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20 Septembre 2001
Alain
Cardon, professeur des Universités
Sur l'esprit
scientifique
La science n'est pas une occupation comme une autre,
un supplément d'âme dont on se dote de temps à
autre pour suivre les affaires de son siècle et pouvoir en
parler dans les salons C'est une appréhension du monde, et
c'est même la seule qui place l'homme dans sa posture effective,
tel qu'il est réellement. C'est un enjeu lui permettant d'être
libre ou infirme, définitivement.
Nous vivons dans un monde à l'évidence
très compliqué, mêlant des structures archaïques,
des visions du monde archaïques, des comportements archaïques,
et contre lesquels tente de se développer le progrès
scientifique. Le jeu est bien inégal. La science se pratique,
à son niveau effectif d'expression en France, essentiellement
dans les Facultés des Sciences des Universités et
dans les Ecoles d'Ingénieurs. On enseigne son esprit et son
exigence, encore un peu, dans les collèges et dans les lycées.
Cet esprit, cet exigence sont ceux de la liberté que confère
la connaissance des faits et des lois de la nature. Il s'agit de
la maîtrise de la matière dans l'espace et le temps.
C'est considérable. Mais la science n'existe pratiquement
pas dans la culture commune, familière, dans la vie de tous
les jours, dans la politique, dans les médias, dans les pratiques
religieuses multiples. Elle est peu répandue et peu pratiquée.
L'homme est par nature craintif, dominé par
l'appréhension de sa mort qu'il connaît et redoute,
dominé par la société et des événements
venus de loin, écrasé par la technologie formidable
et les jeux du système ultra-libéral. Il vit encore
aujourd'hui sous tutelle, réduit, incroyablement diminué.
L'homme naît sans cesse et absolument partout
sur la planète, engendré par l'acte très simple
de la reproduction bisexuée. Il naît, et puis se développe
dans des cultures très souvent archaïques et misérables,
à l'ombre du mouvement formidable des marchandises qui se
font et se déplacent. Il naît aussi en occident, héritier
de puissances financières immenses. Il naît, vit et
meurt, et sa mort est une disparition, qu'il le veuille ou non.
L'homme, biologiquement, est tout simplement une sorte
de singe qui est sorti de la forêt primaire il y a six millions
d'années pour envahir la savane herbeuse, cessant de sauter
d'arbre en arbre pour se dresser horizontalement sur ses jambes,
pour marcher debout, pour libérer ses mains, pour fabriquer
et manier des outils, pour vivre dans des groupes et accumuler ses
expériences, pour construire sa mémoire collective
par le développement du langage. Les crânes que les
paléontologues découvrent actuellement dans le rift
africain, sont des crânes d'hominidés datant de plus
de quatre millions d'années. On reconstituera la généalogie
de l'homo sapiens sapiens actuel, et la filiation ne fait pas de
doute. L'homme est le produit d'une évolution, tout simplement,
mais d'une évolution très complexe.
L'homme comprend le monde par la science, par ce langage
extraordinairement sophistiqué qui lui permet de situer tout
événement de l'espace et du temps. La science permet
de se représenter effectivement le monde tel il est connaissable,
au delà de l'intuition immédiate ou du dogme. La science
permet de comprendre pourquoi nous, humains, comprenons le monde
comme nous le comprenons. La science est exigeante, difficile. Elle
s'appréhende par des études longues et dures. Elle
est un signe évident du progrès humain, dans sa pratique,
dans ses résultats et très souvent dans ses conséquences.
La science n'est pas une mode, ni une mode des temps
nouveaux ni une forme de la connaissance parmi d'autres qui lui
seraient équivalentes. Ceux qui voudraient s'en passer peuvent
retourner tailler des bifaces et vivre guère plus de vingt-cinq
ans de vie sommaire dans une nature écrasante. Il est très
facile de s'en passer. Il suffit de croire en un ordre immanent
des choses, de nier le réel si complexe, de croire que le
monde est prédéterminé et infléchi par
des forces obscures, de se rassurer à l'occasion en se prétendant
immortel, et cela tout simplement, sans effort aucun. La science
engage à la responsabilité, absolue, de l'homme devant
soi et le monde, avec effort, et cela est lourd, extrêmement
lourd à porter. C'est la voie la plus difficile.
La science est née de luttes féroces
contre la bêtise, contre la malhonnêteté, contre
l'obscurantisme et la peur. Aujourd'hui, la science est sur la voie
de l'appréhension de la majorité des phénomènes
du monde. Elle explique la nature au niveau minimal, celui de la
micro-physique, au niveau du vivant local et global, tel il se fait
et tel il est, et au niveau cosmologique, au niveau de l'univers.
Elle pose l'homme en questionnement dans le temps de sa vie, dans
la durée si brève de son existence, mais également
dans le parcours de ses civilisations, en lui proposant une explication
de lui-même et de tout son environnement. Une explication
parfois bien dérangeante.
Le barbare, lui, est celui qui fait l'économie
absolue de la science et de l'esprit scientifique. Le barbare est
un homme mutilé qui dévale dans l'ignorance. Bâti
par des idéologies sombres, manipulé dès que
né, façonné à l'effroi et à la
haine, il tente et tentera toujours de détruire le monde
qui ne lui est pas strictement semblable. C'est son enjeu existentiel,
sa réduction définitive. Il est limité strictement,
il n'a ni durée ni espace évalués, il a des
croyances saugrenues qui lui font nier le présent et le futur,
il refuse l'ampleur de sa vie et surtout celle de l'autre. Il peut
tuer, avec une haine organique, détruire, mais il ne sait
pas vivre ni faire vivre. Il est le produit dénaturé
de la société humaine.
La science offre, et elle est la seule à pouvoir
faire cela, la liberté existentielle à l'homme. Elle
ouvre au questionnement. Elle ouvre nécessairement au questionnement
sans limite. Elle présente l'homme telle une créature
très particulière, douée de capacités
de raisonnement exceptionnelles, de sensations subtiles et de sentiments
profonds, et surtout capable d'évaluer le temps de son existence
et celui des autres, des autres hommes. Elle présente l'homme
telle une exception fragile. La science engage au respect de la
vie, car elle pose l'homme comme singulier, bien seul, absolument
mortel, devant faire l'effort immense de vivre avec la contradiction
de se savoir à la fois mortel et amoureux de la vie, de se
savoir si limité dans l'immensité du réel.
Les croyances et mythologies, très étonnantes
pour les temps actuels avec la richesse des connaissances scientifiques,
croyances dans des paradis ou des enfers extraordinaires, dans des
conduites inspirées par des forces à distance, sont
des archaïsmes qui conduiront, en fin de compte, nécessairement,
la civilisation à sa mort. Avec ces croyances, les guerres
de religions, les chocs de cultures, ces guerres qui durent depuis
le début de l'histoire, n'ont aucune chance de cesser car
elles refusent de voir le monde tel qu'il est. Le monde est complexe,
organisationnellement complexe et la trajectoire ne peut probablement
plus être infléchie. Les scientifiques apprennent en
premier lieu, avant que de résoudre quantité de cas
simples, que beaucoup des problèmes sont insolubles, définitivement.
Mais ils savent très exactement pourquoi, et c'est la différence
avec l'ignorance.
Le monde actuel est soumis à des règles
sociales et culturelles venues du fond des âges et dépassées.
L'enseignement scientifique est rare, ponctuel, dissout dans un
bruit de fond technologique et idéologique envahissant et
annihilateur. La société actuelle n'est pas scientifique,
elle est strictement technologique, marchande, engagée dans
une course sans fin à des productions sans véritables
clients, au mépris des vrais besoins des populations. Les
royaumes de droit divin sont légion, les classes politiques
sont cyniques, furieuses et ce sont des castes. Les tueries et les
meurtres sont la règle, indéfiniment et de manière
dense. La vie sur la planète est de moins en moins facile.
On ne détruit l'intégrisme ni le fanatisme
qu'avec des écoles où l'on y enseigne la science et
l'esprit scientifique, la modération et l'humilité
devant l'être et la complexité des choses. Il n'y a
pas eu, il n'y a pas et il n'y aura pas dans un avenir proche de
ces écoles partout, il n'y a pas et il n'y aura pas partout
les scientifiques formés pour y enseigner. Tous les problèmes
ne sont pas solubles, messieurs les politiques qui se disent responsables
de l'état des choses du monde !
Alors, il reste une invraisemblable lutte frontale
du bien, dénoté Bien, contre le mal, dénoté
Mal, affectations symétriques d'ailleurs et indispensables
l'une à l'autre. Réduction absolue et absolument non
scientifique d'une situation profondément complexe. Et il
reste enfin la guerre, la plaie récurrente de la civilisation
humaine, civilisation qui n'a jamais connu un jour de paix sur la
Terre depuis la dernière confrontation mondiale
Une race humaine faible, dominée par des brutes
et des imbéciles, et la chute dans la misère, l'horreur
et l'irrationalité, continûment, avec opiniâtreté.
Chaque homme n'a qu'une vie, unique, exceptionnelle
sans doute dans l'univers, une vie unique lui offrant la conscience
d'être au monde parce qu'il est doté d'un cerveau lui
permettant d'être conscient. Il peut aimer les siens et ses
semblables, aimer les hommes, uvrer pour le développement
de la société, pour l'approfondissement de la connaissance,
le développement de la culture. Mais, dès que naissant,
il est immergé dans la société locale qui le
fait être tel il devient. Et il commence à mourir,
le sachant déjà, jouant sa vie en vivant.
Quel invraisemblable gâchis, sans doute.
Que valent donc, alors, des recherches sur l'intelligence
et la conscience artificielles, auxquelles nous faisons allusion
sur ce site, des recherches sur le statut et la compréhension
ultime du fait que l'homme pense, se poste en situation de préhension
des choses de son monde, comprend, ressent, évalue, connaît,
imagine ? Et pourquoi montrer que ce fait d'être conscient
des choses n'a rien de miraculeux ni d'inspiré, mais est
tout simplement un fait connaissable, et même reproductible,
artificiellement, sur des machines ?
Dans l'état actuel des choses, une telle recherche
ne vise pas à remplacer le cerveau humain par une machine,
contrairement à ce qu'en disent les détracteurs. C'est
une croisade, une croisade ultime visant à poser l'homme
tel il est, parmi les siens avec lesquels il partage la vie sur
cette planète, fragile, faible, si souvent fou et dangereux,
et donc devant se cultiver, continûment, avec raison, pour
qu'il finisse par se connaître, par se comprendre, par s'apprécier
et peut-être respecter ses semblables.