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25 Octobre 2001
Jean-Paul
Baquiast, Christophe Jacquemin
Et maintenant
?
Les moments historiques importants obligent à
s'interroger sur la validité des démarches suivies
antérieurement. Or nous vivons après les attentats
du 11 septembre et leurs conséquences un moment certainement
historique. Entre autres choses, le regard porté sur la science
et la technologie en sera nécessairement différent.
Malgré leur côté un peu futuriste, les disciplines
de la robotique autonome et de l'intelligence artificielle évolutive
ne peuvent échapper à cet examen de conscience. Essayons
de voir en quoi.
Une première question se pose, concernant la
sécurité. Il s'agit de sciences et technologies duales,
c'est-à-dire susceptibles d'applications autant militaires
que civiles. Or il apparaît désormais que les applications
militaires elles-mêmes peuvent désormais être
utilisées à peu de frais par des terroristes. Le risque
n'est pas aussi immédiat qu'en matière de recherche
biologique ou nucléaire, mais il n'est pas nul. Sans même
envisager un retournement par le terrorisme des technologies robotiques,
n'objectera-t-on pas qu'elles contribueront à la construction
d'une société de plus en plus complexe et fragile,
qui risquera de s'effondrer comme les tours de Manhattan en présence
d'une catastrophe majeure. A quoi les robots pourraient-ils servir
dans un monde privé de télécommunications,
d'énergie et de transports ?
Une deuxième question concerne la priorité
à donner aux recherches en général, dans un
monde appauvri. Les applications de l'intelligence artificielle
paraîtront bien lointaines, au regard d'urgences plus grandes,
par exemple la recherche médicale ou agro-alimentaire destinée
au tiers-monde. Pour poser le problème autrement, on se demandera
s'il est urgent d'essayer de remplacer l'homme par des machines,
fussent-elles notablement plus intelligentes que lui, alors que
l'humanité est déjà en surpopulation et en
sous-emploi? Certains diront que, sans le dire, les sponsors de
telles recherches visent en fait à permettre l'émergence
d'une super-humanité qui s'efforcerait progressivement de
prendre ses distances avec des populations restant primitives. Il
va de soi que cet objectif déjà indéfendable
en lui-même se heurterait à nouveau au problème
des réactions de type terroriste. Les faibles ont désormais
les moyens de détruire les forts de l'intérieur. Mais
au delà de cette première objection, comment faire
valoir l'intérêt de la robotique et de l'intelligence
artificielle face aux possibilités, encore suffisamment exploitées,
de l'intelligence humaine ? Si cet intérêt paraît
indiscutable à long terme, comment le justifier à
court terme (en dehors des applications militaires) ?
Nous ne souhaitons pas répondre à ces
questions. Il paraît assez facile de le faire, mais c'est
à chacun de s'en charger pour son compte, au regard notamment
de ses exigences morales ou politiques.
Nous voudrions suggérer une autre argumentation
en défense de l'intelligence artificielle, à laquelle
on pense moins. Les évènements actuels mettent les
gouvernements, les médias et les citoyens eux-mêmes
en présence de situations qui échappent aux analyses
simplistes généralement pratiquées jusqu'alors.
La mondialisation, sous ses divers aspects, y compris l'émergence
de mouvements revendicatifs ou terroristes internationaux, ne peut
être décryptée sans de nouveaux outils. De même,
les ressorts profonds du fonctionnement des sociétés
humaines, sous l'influence du religieux, de l'attachement à
la terre et à la tribu, des pulsions violentes, restent encore
mal connus. Tout ce qui permet de mieux comprendre l'animal en l'homme,
et l'automate en l'animal, peut servir à offrir des modèles
plus explicites du comportement humain. Au plan de l'analyse des
dynamiques sociétales, l'étude du rôle des échanges
d'informations ou mèmes, notamment au sein des réseaux
multimédias, permettra d'éclairer le rôle des
images, des slogans et des discours dans la mise en cohésion
ou la disparition des sociétés traditionnelles ou
modernes.
Il s'est construit ces dernières années
un monde sans doute de plus en plus inaccessible au volontarisme
des Etats et des entreprises, empli d'entités en interaction
chaotique les unes avec les autres, dont la description et la prédictibilité
sont de plus en plus loin des capacités des sciences sociales
et politiques actuelles. Seules les modèles inspirées
des travaux les plus récents de l'intelligence artificielle,
par exemple les systèmes adaptatifs multi-agents, peuvent
aujourd'hui offrir quelques voies de décryptage. Il ne faut
pas en attendre de miracle. Les scientifiques ne sont pas encore
capables, même aux Etats-Unis, de proposer aux gouvernements
(comme Mac Namara avait tenté sans succès de le faire
du temps de la guerre du Viet-Nam) des aides à la décision
immédiatement utilisables. Tout au moins pourront-ils contribuer
à éviter les idées simplistes et les raisonnements
linéaires, au profit non seulement des gouvernements mais
de tous ceux qui cherchent à interpréter l'époque
dans laquelle ils vivent.
Cette raison nous paraît suffisante pour justifier
les recherches en robotique et intelligence artificielle, à
condition que s'y associent les théoriciens et les praticiens
de la vie sociale.