Le début de l'été 2003 a vu éclater deux crises
posant la question du désengagement de l'Etat face aux besoins d'une
politique publique à long terme, qui soit dotée de moyens
budgétaires suffisants. Ces crises sont sans doute d'inégale
importance, mais elles concernent toutes deux l'avenir de notre pays D'une
certaine façon, elles se présentent dans les mêmes termes.
Elles font apparaître les conséquences désastreuses de
l'actuel retrait de l'Etat dans des domaines où lui seul peut
représenter l'intérêt général. Nous nous
limiterons ici à la question de la recherche scientifique.
Deux instances ont vigoureusement tiré la sonnette d'alarme concernant
les besoins non satisfaits en chercheurs, et plus généralement
la diminution régulière des financements publics consacrés
à la recherche scientifique. Le niveau des budgets, qu'on le veuille
ou non, exprime l'importance attribuée à la science par les
Pouvoirs Publics et, à leur suite, par l'opinion.
Un collectif de scientifiques de toutes disciplines a ouvert le
feu en publiant un appel sur le thème "La France a besoin
de plus de scientifiques, de chercheurs et d'universitaires" [http://abi.marseille.inserm.fr/cgi-bin/appel_emploi.pl].
L'appel avait été précédé de
plusieurs mises en garde émanant du Syndicat National des
Chercheurs Scientifiques [http://www.cnrs-bellevue.fr/~sncs/]
et d'autres organisations. Ce fut ensuite la réunion le 30
juin du Comité national de la recherche scientifique [http://www.cnrs.fr/sgcn/accueil.html],
instance d'évaluation des chercheurs et des laboratoires
du CNRS. Ce véritable "parlement de la science" réuni
en séance plénière et comptant 600 participants
présents a repris le thème de l'avenir de la recherche,
en ne se limitant pas aux seules questions de l'emploi et des moyens
de fonctionnement. Ils ont voulu montrer à tous qu'il fallait
donner "des perspectives et un avenir à la recherche française",
selon les termes de Jean Pailhous, président de la Conférence
des présidents de section, ajoutant qu"un pays qui
n'affiche pas d'ambition scientifique est un pays qui se condamne."
A la suite de ces déclarations, un certain nombre d'articles et d'émissions
ont permis à l'opinion de mieux comprendre les enjeux. Mais l'actualité
ayant mis sur le devant de la scène la grève des intermittents
du spectacle, on peut craindre que l'intérêt pour l'avenir de
la recherche scientifique française ne retombe très vite. Nous
pensons que chacun, notamment dans la perspective de la compétition
scientifique et technique internationale, doit relayer et poursuivre le débat.
C'est à quoi vise le présent article.
Le monde de demain sera américain
Les politiques considèrent généralement que les demandes
des chercheurs en matière de personnel et de moyens techniques relèvent
d'intérêts corporatistes. Propos révélateur bien
que peut-être apocryphe, le ministre du Budget, Alain Lambert, aurait
répondu à un député venu plaider la cause de la
recherche : "Prouvez-moi d'abord qu'elle sert à quelque chose."
La communauté scientifique a ressenti cela comme une gifle des technocrates.
Malheureusement, il est devenu pratiquement impossible d'aborder dans notre
pays le problème de la recherche scientifique sans s'engager dans des
discussions bien françaises concernant les carrières, les modalités
de gestion des organismes, l'évaluation de la recherche, la relation
avec la recherche privée, etc. Ces discussions menées depuis
plus de 20 ans débouchent moins sur des solutions que sur des affrontements
entre points de vue radicalisés. Ceci parce que, selon nous, ni la
France ni l'Europe n'ont défini des stratégies à long
terme donnant à la science la place qu'elle devrait avoir dans l'évolution
du monde contemporain. Si la science se voyait reconnaître un statut
prioritaire, les Etats trouveraient les ressources nécessaires au financement
de la recherche et les lourdeurs de gestion découlant de la nécessité
de répartir la pauvreté disparaîtraient d'elles-mêmes.
Mais, plutôt que discuter de principes, il faut se donner des références
internationales concrètes. Or la seule qui compte, dans le monde d'aujourd'hui,
est celle des Etats-Unis. Pourquoi ?
Le monde entier constate actuellement que les Etats-Unis ont assumé
au fil des années le rôle d'une hyper-puissance hégémonique.
La guerre qu'ils ont menée en Irak a montré à tous ceux
qui en doutaient encore les années d'avance qu'ils possèdent
au plan technologique. Mais cette avance ne concerne pas seulement les armements
classiques. Elle s'exprime dans tous les domaines, sans exception, des sciences
émergentes comme des sciences traditionnelles. En ce qui concerne les
premières, la National Science Foundation, dans un rapport fameux de
Juillet 2002 (Converging Technologies for Improving Human Performances), a
fixé les objectifs : un leadership ne tolérant pas de rivaux
en matière d'informatique et d'intelligence artificielle, de biotechnologies,
de nanotechnologies et de sciences cognitives. Parmi ces dernières,
la NSF met en priorité les méthodes d'acquisition et de réutilisation
des connaissances. Mais ces nouvelles sciences n'éclipsent pas l'intérêt
porté aux sciences et technologies plus traditionnelles, dans les domaines
de l'énergie, l'aérospatial, l'environnement, les sciences sociales,
l'économie
L'objectif est clairement défini. Il ne doit
pas y avoir de domaines scientifiques où les Etats-Unis laisseraient
à d'autres pays le leadership.
Les financements publics suivent. Le budget fédéral consacré
aux sciences atteint 3% du PNB, objectif que l'Europe s'était fixé
à horizon de cinq ans mais qu'aucun des pays européens n'est
près d'atteindre. Plus récemment, l'accroissement du budget
fédéral de défense, qui atteint 600 milliards de dollars
par an, s'est traduit par un budget de 300 milliards consacré aux sciences
et technologies. Celles-ci sont à priorité militaires, mais
en fait elles sont considérées comme duales, c'est-à-dire
comme ayant la vocation de développer des produits et applications
destinés à conquérir les marchés internationaux.
C'est le cas des lanceurs, satellites et drones, parmi de nombreuses autres
filières.
Contrairement à ce que l'on dit parfois, les crédits fédéraux
ne vont pas seulement à la recherche appliquée. Ils concernent
aussi la recherche fondamentale. Les stratèges de la Maison Blanche
et du Pentagone ont bien compris que sans celle-ci, aucune maîtrise
en amont n'était durable. La recherche fondamentale fait partie intégrante
des grands contrats. Elle est menée dans les universités et
dans les entreprises, d'une façon souvent imbriquée. Au-delà
de ceux-ci, les fondations et autres laboratoires financés pour faire
de la prospective scientifique et mener des travaux sans débouchés
pratiques immédiatement prévisibles sont nombreux (Blue Sky
Research). Mais ils le font de façon pragmatique, en favorisant la
mobilité des chercheurs et des crédits, la circulation des hypothèses
et des résultats.
L'Internet, dans ces différents domaines, reste massivement utilisé
par les jeunes chercheurs comme par les plus anciens pour se faire
connaître, faire connaître leurs travaux et rechercher ailleurs
l'information qu'ils n'ont pas. Dans le cadre de la lutte contre le terrorisme,
la National Security Agency et d'autres organismes avaient recommandé
des embargos de diffusion sur les recherches sensibles, mais les scientifiques
ont généralement refusé ces consignes. Pourquoi cette
ouverture d'esprit ?
Ceci nous met sur la voie de ce qui fait la force la plus redoutable de
la science américaine. C'est qu'elle se proclame la meilleure du monde.
Elle fait tout pour le prouver et attirer puis conserver l'élite des
chercheurs du monde entier. Ceux-ci s'empressent d'accourir. Rappelons aussi
que l'hyper puissance de la R&D américaine ne doit rien au hasard,
ce pays ayant toujours érigé la science et de la technologie
comme vecteurs fondamentaux de la compétitivité.
La Méta-transition
Il faut bien comprendre la vision messianique qui est derrière la
volonté de se doter de la meilleure science possible. Elle possède
un pouvoir de séduction incroyable, auprès de ceux ayant le
minimum de culture scientifique nécessaire pour la partager. Selon
les prophètes de cette vision, les sciences et technologies vont marquer
dans les prochaines décennies un développement à proprement
parler exponentiel, sur le modèle de la Loi de Moore bien connue en
informatique. Ce développement sera convergent, c'est-à-dire
que les progrès dans un domaine irrigueront instantanément tous
les autres. Une nouvelle forme d'humanité associant le biologique et
l'artificiel en émergera. Les outils dont elle disposera lui permettront
de résoudre tous les problèmes du monde actuel, à commencer
par les difficultés contemporaines auxquelles l'Amérique est
confrontée et que nul ne nie. Au-delà de notre Terre, la voie
s'ouvre pour une future civilisation spatiale, capable de maîtriser
les ressources du système solaire, avant de porter ses pas plus loin.
On ne parlera plus alors d'une accélération des rythmes de croissance,
mais d'une Méta-transition au terme de laquelle le monde ne sera plus
jamais ce qu'il est.
Or ce ne sont pas les incantations mais les recherches scientifiques et
techniques qui permettront d'y parvenir. Vu son avance actuelle, l'Amérique
est déjà seule en état de piloter le changement. Elle
doit le rester indéfiniment car elle incarne ce qu'il y a de mieux
dans l'univers (avec l'aide de Dieu pensent beaucoup). La Méta-transition
prochaine prendra naissance et se précisera en Amérique.
Pour qu'une telle vision se réalise, pour devenir la meilleure au
monde, la science américaine doit attirer à elle toutes les
capacités de recherche dont disposent encore les autres nations. Elle
doit donc disposer d'un milieu d'accueil suffisamment attrayant au plan matériel.
Mais elle doit surtout donner aux jeunes chercheurs qui travaillent dans ses
laboratoires la certitude d'acquérir des connaissances et un savoir-faire
les plaçant de 5 à 10 ans en avance sur ce qu'ils auraient pu
espérer dans leurs pays d'origine.
Ce dispositif simple fonctionne à merveille. Les chercheurs et enseignants
américains sont pour plus de 60% d'origine étrangère.
Les pays tels que le nôtre forment pendant 10 ans des thésards
qu'ils sont incapables de retenir, faute de postes et de projets. Ils doivent
les laisser partir dans les laboratoires et les entreprises américaines.
La plupart ne reviennent jamais, même si le mode de vie américain
ne les séduit pas particulièrement. Travailler au sein des
meilleures équipes du monde satisfait les plus nobles de leurs ambitions
professionnelles.
L'Amérique ne cherche pas seulement à attirer les chercheurs,
mais aussi les entreprises de pointe. Des contrats bien dotés sont
offerts par appel d'offres aux firmes jugées intéressantes.
On a vu cela avec l'ancienne Initiative de Défense Stratégique.
La démarche prend une toute autre ampleur avec l'accélération
des recherches civiles et militaires pilotées par l'Agence de recherche
du Pentagone, la Darpa, et dans une moindre mesure par la Nasa. Il suffit
de parcourir les sites de ces agences pour prendre connaissance des dizaines
de projets plus futuristes les uns que les autres proposés à
l'élite des laboratoires privés ou universitaires du monde
entier. Mais les entreprises étrangères ne doivent pas s'imaginer
que répondre à ces contrats leur conférera une
compétence d'ensemble. Elles seront plus pillées qu'enrichies.
La compétence d'ensemble restera dans les mains des donneurs d'ordre.
Voici la situation telle qu'on peut la décrire, sans exagération
pensons-nous, quand on regarde l'état de la science dans le monde.
Au ministre français du budget qui demandait à quoi sert la
science, il aurait fallu répondre : "La science sert à ne
pas être les nouveaux esclaves de la puissance américaine. La
science sert à construire un monde que nous pourrons nous aussi marquer
de nos valeurs."
Que faire?
Nous l'avons indiqué en introduction : les problèmes pratiques
qu'affronte la recherche scientifique française sont nombreux et ne
peuvent être évacués d'un trait de plume. Mais si la
science, en France comme en Europe, se voyait reconnaître la place
stratégique qui devrait être la sienne, une dynamique positive
se créerait et ferait disparaître en quelques années
les blocages actuels. C'est un tel discours, pensons-nous, que devraient
tenir non seulement les sages du Comité National de la Recherche
Scientifique, mais l'ensemble des partis politiques se disant soucieux de
l'avenir du monde et de la place de l'Europe au service de cet avenir.
Il faudrait alors convenir de quelques principes, simples à formuler
sinon à mettre en uvre :
La science ne doit pas devenir le monopole d'un pôle géopolitique
dominant, les Etats-Unis. Son développement doit être
réparti entre plusieurs centres, parmi lesquels il faudrait
dès maintenant compter l'Europe (étendue à
la Russie) et l'Asie.
L'Europe pour sa part doit se donner l'objectif de faire jeu égal
avec les Etats-Unis dans tous les domaines importants. Elle le peut.
Les retards sont rattrapables, à condition de laisser jouer
les imaginations créatrices. Les Etats-Unis s'y opposeront,
de diverses façons (on l'a vu lors des affrontements dans
le domaine du positionnement satellitaire, GPS contre Galiléo).
Mais il ne faut pas refuser la concurrence et le conflit. L'Europe
peut gagner. Les Etats-Unis bénéficieront d'ailleurs
à terme des progrès que fera l'Europe.
L'Europe doit indiscutablement développer les sciences et
technologies que l'on dira de puissance. Elles le sont d'ailleurs
presque toutes. Mais elle doit aussi développer les sciences
capables de répondre aux besoins les plus urgents de la planète,
dans le domaine de la santé et de l'éducation, des
énergies douces, de l'environnement
.
Ce faisant l'Europe doit, via les organisations internationales,
assurer la diffusion gratuite, sur le mode de l'Open Source, des
connaissances acquises. Elle doit viser aussi à des produits
susceptibles de satisfaire au moindre coût les besoins des
pays du tiers-monde. La science européenne doit d'emblée
s'afficher comme "généreuse". Il s'agira d'ailleurs,
comme tout altruisme, d'une démarche intéressée.
Les Etats européens et l'Union Européenne ont tous
un rôle à jouer dans ces politiques scientifiques,
le cas échéant en compétition interne. Les
grandes collectivités locales y participeront aussi. Pour
trouver les financements et les ressources humaines et intellectuelles
nécessaires, il faudra découpler (détacher)
les investissements de recherche des dépenses budgétaires
annuelles. Les investissements de recherche, comme d'ailleurs d'autres
grands équipements publics, ne peuvent s'amortir en 1 an,
ni même parfois en 10 ans. Il faut limiter l'application des
critères du Pacte de Stabilité à la gestion
des dépenses courantes et trouver pour la science des modalités
de financement et retour sur investissement à long terme.
Pour éviter la trop grande dispersion des efforts, il faudra
multiplier les grands programmes européens, générateurs
de ce que l'on appelait il y a quelques années des filières
de retombées et de croissance. De tels programmes, par exemple
aller sur Mars, développer l'énergie de fusion nucléaire
(ITER), réaliser l'"ordinateur quantique", sont obligatoirement
tenus à des résultats. Les organismes et les hommes
y participant s'adaptent alors d'eux-mêmes aux exigences de
la performance et de la qualité. Point ne sera besoin, en
ce qui nous concerne, de "réformer le CNRS" pour cela.
De tels programmes comporteront nécessairement des recherches
en amont de caractère fondamental. Mais pour éviter
de lier à eux l'imaginaire scientifique, il faudra aussi
créer des organismes de prospective scientifique et de recherche
pure, sans contrainte particulière autre que le dialogue
entre les disciplines et l'abandon des rigidités académiques.
Une fondation privée belge s'y était essayé
ces dernières années, mais du fait précisément
qu'elle n'était pas soutenue par des ressources publiques
et devait pour survivre obtenir des contrats commerciaux, elle fut
obligée de renoncer. L'effort devra être repris, sous
des formes différentes selon la culture de chaque pays.
Rappelons enfin ce qui devrait être une évidence mais
ne l'est guère encore aujourd'hui, y compris dans l'esprit
de beaucoup de scientifiques: la science ne peut reposer sur des
bases socialement et politiquement solides que si ses objectifs,
ses résultats et ses moyens font l'objet d'un dialogue citoyen
permanent. La France aura beaucoup à faire sur ce plan, compte
tenu du manque d'intérêt spontané des chercheurs
pour la communication, que nous constatons tous les jours dans notre
domaine.
Pour en savoir plus
Lire "Le Grand Gâchis" d'Olivier Postel-Vinay, novembre
2002, éd. Eyrolles.
Lire aussi, de Jean-Paul Baquiast, "Sciences
de la complexité et vie politique", Editions Automates-Intelligents,
2003
Le site Recherche en danger : http://recherche-en-danger.apinc.org/
Dans une optique assez différente, voir le site du Conseil
Stratégique de l'Innovation récemment créé
: http://www.gazettelabo.tm.fr/2002breves/0702/0702csi.htm