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7 janvier 2003
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Le simulateur
de la Terre
(Earth Simulator)
Nous
avons indiqué dans notre précédent
éditorial l'urgence qu'il y avait à simuler les
grandes évolutions climatiques et géophysiques. Les
Japonais comprennent peut-être ceci mieux que les Européens
: tremblements de terre, tsunamis,cyclones les menacent en permanence.
Les phénomènes générateurs, tectonique
des plaques, réchauffement climatique, modification des échanges
d'eaux océaniques... représentent donc pour eux des
enjeux importants à déchiffrer.
Ce super-calculateur servira aux simulations de systèmes terrestres
complexes, climatologiques, géophysiques ou autres. En fait, les
applications seront bien plus nombreuses. Le programme du Centre pour le
Simulateur terrestre (Earth Simulator Center), responsable des études,
couvre l'ensemble des grands problèmes qui se posent dès maintenant
pour la sauvegarde future de l'environnement terrestre et par conséquent
pour celui de l'humanité. Tous les phénomènes
environnementaux et biologiques pourront être simulés avec des
efficacités considérablement accrues. On présente la
machine comme un double numérique de notre planète. Le coût
sera amorti très vite. Les scientifiques américains estiment
en tous cas que leurs collègues japonais, grâce à une
telle machine, gagneront de 10 à 100 fois en efficacité.
D'après les responsables du projet, la puissance et la vitesse de
calcul parallèle de telles machines sont indispensables dans la modélisation
de phénomènes à multiples variables. Le milieu à
étudier (par exemple une zone océanique) est divisé en
zones aussi petites que possible, par exemple des carrés d'un mille
marin de côté, auxquels correspondent des informations saisies
en temps réel par des capteurs appropriés (par exemple des bouées
océaniques ou des images satellitaires ou aériennes). Le recueil
et le traitement en parallèle des millions de données correspondantes
dépassent très vite la capacité de calcul des plus grands
ordinateurs actuels. Il faut donc l'augmenter. Selon un dicton de plus en
plus répandu dans les milieux scientifiques, celui qui maîtrisera
la puissance de calcul et sa croissance exponentielle maîtrisera le
monde...
On comprend aussi que l'efficacité du Simulateur de la Terre dépendra
non seulement de la puissance de calcul de l'ordinateur central mais aussi
du réseau des capteurs saisissant les variables du milieu étudié,
le plus souvent à l'échelle de la Terre elle-même. Ceux-ci
devront être aussi denses et polyvalents que possible. Une coopération
internationale sera nécessaire pour constituer et entretenir ce réseau.
En ce qui concerne le traitement des données, le Earth Simulator Center
ne donne pas de précisions particulières. Il semble que la méthode
soit très classique, consistant à faire tourner des équations
en grande quantité sans faire appel - autant que l'on sache - à
des méthodes inspirées de l'Intelligence Artificielle.
Les Etats-Unis comptent bien réagir. IBM, dopé par un contrat
gouvernemental de $290 millions, compte regagner le premier rang en 2004 avec
une machine de 100 teraflops, 3 fois plus puissante que le Earth Simulator.
En fait IBM construira deux super-ordinateurs, capables deffectuer 467.000
milliards de calculs à la seconde. Lun baptisé ASCI Purple
sera destiné à la recherche pour les armes nucléaires.
Avec 100.000 milliards d'opérations à la seconde, il sera 8
fois plus performant que ASCI White, le précédent ordinateur
du même type élaboré dans le passé par IBM. ASCI
Purple, devrait être opérationnel à la fin 2004, avec
50 terabits de mémoire, ce qui représente 20.000 fois plus quun
ordinateur classique. Lautre machine, Blue Gene/L sera utilisée
dans la recherche civile, notamment en météorologie (simulation
douragan, prédiction dintempéries). Il sera 10 fois
plus rapide que l'Earth Simulator de NEC.
Quant à Cray, il a bénéficié d'un contrat de $90
millions pour réaliser un simulateur d'explosions atomiques aux laboratoires
Sandia (Le Cray-X1 qui dégage une puissance de calcul de 52,4 téraflops,
soit 52400 milliards d'opérations à la seconde).
L'un et l'autre demandent au gouvernement de financer un calculateur travaillant
en pétaflops vers 2010, soit 1.000 trillions d'opérations par
secondes. Si on ne sait quelle sera la part de telles futures ressources consacrée
aux recherches civiles par rapport à ce que consommeront les recherches
militaires, on peut toutefois penser que le civil sera largement servi, ne
serait-ce que pour maintenir la prééminence scientifique américaine.
Ceci pose la question de savoir ce que fera l'Europe pour tenir sa place
dans le concert des grandes puissances scientifiques qui travailleront ainsi
en commun à la survie de la Terre et de l'humanité. Laisserons-nous
à d'autres la prévision des grands phénomènes
évolutifs, souvent de forme catastrophique, qui sont en train de se
dérouler. Allons-nous renoncer à faire des études de
niveau scientifique international ou nous bornerons à mendier du temps
de calcul à nos amis japonais et américains ? On doit souligner
que les simulations rendues possibles par de tels systèmes auront certainement
un intérêt scientifique et politique général. Mais
elles auront - elles ont déjà - un intérêt militaire.
On sait que depuis longtemps les militaires se sont essayés à
provoquer des phénomènes météorologiques pouvant
être utilisés comme des armes: par exemple générer
un cyclone localisé, des pluies ou des sécheresses. L'ennui
des méthodes actuelles est d'une part leur imprécision, d'autre
part le fait que les phénomènes peuvent difficilement être
contenus sur l'objectif visé. Une connaissance plus fine des principaux
mécanismes géophysiques et biologiques améliorera beaucoup
l'efficacité de telles armes. Les Américains y travaillent mais
aussi les Japonais. Resterons-nous en Europe sans contrepartie?
Une autre solution
Il y aurait pourtant une autre solution. Si celle-ci mérite certainement
une étude approfondie avant d'être présentée à
un public scientifique, nous voudrions cependant y faire allusion ici. On
a remarqué que les solutions japonaises et américaines décrites
ci-dessus feront appel à la force brut de l'ordinateur - un peu à
la façon dont IBM avait battu Kasparov aux échecs. C'est une
méthode qui, outre qu'elle plaît aux informaticiens classiques,
ne déplaît certainement pas aux constructeurs de gros calculateurs
vectoriels, NEC et IBM notamment. Mais est-elle la seule envisageable ? Est-elle
même la bonne ? Nous entrevoyons une méthode alternative qui
serait plus intelligente, au sens propre du terme. Elle aurait aussi l'avantage
d'être infiniment moins coûteuse, demandant surtout un peu d'imagination
de la part de ceux qui la mettraient en uvre. Elle s'inspire directement
des travaux d'Alain Cardon relatifs à l'élaboration d'une machine
pensante(1).
Comment cela pourrait-il se traduire en pratique ? Pour simplifier, disons
qu'il conviendrait de transformer les différentes informations émises
par les différents instruments d'observation et agents énumérés
ci-dessus (données provenant de capteurs, messages échangés,
analyse de photos satellitaires, etc.) en connaissance dynamique, en "grains"
de connaissances autonomes cherchant à communiquer pour se voir confirmer
ou infirmer. La meilleure façon de transformer une information en connaissance
dynamique est aujourd'hui de l' "agentifier", c'est-à-dire lui donner
le statut d'agent logiciel. Un agent logiciel est un objet informatique autonome
qui communique avec les autres agents, qui tend à se développer,
se grouper, s'associer ou se mettre en veille. C'est un grain de connaissance
et d'action que l'on a doté de certains buts. Ces agents logiciels
sont susceptibles de constituer un système multi-agents (un système
multi-agents dit massif car ces agents peuvent se compter par centaines de
milliers). L'"agentification" de ces informations, c'est-à-dire la
façon de les rendre disponibles et actives dans les échanges,
est un problème de conception délicat mais réalisable.
Dès qu'une information sera émise par une source quelconque,
il faudra la capturer et l'introduire dans le réseau sous une forme
normalisée prédéfinie a minima, comportant les précisions
nécessaires lui permettant de communiquer avec les autres et d'enrichir
la connaissance générale de la situation en temps réel.
Il y aurait saisie automatique de données de capteurs ou de contenus
de messages mais aussi, si besoin était, saisie humaine décentralisée.
Le système organiserait également aussi l'agentification des
multiples données conservées en mémoire et activées
en tant que de besoin, selon les méthodes du data-mining et du text-mining.
On peut penser qu'avec cette méthode reposant sur l'intelligence distribuée
des agents, de nombreux phénomènes (ou saillances) intéressant
l'évolution de la Terre seront signalés par le système,
phénomènes qui auraient échappé à l'attention
des scientifiques et des politiques les plus attentifs. Les mesures préventives
de catastrophes pourraient ainsi intervenir avec de précieux gains
de temps.
Concernant le matériel, il suffirait de mettre en place une architecture
de processeurs multiples distribués en réseau. Ce ne serait
pas une dépense insignifiante mais elle serait sans commune mesure
avec le coût d'acquisition et de maintenance des grands calculateurs
précités. Elle ne pose pas de problèmes de principe,
notamment en termes de puissance de calcul. Aujourd'hui un simple PC peut
supporter le fonctionnement simultané de milliers de processus ou agents
logiciels, pouvant communiquer, s'agréger, muter et engendrer par émergence
un état organisé global qui est la pensée artificielle
intentionnelle à propos d'un objet d'attention.
C'est d'ailleurs dans cette direction que, parallèlement au renforcement
de leurs grands ordinateurs, travaillent les Américains. Nous avons
relaté dans un précédent numéro l'appel à
propositions lancé par la Darpa pour la réalisation
d'un "système conscient" (cognitive system).
Alors à quand une décision des autorités scientifiques
européennes créant sur ce modèle un Centre Européen
de Simulation de la Terre capable de rivaliser avec le Earth Simulator Center
japonais et les équivalents nord-américains ?