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14 Mars 2002
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Du darwinisme
individuel
au darwinisme de groupe
Le
dernier livre de Howard Bloom, Global Brain(1) (hélas non encore traduit
en français) explicite et légitime la démarche
que nous avions présentée dans un numéro précédent,
sous l'intitulé du Cerveau Global (voir notamment un de nos
précédents éditoriaux
et la présentation du Global
Brain Research Group). Howard Bloom développe les ouvertures
faites dans son précédent livre, The
Lucifer Principle. Son but est de montrer que, dès l'apparition
des premières particules élémentaires, et en
tous cas dès l'apparition des premières molécules
chimiques, s'est mis en route un vaste réseau d'organismes
coopérants entre eux pour s'adapter à l'environnement
terrestre. L'humanité en relation avec les autres espèces
vivantes, y compris dans le cadre de l'Internet, ne sont que les formes
les plus récemment émergées d'une évolution
entreprise il y a plus de 4 milliards d'années, et qui intéresse
l'ensemble du monde terrestre.
Dans les premiers chapitres de ce livre stimulant, dont nous présentons
par ailleurs une fiche
de lecture, Howard Bloom insiste sur la nécessité
de remplacer (ou compléter) le concept de compétition
darwinienne entre entités individuelles égoïstes
(ce qu'il appelle le darwinisme individuel) par celui de darwinisme
de groupe. Il s'appuie sur les travaux récents des biologistes
montrant la coopération des organismes primitifs ou de leurs
composants, procaryotes d'abord, eucaryotes ensuite, pour s'adapter
aux sources de nourriture, explorer de nouvelles sources et se diversifier(2). Ces travaux, comme on le
sait, exploitent les rares traces fossiles laissées par les
bactéries primitives, notamment les stromatolites. Ils sont
confirmés par l'étude des archéobactéries
actuelles.
Voici une première matière à réflexion pour
tous ceux, y compris dans le monde de la vie artificielle, qui s'intéressent
aux processus évolutionnaires comme source d'émergence. A peine
avait-on assimilé le concept de gène égoïste, lancé
avec quel succès par Richard Dawkins, et repris par le concept également
fructueux de mème égoïste, qu'il faut changer de pied.
Si égoïsme il y a, il n'est plus au niveau de l'entité
individuelle, mais du groupe. Les entités individuelles, notamment
les gènes, coopèrent bien plus qu'ils ne s'opposent, au sein
des génomes. Il en est de même de tous les composants ou constituants
d'un organisme ou d'un groupe social, par exemple les mèmes(3).
Plutôt que s'opposer, les entités s'unissent et deviennent plus
fortes. Le sacrifice de l'individu pour le groupe, quand il survient, fait
partie intégrante de la coopération. La compétition darwinienne
ayant pour résultat d'éliminer le moins apte demeure cependant,
mais à des échelles plus grandes, celles par exemples des relations
conflictuelles entre espèces. Même là d'ailleurs, on peut
montrer qu'elle est différente de ce que l'on peut penser. La disparition
d'une espèce sous les assauts d'une autre favorise finalement le système
global qu'est la vie, et peut-être considérée comme une
forme évoluée de manifestation de l'intelligence d'ensemble.
On dira que la valorisation de la coopération symbiotique (ou du
darwinisme de groupe) est trop valorisante sur le plan de la morale humaine
pour ne pas être suspecte d'anthropocentrisme politiquement correct.
Si cependant elle était confirmée comme cela semble le cas,
par des observations scientifiques suffisantes, il n'y aurait pas de raisons
de la rejeter. Il faudrait dès lors très vite en tirer les
conséquences innombrables dont le livre de Howard Bloom propose un
premier recensement - y compris en politique. Nous y reviendrons.
En attendant, compte tenu des recherches que nous suivons attentivement dans
le domaine encore peu exploré de la conscience artificielle, grâce
notamment aux travaux d'Alain Cardon, nous pourrions cependant ici suggérer
une première réflexion : si la symbiose est la clé de
l'évolution darwinienne revue et corrigée, il serait fondamental
d'étudier les façons dont elle se propage éventuellement
automatiquement, dans les systèmes vivants. On étudie aujourd'hui
les algorithmes génétiques, reposant essentiellement sur le
darwinisme individuel. Pourrait-on envisager des algorithmes symbiotiques,
à l'uvre dans les divers mécanismes de coopération
et d' "altruisme", ceci y compris dans les mécanismes d'apoptose ou
disparition auto-programmée des organismes devenus inutiles.
Bien mieux, n'existerait-il pas dans les systèmes vivants ou dans
les organisations sociales des mécanismes de conscience collective
limitée permettant à cette notion de coopération
symbiotique de se représenter elle-même, sans que nous
en soyons conscients en tant qu'individus, afin d'acquérir
une efficacité plus grande ? Nous développons cette
idée de conscience collective dans un article
de ce même numéro. En ce cas, ne faudrait-il pas envisager
de bâtir les systèmes de conscience artificielle sur
un modèle systématiquement symbiotique. Des systèmes
adaptatifs artificiels conscients, prenant conscience du fait que
la coopération et la symbiose constituent la meilleure façon
de survivre et se reproduire, seraient autrement compétitifs
que des systèmes coopérant au hasard. La mise en route
d'un tel projet ne pourrait qu'encourager ceux qui pensent que désormais
l'évolution artificielle complétera et peut-être
se substituera dans certains domaines à l'évolution
naturelle.
(1)
Titre complet : "Global Brain: The Evolution of Mass Mind from the
Big Bang to the 21st Century " - Editions John Wiley and sons,
juillet 2000, 384 pages. (2)Voir notamment
les publications du chercheur Israélien Eshel Ben Jacob concernant
le web bactérien. http://www.geocities.com/horuscope/EshelBen-Jacob.html (3)Les
relations de Howard Bloom avec la mémétique ne sont
pas claires. Il s'en est fait un grand défenseur dans Le
principe de Lucifer, mais il semble s'en éloigner - ou s'éloigner
des vues rigides de Susan Blackmore - dans Global Brain. Nous reviendrons
sur cette question dans un prochain numéro, où nous
présenterons l'analyse de "The meme machine", principal
ouvrage de S. Blackmore en matière de mémétique.