que nous ne discuterons
pas ici, que l'action des gènes est encore bien mal connue,
puisque le décryptage des génomes ne suffit pas à
mettre en évidence tous les sites actifs non plus que le
rôle fonctionnel de ceux-ci. On en tire des arguments contre
la sociobiologie, caricaturée en "tout-génétique",
qui cherche à expliquer les comportements profonds par des
déterminants inscrits dans le génome (3). On met en
garde contre les erreurs d'une ingénierie génétique
mal informée des conséquences de ses interventions
En fait, les esprits censés savent raison garder. Un concept
comme l'épigénétique, crée par les sociobiologistes
de l'école de E.O.Wilson (4), veut par exemple montrer qu'il
faut, pour comprendre un comportement donné, rechercher comment
les déterminants culturels modifient et complètent
les déterminants génétiques - ce qui est d'ailleurs
très difficile à traduire en modèles mathématiques.
Quant aux généticiens eux-mêmes,
ils n'ont en général pas renoncé aux principes
darwiniens. Au contraire, ils en étendent le champ d'application,
avec semble-t-il des succès croissants. On prendra l'exemple
du récent ouvrage de Kupiec et Sonigo (1), qui a montré,
avec quel succès, comment la compétition darwinienne,
non plus entre gènes, mais entre constituants des cellules
et cellules elles-mêmes, peut servir à expliquer ce
qui reste encore très difficilement modélisable, l'élaboration
progressive de l'organisme adulte à partir de l'uf
fécondé, au cours de l'embryogenèse. Ces deux
chercheurs ont créé le concept d'onto-phylogenèse
pour mettre en valeur tous les facteurs, autres que génétiques,
entrant en jeu dans la compétition darwinienne généralisée
dont résultent l'individu et son insertion dans le groupe
social.
La propagation du darwinisme hors du champ de la
génétique
Kupiec et Sonigo sont caractéristiques de la
tendance actuelle, qui consiste à revenir si l'on peut dire
aux sources du darwinisme, en refusant les restrictions des néo-darwinistes
qui ne s'intéressent qu'aux gènes et à leur
supposé "égoïsme" (5). L'extraordinaire explosion
du darwinisme dans les sciences d'aujourd'hui tient au fait que
le principe "hasard-sélection" trouve preneur dans toutes
les disciplines, entraînant partout des ruptures épistémologiques
dont les conséquences se feront progressivement sentir.
En amont de l'apparition de la vie sur les planètes
telluriques ou dans d'autres sites supposés favorables, tels
les nuages de poussière cosmique, certains physiciens ont
par exemple suggéré l'hypothèse que le cosmos
lui-même aurait évolué selon la logique darwinienne
(tout au moins dans ceux de ces états utilisant les coordonnées
d'espace et de temps). Ce débat nous dépasse, comme
on le devine. Il y est certain que les modèles actuels d'univers
font appel à l'évolution, à la probabilité
statistique d'apparition de tel ou tel état, et à
l'irréversibilité apparente des solutions une fois
celles-ci acquises. Mais il reste difficile de considérer,
par exemple, que les galaxies ou les systèmes stellaires
soient des unités réplicatives renouvelées
par leurs accidents de reproduction. C'est quand même au domaine
de la vie, mais de la vie entendue au sens le plus large, qu'il
est préférable de réserver le concept d'évolution
naturelle sur le mode darwinien.
Les conquêtes du darwinisme ne se comptent plus,
notamment chez les scientifiques anglo-saxons. En France, nous trouvons
par exemple les hypothèses relatives aux origines du langage,
faites par Jean-Louis Dessalles. L'apparition subite du langage,
et les modifications anatomiques et comportementales profondes entraînées
chez les hominiens résulteraient d'un événement
survenu par hasard et conservé par nécessité,
celle d'assurer de nouvelles cohésions aux groupes chassés
de la vie arboricole, se regroupant derrière le "langage
afficheur" du leader, dont les associés testeraient l'aptitude
au leadership par une contestation langagière permanente
(6).
Le fonctionnement du cerveau des animaux dits supérieurs,
et l'émergence des faits de conscience, sont considérés
aujourd'hui comme relevant également d'un schéma darwinien.
La "conscience expliquée" comme l'entendent Dennett (7),
Damasio (8) et Edelman (9), résulterait d'une compétition
entre groupes de neurones et entre objets mentaux pour exprimer,
à tous moments, une réaction coordonnée aux
innombrables entrées sensorielles ou souvenirs réactivés.
En aval de la biologie, entendue au sens large, le
darwinisme a fait, grâce d'ailleurs à un généticien,
Richard Dawkins, une percée de plus en plus féconde
dans le monde de la culture, animale et humaine. Nous faisons allusion
à la mémétique, ou monde des mèmes,
curieusement méprisé par le monde académique
français (10). On appelle désormais mèmes des
unités mixtes biologiques et informationnelles, s'échangeant
entre les membres d'un groupe social, et déterminant une
partie des comportements de ces derniers. Les mèmes comportent
des composants biologiques (les représentations auxquelles
ils correspondent dans les cerveaux) et des contenus sémantiques
ou informationnels, circulant par le biais des réseaux de
communication entre individus. Une étude même rapide
montre que les mèmes ressemblent beaucoup aux gènes,
notamment par leur capacité "égoïsme" à
se répliquer et à muter tout en en différant
radicalement.
On ne peut sans se fourvoyer appliquer à l'évolution
mémétique les règles de l'évolution
génétique. Leur typologie est infiniment plus diversifiée,
les modalités de leur reproduction et de leur variation sont
bien plus complexes, ainsi que la façon dont ils entrent
ou non en compatibilité avec les représentations dont
sont dotés les cerveaux des individus. Par contre, il est
possible de retrouver dans le monde des mèmes les grandes
règles de l'évolution naturelle sur le mode darwinien.
Dans une acception réductrice, on définira
comme mèmes les échanges de gestes stéréotypés
ou d'idées toutes faites. D'une façon plus ambitieuse,
on y verra tous les contenus culturels organisés circulant
et s'enrichissant d'un individu à l'autre, y compris par
exemple les théories scientifiques. Les modèles mathématiques
et informatiques s'efforçant de traduire aussi exactement
que possible les entités et phénomènes de la
nature peuvent ainsi être considérés comme des
mèmes, s'enrichissant et buissonnant sans cesse sur le mode
hasard-sélection.
Apparition et puissance potentielle de l'évolution
artificielle
C'est par le biais des mèmes scientifiques qu'apparaîtra
sans doute, aux yeux des historiens du futur, le pont qui s'établit
actuellement entre évolution naturelle et évolution
artificielle. Qu'est-il en train de se passer ?
Prenons l'exemple d'une loi scientifique représentant
un phénomène du réel, par exemple les modifications
du taux de reproduction d'une population de souris en fonction de
changements dans son alimentation. Cette loi prend la forme d'un
modèle comportant une série d'équations. Tout
modèle est approximatif. Pour améliorer sa pertinence,
deux démarches sont possibles, augmenter le nombre des observations
et modifier le modèle en conséquence, ou bien modifier
le modèle a priori et tester dans la réalité
l'intérêt des nouvelles hypothèses. Dans les
deux cas, il faut faire uvre d'imagination, afin de sortir
du cadre imposé à la pensée par le modèle
existant, et "voir", soit de nouveaux faits, soit de nouvelles équations.
On conçoit que la méthode consistant
à travailler sur le modèle avant toute nouvelle observation
puisse, dans de nombreux cas, être plus économique
et plus éclairante que celle consistant à faire de
nouvelles observations sur la base de l'ancien modèle. Si
par ailleurs, des méthodes informatiques simples permettent
d'obtenir de nouvelles générations de modèles
dont la probabilité de pertinence sera plus grande que celle
de leur "ancêtre", les nouvelles observations faites à
la suite de ces nouvelles hypothèses seront elles-mêmes
plus pertinentes.
C'est précisément ce que permettent les
nouveaux outils dits de l'intelligence artificielle évolutionnaire
: algorithmes évolutionnaires, entités évolutionnaires
(comme les système multi-agents) évoluant eux-mêmes
sur des supports informatiques évolutionnaires, réseaux
neuronaux, composants électroniques reconfigurables, etc.
Si l'on ajoute à cela le phénomène toujours
accéléré d'augmentation de puissance et de
miniaturisation des puces et des réseaux, on voit que d'énormes
ressources, toujours plus proches de celles mises en uvre
par la nature dans les processus de la biochimie et de la physique,
sont désormais au service des chercheurs. Une évolution
artificielle est en train de relayer l'évolution naturelle
- l'adjectif "artificielle" signifiant ici dans un premier temps
que cette évolution fait plus ou moins massivement appel
aux moyens de l'informatique et de l'électronique, ainsi
qu'aux mathématiques de la complexité.
Encore faudra-t-il que les chercheurs acceptent d'y
jouer le jeu de l'évolution darwinienne. Tant en effet que
l'élaboration des hypothèses destinées à
affiner les modèles scientifiques se fait en utilisant l'informatique
traditionnelle, ou même l'intelligence artificielle de première
génération, il n'y a pas lieu de parler d'évolution
artificielle.
L'intelligence artificielle de première génération
(GOFAI ou "Good Old Fashionned Artificiel Intelligence) part, comme
la modélisation informatique classique, du principe qu'il
faut d'abord réaliser le cahier des charges complet de ce
que l'on veut obtenir, puis mettre en uvre le plus exactement
possible ce cahier des charges en déployant les ressources
informationnelles ou physiques adéquates. Une telle démarche
est viable quand on connaît bien tous les éléments
d'un problème : par exemple la construction d'un pont (encore
que même en ce cas des surprises peuvent survenir lors de
la construction proprement dite). Mais face à un phénomène
du réel dont on ignore tout, il est difficile de demander
au concepteur de dresser le cahier des charges précis du
modèle de ce phénomène. Au mieux, le concepteur
essaiera de trouver une solution ressemblant grosso modo au phénomène
(convergence).
Prenons l'exemple du vol aérien. Jusqu'à
l'apparition des algorithmes évolutionnaires, il était
pratiquement impossible de réaliser des robots volants comme
les oiseaux ou les insectes. Le travail d'ingénierie inverse
supposant de déconstruire ce qu'a fait la nature dans une
aile animale, et de le reconstruire avec les technologies du moment,
était hors de portée, portée pratique - mais
aussi sans doute théorique - des ingénieurs. Ceux-ci,
à proprement parler, ne voyaient pas ce qu'ils auraient du
voir (11). A supposer qu'ils en aient eu des aperçus, ils
auraient été obligés d'investir des milliers
d'heures de calcul et d'expériences avant d'obtenir un oiseau
artificiel. Il était plus économique de réaliser
un Blériot 9 ou même un Airbus.
L'intelligence artificielle de nouvelle génération
ou évolutionnaire part du principe que, pour inventer un
monde nouveau, il est plus rapide de faire travailler les équations
mises en compétition darwinienne sur un réseau informatique,
que laisser travailler, soit l'imagination des chercheurs, soit
à plus forte raison les mécanismes, lents, lourds
et orientés de l'évolution naturelle. Ainsi, dans
le cas de notre exemple, faire confiance à l'intelligence
artificielle des robots évolutionnaires (aidés quand
même de l'intelligence humaine !) a permis d'obtenir en quelques
mois ce que, des Anciens grecs jusqu'aux bureaux d'étude
de Airbus industries en passant par Léonard de Vinci, on
n'avait pu obtenir : un animal artificiel, volant d'un vol battu
comme dans la nature.
L'évolution artificielle, nouvelle chance
pour l'humanité
Face à la "contamination" de l'intelligence
artificielle évolutionnaire, toutes les sciences, techniques
et modes de pensée seront obligées de se reconvertir.
Il serait limitatif de réduire le phénomène
à l'invasion de notre vie quotidienne par des robots parlant
ou pensant. La nécessité de reconversion touchera
d'abord les disciplines traitant des phénomènes complexes
naturels, dont il sera possible d'ouvrir les formalisations mathématiques
et algorithmiques au profit d'une génération accrue
d'hypothèses. Pensons à la génétique,
à la neurologie, à la physiologie, mais aussi à
toutes les sciences traitant de vastes populations d'entités,
qu'elles soient naturelles ou humaines - y compris les sciences
économiques et politiques. Mais ce sera à toutes les
extrémités de l'arbre des connaissances que le phénomène
de subversion se fera sentir, des sciences de l'ingénieur
jusqu'à la philosophie et à la création artistique.
Le projet-roi sera évidemment celui qui commence à
intéresser de plus en plus de gens, la réalisation
d'une conscience artificielle située (12).
Essayons pour terminer d'esquisser les deux caractéristiques
de l'évolution artificielle telle qu'elle paraît en
train de s'affirmer au cur de l'évolution naturelle.
L'évolution artificielle sera darwinienne ou
ne sera pas. En d'autres termes, elle appliquera à la lettre
l'idée dangereuse de Darwin selon laquelle muter doit se
faire au hasard et non dans le cadre d'espaces d'états délimités
à l'avance. Si, sous prétexte de respecter des idées
ou croyances établies, on restreint les possibilités
d'apparition ou de survie de mutants, quels qu'ils soient, on se
privera de la possibilité de voir apparaître les "monstres
prometteurs" grâce auxquels la vie sur terre en général,
l'espèce humaine en particulier, pourront améliorer
leurs chances de survie dans un environnement qui ne nous avertira
pas nécessairement des transformations qu'il subira. Le concept
de "mutant artificiel" représentera peut-être bientôt
la principale source d'invention systémique à laquelle
nous devrons nous référer.
D'un autre côté, pour rassurer les humanistes,
nous pouvons considérer que l'évolution artificielle
sera symbiotique. Elle se conjuguera très vraisemblablement
à l'évolution naturelle, dont elle ne sera finalement
que le nouveau visage. Les perspectives de guerre des mondes entre
humains et robots hyper-intelligents, telles que Hugo de Garis et
divers auteurs de SF la décrivent, paraissent tout à
fait invraisemblables. L'expérience, dès aujourd'hui,
nous montre que les concepteurs et utilisateurs des cerveaux artificiels
les utilisent en premier lieu pour améliorer leurs capacités
à la compréhension intelligente et consciente du monde.
Mieux explorer la part inconsciente des sociétés humaines,
communiquer avec les animaux, repenser les grands modèles
scientifiques, visiter l'espace profond représenteront des
objectifs auxquels les super-intelligences de demain s'associeront
tout naturellement, au sein de systèmes cybiontes qui seront
un nouvel avatar de l'évolution de la vie sur terre.
Si cette perspective se réalisait, la dichotomie
évolution naturelle - évolution artificielle n'aurait
plus lieu d'être. Il faudrait parler de nouveaux champs évolutifs,
tournés sans doute vers ce qui est encore un rêve,
une civilisation galactique, telle que l'esquisse Michio Kaku au
terme de Visions (13)