Automates
Intelligents s'enrichit du logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
Approche constructible
de la conscience artificielle
Ce
texte est adapté du chapitre 7 de l'essai de Jean-Paul Baquiast
et Alain Cardon Entre science
et intuition, la conscience artificielle
Jean-Paul Baquiast et Alain Cardon, préface du sénateur
Trégouët
Editions Automates Intelligents, avril 2003
La présente fiche vise
à présenter quelques indications sur la faisabilité
d'un système générateur de pensées
artificielles, ce que l'on appellera aussi une machine pensante
ou un système pensant. D'autres approches sont sans
doute possibles. Celle-ci a l'avantage d'avoir déjà
permis certains développements applicatifs. Des thésards
ayant travaillé avec l'auteur ont par ailleurs été
recrutés au Japon pour développer ces idées.
Il est dommage qu'ils n'aient pu l'être en France.
S'engager dans la réalisation
effective de tels systèmes – ce qui est déjà
en cours aux Etats-Unis et au Japon - représentera
une véritable recherche du Graal pour notre civilisation.
Pour la première fois, après les rêves
des magiciens et les visions des auteurs de science-fiction,
on entreprendra de rapprocher ce qui, jusqu'ici, est encore
considéré comme inconciliable : l'homme qui
pour beaucoup de philosophes ou de croyants doit conserver
le monopole de la pensée consciente, et la machine,
fut-elle un automate perfectionné, qui ne peut pas
et ne doit pas penser. La porte sera alors ouverte, diront
les adversaires dune telle démarche, non seulement
à des machines qui rivaliseront avec des hommes, mais
avec une forme de science qui sera tentée de voir des
consciences partout dans la nature, en particulier dans la
vie animale ou dans les biosystèmes complexes. Ne serait-ce
pas alors une incitation à la résurrection de
l’animisme et de la pensée magique ?
On devine que ces objections,
qui auraient pu ou qui pourraient encore donner lieu à
des procès théologiques, en d'autres temps ou
en d'autres lieux, ne nous arrêteront pas. Nous ne nous
engagerons pas dans les débats sur la vraie nature
de la conscience humaine. Nous nous placerons tout simplement
dans la position de l'informaticien concepteurs de systèmes
calculables, qui propose une vision de la conscience artificielle
à partir des techniques les plus sophistiquées
de l'intelligence artificielle. L'informaticien, rappelons-le,
n'est pas un ingénieur. C'est un scientifique qui fait
des modèles et qui réalise des systèmes.
L'informatique n'est pas l'ingénierie des ordinateurs
mais la science des modèles calculables.
Le problème est le
suivant. La meilleure manière de connaître
les phénomènes complexes dont l'organisation
fait intervenir des actions à de multiples niveaux
n'est pas de découvrir le système d'équations
miraculeux qui permettrait de prévoir à coup
sûr leur comportement à tout instant, mais
de concevoir un système médiateur artificiel,
basé sur de très nombreuses entités
informatiques autonomes, évolutives et coopératives.
Ces entités produiraient, par le fait de leur réorganisation,
un état semblable à celui du phénomène
réel étudié mais qui serait lisible
et de plus totalement paramétrable. Il s'agit donc
de faire correspondre à un phénomène
réel complexe, que l'évolution a produit sur
de longues périodes du temps par adaptations/sélections,
un système de même nature organisationnelle
mais artificiel, fondé sur des processus calculables,
paramétrable et finalement compréhensible.
Et il s'agit bien d'une correspondance entre un phénomène
réel dont l'organisation est complexe et un système
dynamique qui sera également complexe. Il n'y aura
pas d'équation générale précise
décrivant les phénomènes complexes,
mais une transposition de ceux-ci dans le domaine des systèmes
artificiels organisés.
Alors, que seront l'architecture de tels systèmes,
leur structure et l'élément minimal leur permettant
de s'organiser en se calculant d'une manière semblable
au phénomène réel complexe qu'ils viseront
à représenter ?
Poser le problème
Quel est l'élément minimal, la brique de base,
à partir de laquelle construire un système qui
doit ressentir et penser artificiellement, un système
générateur d'émotions et éprouvant
des sensations. Un informaticien construit, il ne se contente
pas d'observer. Or comment générer de la pensée
artificielle dans une architecture logicielle ?
Concevoir un système, c'est d'abord le modéliser,
c'est-à-dire décrire sa structure et ses fonctions,
afin de préciser comment on peut et on va le fabriquer.
Ensuite, il faut le construire effectivement, ce qui est un
travail nécessairement minutieux. Finalement, on le
mettra en expérimentation dans son environnement d'usage
puis on le livrera aux utilisateurs. Il ne s'agit pas pourtant
d’un processus de réalisation linéaire.
L'expérimentation nécessitera généralement
de reprendre toute la démarche, depuis l'analyse jusqu’à
la réalisation en cours. C'est un processus propre
à l'Intelligence Artificielle: construire des systèmes
d'une façon dite "incrémentielle".
Mais pour construire, il faut savoir quel est précisément
le problème posé et le modèle. Or l'énoncé
de ce problème particulier : réaliser une machine
pensante, n'est évidemment pas simple. On procédera
par étapes et la première étape, en s'inspirant
du paradigme de l'évolution du vivant, est de concevoir
un système capable de produire en lui des émotions.
Le vivant dit inférieur éprouve en effet des
émotions mais ne génère pas de pensées
conceptuelles. Ensuite, partant de ce premier système,
il sera possible en l'augmentant, en le complétant,
de concevoir un système générant des
pensées conscientes. Ainsi a procédé
le vivant, dans son évolution, et ainsi sont structurés
les cerveaux et ainsi devons-nous procéder.
Il s'agit donc de concevoir d'abord, avec des entités
spécifiquement informatiques, c'est-à-dire
en utilisant des concepts venant de l'informatique et qui
se réalisent essentiellement sous forme de programmes,
un système qui génère des émotions.
Il faudra pour ce faire que le système ait un corps,
qu'il ait des capteurs lui permettant de sentir les changements
physiques de son environnement et qu'il ait des effecteurs
lui permettant de mouvoir des organes. D'où la nécessité
de travailler avec un robot qui offrira un corps artificiel.
Ce corps lui permettra d'avoir une sensibilité, appréciée
comme telle, aux phénomènes externes et aux
mouvements internes. Remarquons à ce stade qu'une
émotion n'est pas ressentie consciemment, elle consiste
seulement en la réaction automatique d'un corps sensible
à des stimuli.
Il faudra ensuite qu’à partir de ce corps sensible,
le système puisse produire des sensations, c'est-à-dire
qu'il puisse éprouver du plaisir, de l'ennui, de
la peine, et enfin qu'il génère des faits
de conscience, c'est-à-dire qu'il se représente,
pour son compte et non pour le compte de son constructeur
ou de son utilisateur, certaines choses de l'environnement,
en conférant à ces choses de la signification
dans l'espace et dans le temps. Bien plus, il faudra que
le système ait envie, ait même le souci constant
de penser, de se sentir en existence. Ce dernier point,
le souci de penser, sera le problème le plus délicat
à résoudre. Comment un système artificiel,
construit avec des composants physiques, des capteurs et
leurs systèmes de commande, puis des processeurs
qui ne réalisent en fait que des calculs même
s'ils sont distribués, peut-il avoir envie à
penser à quelque chose, ici et maintenant, et finalement
comment fait-il pour penser ? Comment peut-il vouloir, pour
penser, se servir de son expérience présente
et de sa mémoire ? Cette mémoire, dans ce
cas, n'aura pas grand-chose à voir avec la mémoire
à base d’adresses des ordinateurs classiques,
mais elle sera sémantique et sélective pour
retrouver des sensations, des événements,
des concepts.
Pour progresser, nous devons approfondir toutes ces questions.
Il s'agit, ne nous le dissimulons pas, d'un enjeu considérable.
Qu'est-ce, d'abord, que penser artificiellement ? Je ne me
pose pas la question, quand je pense, de savoir ce qu’est
pour moi la pensée. Je ne saurais d'ailleurs pas y
répondre. Pour un système artificiel qui aura
à penser artificiellement, on doit par contre se poser
la question et y répondre. Un tel système, en
effet, se conçoit totalement, se construit avec une
précision absolue et finalement se comporte d'une façon
que l'on peut, en principe, décrire et suivre.
Mais comment ? Est-ce que penser signifie raisonner ? On sait
ce qu'est le raisonnement et même comment raisonner
en mathématiques et en informatique. C'est ce que l'on
appelle produire des inférences, c'est-à-dire
travailler sur l'équivalent du logos, déduire,
induire à partir d'axiomes et en utilisant des règles.
L'Intelligence Artificielle s’y applique avec des résultats
très satisfaisants depuis de nombreuses années.
Mais dans ce cas, les bases du raisonnement sont fournies
à la machine, elles sont programmées à
l'avance et la machine ne fait que les utiliser, dans le bon
ordre et rapidement. Par contre, notre système artificiel
se trouvera confronté à des objets du monde
qu'il devra distinguer, par construction, mais dont il ne
saura rien en dehors du fait qu‘il se heurte à
eux, qu'il les appréhende et qu'il doit les concevoir.
Quel sera alors le rapport entre ces choses et les pensées
qu'il aura à leur propos?
La question fondamentale est bien la suivante : est-ce qu'on
peut ramener le fait de penser tel que nous le comprenons
quand il s’agit de nous à la production d'un
certain système, fut-il très particulier ?
La définition d'un système, en informatique,
est extraordinairement précise : c'est un ensemble
fini d'entités de calculs en relation, qui forment
un tout, qui sont agrégées et communicantes.
Le système est entouré d'un bord ou interface
qui lui permet de communiquer avec son utilisateur et avec
l' « operating system » gérant toutes
les activités sur le hardware de la machine. Ce bord
le délimite et assure sa permanence. Un système
informatique est quelque chose qui existe sous forme de
programmes, qui est fini et qui est entièrement descriptible
avant, pendant et après exécution des programmes.
Notre réponse à cette question fondamentale
sera affirmative : il sera possible de ramener le fait de
penser à l'exécution d'un certain système,
mais il nous faudra étendre la notion de système.
Pour ce faire, nous allons choisir la voie systémique
et constructiviste : nous posons que nous pouvons construire
d'une certaine façon un système qui va générer
des états très particuliers que nous appellerons
des pensées artificielles et qui aura une certaine
conscience de lui-même. Un exercice de style ? Non,
pas du tout. Un problème d'informatique et de calculabilité,
n'ayant à ce stade que peu à voir, sinon rien,
avec la conscience humaine.
Nous évacuerons donc de cette façon le débat
sur la relation entre corps, pensée, conscience humaines
d’une part, et pensée artificielle, conscience
artificielle d'autre part. Nous construirons un ensemble d'automates
très évolutifs qui produiront certaines choses
que certains appelleront de la pensée, d'autres non.
Peu nous importera, pourvu que notre système fonctionne
et se comporte comme nous, sinon aussi bien que nous.
Remarquons que le même raisonnement devrait s'appliquer
à la pensée animale. Plutôt que de décider
a priori que les animaux ne peuvent héberger une conscience
humaine – ce qui paraît d’ailleurs évident
– nous devrions simplement nous demander comment ils
font pour réaliser des choses qui pour nous relèveraient
de la conscience, et même d’une conscience assez
subtile et élaborée. Nous découvririons
alors peut-être certaines choses qui nous échappent
encore.
La conception du système
Nous avons évoqué jusqu'à présent
la nécessité de faire appel à l'informatique
pour concevoir notre système. Mais cela ne suffira
pas. Le système devra disposer d'un corps, et cela,
nous l'avons vu, concerne la robotique. Depuis une dizaine
d'années, on estime que le travail sur les émotions
et la pensée artificielle ne peut être fait qu'avec
des machines dotées d'un corps muni de très
nombreux capteurs et effecteurs (des milliers sinon des dizaines
de milliers). On a besoin ici de corporéité
: il ne peut exister de conscience, même artificielle,
en dehors d'un substrat matériel qui lui donne un ancrage
et sa raison d’être. Les robots nécessaires
seront malheureusement encore des robots rares et chers, des
robots de recherche très éloignés des
habituels robots ménagers. Mais les coûts dans
l'avenir en diminueront très vite.
À partir de ce corps, il faudra concevoir un système
émotionnel qui lui permettra d'acquérir la
notion de corps et ne pas se contenter d'être un assemblage
de circuits et de composants électroniques sans unité.
Ce sera un système générateur de ce
que Damasio appelle (Antonio Damasio, Le sentiment même
de soi, éditions O. Jacob, 1999) le proto-Soi. Enfin,
on posera d’emblée la question pratique de
la faisabilité, parce qu'une fois ce système
conçu, il faudra pour le réaliser vérifier
qu’il est effectivement implémentable, portable
de manière distribuée sur des grappes de processeurs
liés aux systèmes de contrôle/commande
du robot.
Avant d’en venir là, donnons encore quelques
précisions.
- Le système ne sera pas seulement réactif.
Il ne fera pas que réagir et optimiser une trajectoire,
comme un missile guidé. Il faudra qu'il prenne des
initiatives lui appartenant en propre et qui ne seront pas
seulement le fait du hasard ni d'un déterminisme
préprogrammé. Il aura des émotions
et éprouvera des sensations, des sensations ressenties
pour son propre compte. Il aura une certaine structure et
une certaine organisation, un peu semblable à la
nôtre, mais pour lui artificielle et calculable. Ceci
veut dire que faire, en informatique, des systèmes
organisés dépassant le niveau de la réactivité,
ne sera pas du même ordre que faire des systèmes
de type contrôle/commande pour des suivis de trajectoires,
systèmes totalement rigides, prédéterminés,
entièrement prédictibles. Dans le cas de notre
système, il faudra sortir de ce cadre et aborder
une sorte d'informatique encore un peu révolutionnaire,
typiquement adaptative et évolutive. Heureusement,
les réalisations actuelles en Intelligence Artificielle
évolutionnaire et autonome ont bien éclairé
la voie.
- Quels seront les mouvements et les comportements motivés
d'une telle architecture fortement plastique et évolutive
lorsqu'elle sera en mouvement ? Quelle relation pourra-t-on
établir entre son comportement, ses pensées
et la formulation langagière grâce à
laquelle elle communiquera éventuellement avec nous
? Un tel robot ne devra pas seulement produire, pour celui
qui l'observe, l'impression qu'il marche, qu'il fait certaines
choses, qu'il a envie d'aller ici ou là. Non. Il
devra véritablement disposer d’une intention
d’agir avant que d'agir. Pour cela, il devra disposer
d’une intentionnalité, c'est-à-dire
générer des faits de conscience avec intention,
attribuer des significations à propos de choses et
d'événements distingués dans la réalité
de son monde et avoir envie de s'interroger sur ces choses
et ces événements.
Ceci posé, la conception du système fera appel
à des bases concrètes que la robotique peut
d'ores et déjà produire (fut-ce à des
coûts encore élevés pour des laboratoires
universitaires). On s’appuiera entièrement sur
la corporéité d'un robot. Idéalement,
nous l'avons dit, il faudrait disposer d’un robot aussi
complexe que possible, disposant de milliers de capteurs,
de senseurs et d'effecteurs. Il faut disposer de beaucoup
d'informations venant de tous ces capteurs et évaluer
leurs variations continues, pour pouvoir contrôler un
système qui va introduire de multiples variations d'informations,
lesquelles vont, par fusions, déclencher des émotions,
des sensations en activant de multiples procédures.
En pratique, pour des raisons d'économie, on pourra
rechercher des solutions faisant appel à des systèmes
distribués sur des grappes de processeurs, sur le mode
du "grid" ou réseau de calculateurs. Ces
problèmes, sans être triviaux, sont aujourd'hui
solubles.
Il faudra ensuite concevoir l'architecture logicielle générant
les émotions. Pour cela il faudra se représenter
clairement ce qu'est une émotion artificielle générée
par une architecture logicielle organiquement liée
à l'ensemble des capteurs d'un corps de robot. Une
telle émotion artificielle ne pourra être définie
que par ce qui la constitue, comme dans tout organisme,
et qui la définit conceptuellement. Une émotion
est, au sens d'une entité concevable et calculable,
un mouvement organisationnel dans un système dynamique
complexe, qui a une certaine durée, une certaine
intensité, une certaine fréquence et surtout
une certaine régularité. C'est la qualité
d'un certain mouvement réorganisationnel d'entités.
Cela peut même se représenter par une certaine
courbe d'effet dans un certain espace.
Pour comprendre, existentiellement, ce qu'est une émotion
et ne pas se contenter de l'effet qu'elle produit, il faut
abstraire. Il faut représenter par une fonction,
à découvrir, dans un espace, également
à découvrir, ce qui donne l’existence.
La focalisation sur ce qui permet l'existence, plutôt
que sur ce qui produit et manifeste des effets, donne la
solution au problème de la génération
d'émotions et de faits de conscience. Les relations
entre ces divers éléments pourront prendre
la forme du schéma suivant :
Ce schéma général représente,
au niveau conceptuel et pour un organisme artificiel, la
voie ouverte par Antonio Damasio avec ses travaux sur le
proto-Soi et sur le Soi chez l'être humain.
Mais pour définir le fait de générer
des pensées artificielles, il faut de plus préciser
ce qu'est l'intention. Contrairement à l'émotion,
qui est une réaction systématique à un
stimulus, l’intention signifie "vouloir penser
à quelque chose et s'engager vers la formulation de
cette pensée". La question est toujours la même
à travers les siècles, de Parménide à
Martin Heidegger : "qu'est-ce qui nous amène à
penser à ce à quoi nous pensons ici et maintenant
?". Et transposer cette question dans le domaine du calculable
a une conséquence majeure : il s'agit de savoir si
la notion de pensée est conceptuellement calculable
ou non.
Le système générateur
d'émotions
Que trouvera-t-on à la source d’un système
générateur d'émotions artificielles
tel que nous le concevons ? Ce ne sera pas un système
constitué de neurones formels, car il faudrait lui
donner une taille telle qu’il ne serait pas envisageable
de le construire effectivement. De la même manière,
il semble bien qu'il soit impossible de résoudre
le problème de la cause permettant au cerveau de
produire de la pensée en se focalisant sur le niveau
moléculaire. Pour tout problème, il faut trouver
le bon niveau (le bon grain et le bon modèle) permettant
sa résolution.
En fait, pour trouver l'élément minimal dans
le système, il ne faut pas se placer au niveau de la
structure physique. Au-delà de la matérialité
du corps, il faudra créer une architecture plastique
faite d'entités virtuelles, d'entités informatiques
autonomes, communicantes et fortement agrégatives et
dont l'organisation permettra la génération
des émotions et des pensées. Ceci permettra
au système artificiel de s'organiser, de s'auto-organiser,
d'évoluer.
L'élément de base qui nous nous proposons de
retenir est assez récemment apparu dans la culture
informatique. C'est l'agent logiciel. Un agent logiciel n'a
strictement rien à voir avec un agent humain (ni d’ailleurs
avec l'agent intelligent généralement évoqué
par l’Intelligence Artificielle classique). C'est une
entité d'action au niveau informatique, qui est capable
d'agir sur son environnement (également logiciel).
C’est-à-dire que c’est un certain type
de programme et rien d'autre. Il est composé d'un ensemble
d'instructions et de structures de données compliquées,
mais c'est quand même un programme. Et c'est un programme
qui est proactif, c'est-à-dire qui travaille pour son
compte, pour atteindre des buts qu'il peut réviser
mais qu'il s'efforcera toujours d'atteindre. C’est donc
un programme particulier qui, contrairement à ce que
fait un programme classique, fera des actions pour son compte,
avec des objectifs rationnels et qui aura la possibilité
de s'associer à d'autres programmes semblables. Il
pourra évoluer en modifiant sa structure, en communiquant
avec d'autres agents, en utilisant éventuellement des
informations provenant des capteurs du robot ou en envoyant
d'autres informations aux effecteurs.
L'entité logicielle de conception, pour un système
de ce type, se place donc à un niveau qui est très
supérieur à celui de l'instruction ou de la
variable numérique. On peut, si l'on veut, dire que
cette entité est du même ordre que les groupes
de neurones du cerveau exerçant des fonctionnalités
précises. C'est en fait un petit système autonome
et communicant, qui pourra s'exécuter sur un ou des
processeurs, à un certain moment et pour la simple
raison qu'il doit atteindre l'un de ses buts. Dans la terminologie
choisie par Alain Cardon, cet agent a été nommé
agent aspectuel, pour bien faire remarquer qu'il désigne
des aspects symboliques très locaux de l'activité
du système. Cet agent est en effet doté d'un
caractère symbolique précis. Il exprime ainsi
ce qu'il fait, et cette action est quelque chose que nous
pouvons interpréter, qui nous permet de le suivre et
qui, surtout, correspond à ce qu'il va faire effectivement
dans le système. Cet agent est donc aussi une forme
d'action, une véritable activité parmi toutes
les autres activités des autres agents. Nous ne la
comprenons pas obligatoirement tout de suite, mais nous pourrons
la découvrir après coup.
Il faut bien distinguer l'«agent » , ainsi conçu,
de l'«objet », entité utilisée depuis
longtemps en informatique. L'« objet » est une
entité définie de manière rigide, qui
ne change pas de comportement et dont l'autonomie est insignifiante.
L'objet est structurellement lié à tous les
autres de façon fixe dès la conception. L'agent,
par contre, est une entité d'action disposant d’une
signification propre et d'un très fort degré
de liberté allant jusqu'à la capacité
d'évolution structurelle et de reproduction.
Alors, en utilisant de très nombreux agents, on obtient
une autre entité logicielle, de niveau organisationnellement
supérieur, et que l'on appelle une organisation d'agents.
Dans cette organisation, les agents peuvent socialement s'activer,
communiquer, s'agréger, se séparer, s'annihiler,
se commander, se multiplier, se structurer, se hiérarchiser,
fusionner, se reproduire, évoluer ... Chaque organisation
d'agents présentera ainsi des caractères comportementaux
spécifiques, propres à elle et finalement définissant
tout en la reflétant l’action de cette organisation
dans son milieu. Cette organisation ressemble, si l'on veut,
à un très vaste ensemble de traits conceptuels,
ayant de multiples possibilités de réorganisation.
Pour qu'un tel ensemble dégage une cohérence,
il faudra qu'il se structure, qu'il s'organise afin que sa
forme ait un sens. Et il devra évidemment se réorganiser
de lui-même, sans supervision.
L'agent aspectuel est un programme qui dispose de connaissances
sous forme de règles du type « si…alors
» : "si telle chose est dans tel contexte, alors
réaliser tel effet à tel endroit à la
suite de cet état". L'effet ou l'action de l'agent
prend la forme de communications et d'actions avec des objets
de l'environnement ou avec d'autres agents. L'agent fait montre
d'un comportement strictement rationnel, qui lui est donné
par un automate comportemental à états lors
de la construction. Mais cet automate peut évidemment
évoluer.
En fait, cet agent n'a rien de mystérieux.
Il s’agit d’un programme, sophistiqué mais
équivalent à une machine de Turing, c'est-à-dire
qu'il est un élément faisant des calculs. Ce
n'est certainement pas seulement avec un tel agent que l'on
pourra construire une machine pensante.
Alors en quoi une organisation d'agents de ce genre pourrait-elle
représenter une émotion ? Pour représenter
une émotion, il faut faire appel à des processus
en cours et pas seulement aux effets de ces processus. Il
faut représenter de l'action en train de se dérouler
et pas seulement s'intéresser aux résultats,
ce que l'informatique traditionnelle ne sait pas bien faire.
L'informatique réalise habituellement des traitements
visant essentiellement à produire des résultats
de calculs, pour que ceux-ci soient utilisés es qualité.
Mais le calcul, en ce qui concerne une émotion, est
en train de se faire. C'est l'action même de calculer
qui sera l'émotion artificielle et que l'on souhaitera
représenter. Une émotion est un processus complexe,
qui a une certaine ampleur, une certaine durée, une
certaine modulation. Comment procéder en ce cas ?
Il faut dans le modèle représenter des processus
en cours d'exécution, c'est-à-dire des agents
logiciels en train d'opérer, d'agir, de communiquer.
On retrouve, ce qui est significatif au demeurant, les travaux
de la neurologie moderne montrant, grâce aux images
de la caméra à positrons, les aires neuronales
du cerveau en train de s'activer et de communiquer entre elles.
Dans notre cas, il faudra représenter une fonction
en cours de calcul et pas seulement le résultat de
la fonction calculée : une fonction qui se calcule,
pendant qu'elle calcule ! Ceci n'avait jamais été
abordé jusqu’ici, et constitue l'originalité
du système décrit ici.
Pour représenter à la fois les agents et les
actions organisationnelles des agents, on devra de nouveau
faire appel à une organisation d'agents logiciels.
Il faudra en fait définir une structure d’auto-observation
des calculs en train d'être opérés par
les agents aspectuels, une structure capable de suivre l'état
courant des multiples calculs.
Résumons. Nous disposons d'une organisation d'agents
dits aspectuels correspondant aux fonctions typiques du robot
en train de capter des informations, par exemple recevoir
telle information sonar, de percevoir et analyser tels mots
entendus, d'opérer sur des faits, des informations
et des connaissances. Tous ces calculs sont effectués
par des centaines de milliers d'agents aspectuels qui sont
distribués sur des grappes de processeurs. Mais avec
cela, on ne fait pas grand-chose au niveau émotionnel.
Même si le système produit quelques bons résultats,
il ne nous informe pas de la façon dont il les produit,
il ne nous précise pas le pourquoi des calculs qu’il
réalise et la raison de la variation qui produit l'intensité
de l'émotion ? Or nous devons le savoir pour jouer
de l'état organisationnel des agents aspectuels et
moduler le déroulement d'une émotion.
L'exigence que nous exprimons est nouvelle en informatique.
Elle découle des théories de la morphogenèse
émises par le regretté René Thom il y
a maintenant quelques années : observer les formes
comportementales d'une organisation d'entités proactives
et exprimer la signification des déformations de ces
formes. Face à une organisation d'agents qui s'activent,
il faudra observer les comportements de chaque agent, ceux
des groupes et ceux de l'ensemble afin de faire apparaître
la forme de cette organisation. En d’autres termes,
il faudra faire apparaître ce qu'Alain Cardon appelle
la morphologie d'un paysage d'agents en cours de réorganisation.
Pour cela, on organisera l'autocontrôle d'une organisation
massive de centaines de milliers d'agents par une autre organisation,
par des agents que nous appellerons agents morphologiques,
analysant en ligne les caractères organisationnels
du premier ensemble d'agents en train de se réorganiser.
On retrouve ici la notion de forme d'une organisation en train
de se mouvoir, en train de s'activer. On est en présence
d'un système double ou, si l'on veut, à double
face. Il s'agit en fait de deux systèmes fortement
couplés : celui qui fait les calculs et celui qui observe
les calculs en train de se faire, qui en tire des conclusions
et qui ce faisant communique avec le premier.
Qu’est-ce qu'une organisation d'agents logiciels en
train de s'activer, en train de faire des calculs ? Imaginons
la souplesse d'une machine massivement parallèle dotée
de processeurs multiples occupée à observer
les activités et les inactivités de ses différents
processeurs et processus. Elle fera apparaître par exemple
l'émergence d’un comportement et la vitesse de
son développement, comment ce comportement évolue
depuis l'éveil jusqu’à l'action en coopération,
comment il atteint ses buts. On observera aussi l'activité
sociale de l'agent. Est-il seul ou non, trouve-t-il ou non
des alliés. Que représente-t-il de singulier,
de non partagé et qui n'aura aucun effet dans l'activité
des autres agents ? On observera le poids et la domination
d'un agent par rapport aux autres : en quoi un agent est-il
leader ou soumis...
On se trouve en fait devant une population d'agents qui évoluent
comme des êtres vivants sur le mode classique de la
compétition darwinienne. Ils doivent notamment, pour
survivre, s’agréger afin de dégager, par
leur regroupement, un ensemble de caractères nouveaux.
Mais parce que ce sont des agents actifs, proactifs, communicants,
autonomes et qui peuvent agir, ils présentent un certain
nombre de caractères précis. Ceux-ci définissent
les dimensions d'un certain espace que nous avons appelé
espace morphologique, caractérisant l'organisation
en train de s'activer.
On obtient ainsi une organisation d'agents
aspectuels qui agissent en constituant un système
lui-même capable de mesurer continuellement se propre
activité organisationnelle. Ceci pourrait être
comparé à une société d'individus
organisée pour permettre à un formidable Big
Brother de la regarder en train de s'activer, point par
point mais aussi globalement, afin d’en estimer les
tendances, la cohérence, les agrégations et
les ruptures... Mais il s'agit d’une société
d’agents et les agents aspectuels sont munis de sondes
pour pouvoir être observés !
Les livres d'Alain Cardon définissent précisément
ce qu'est la détermination d'une morphologie : une
organisation d'agents avec des caractères qui se distinguent,
que l'on peut projeter sur un espace à plusieurs dimensions.
On voit alors visiblement qu'il se passe un certain nombre
de choses dans l'organisation, qui peuvent la caractériser
comme étant cohérente ou non cohérente,
agrégative, se coupant en morceaux... On obtient là
une représentation géométrique de l'évolution
de l'organisation aspectuelle, c'est-à-dire finalement
de la façon dont le robot va réagir globalement
aux évènements qu’il est en train d'affronter.
Remarquons que le terme "géométrique"
veut dire "en dehors de toute sémantique".
Les agents aspectuels ont de la signification de par leurs
buts et comportements, mais leur organisation est observée
de manière essentiellement géométrique,
en y recherchant des formes.
Nous avons donc conçu un système
composé de plusieurs organisations d'agents, toutes
couplées par des structures de couplage particulières
qui seront aussi des agents :
des agents d'interface, qui vont agir sur les effecteurs
puis sur les senseurs du robot,
des agents aspectuels, qui vont donner de la signification
aux activations ,
des agents de morphologie, qui vont regarder comment évolue
l'organisation des agents aspectuels,
des agents de synchronisation, qui vont permettre les couplages
entre les différentes parties des organisations précédentes.
Nous allons alors établir un bouclage fort entre
l'organisation des agents aspectuels qui agissent et l'organisation
morphologique qui observe cette activité. De plus,
cette organisation morphologique, observant l'organisation
aspectuelle, va pouvoir modifier l'action de cette dernière
: le processus de couplage fort qui va s’établir
entre les deux organisations permettra une rétroaction
débouchant sur un certain état d'équilibre
entre les deux organisations. Nous définissons plus
précisément un couplage de groupe à
groupe entre ces deux organisations.
Ainsi sera produit l'équivalent d'une
carte émotionnelle selon Damasio, une carte émotionnelle
artificielle composée d'une organisation d'agents aspectuels,
d'une organisation morphologique qui la contrôle, avec
un processus de couplage fort entre ces deux organisations
réalisé par une organisation d'agents de synchronisation.
Ceci formera un processus miroir qui fera que lorsque l'organisation
aspectuelle commencera à s'activer à la suite
de la réception d'un stimulus, l'organisation morphologique
détectera ce mouvement et éventuellement pourra
l'empêcher, ou au contraire l'amplifier, ou encore,
dans une autre partie du système, pourra faire agir
des modules de reconnaissance de formes ou de toutes autres
structures. On réalisera ainsi un auto-contrôle
qui partira de l'organisation aspectuelle par l'évaluation
de sa conformation, pour la faire aller dans certaines directions,
pour donner des tendances précises à ce qu'engage
le comportement aspectuel. Il s'agira donc bien d'un processus
d'auto-contrôle et de co-activation régulant
de lui-même l'activation des agents aspectuels.
Mais il faut bien voir que l’organisation double aspectuelle/morphologique,
ainsi décrite ne sera qu'une carte particulière
dans le système. Dans la machine pensante, il y en
aura des centaines sinon des milliers analogues. De ce fait,
cette carte émotionnelle, ce composant adaptatif, auto-contrôlé,
centré sur un rôle (que l'on a défini
comme une même catégorie dans les agents aspectuels),
coopératif et synchronisable avec d'autres composants
similaires, participera à l'adaptation d’ensemble
du système.
Passons maintenant à la structure générative
des émotions. Nous disposons d'un système comportant
les capteurs et les effecteurs du robot, des éléments
d'interface, c'est-à-dire des agents spécifiques
qui prennent sans cesse les changements d'informations venant
de l'extérieur, et un ensemble de cartes émotionnelles
artificielles, synchronisables par des agents de synchronisation.
Ces éléments vont avoir un rôle considérable
dans le système : ils vont faire basculer celui-ci,
en quelque sorte, au-devant de lui-même dans son fonctionnement.
Ils vont permettre son action anticipatrice.
Les agents de synchronisation vont en fait prendre les décisions
suivantes : ces cartes qui agissent et qu'ils observent
peuvent avoir la même morphologie; ces groupes morphologiques
peuvent être semblables, cette carte-là présente
un aspect organisationnel semblable à celui de cette
autre, bien que les sémantiques données par
les agents aspectuels soient totalement différentes.
Les éléments de synchronisation pourront opérer
des mises en conformité, des associations de cartes
par unification de leurs rythmes d'activation. Par exemple,
ils coupleront systématiquement des cartes représentant
du son et de l'image, ou des cartes représentant
un mouvement repéré avec une information relative
à la distance nécessaire à la fuite…
Le système générateur
de pensée
Le système générateur d'émotions
étant défini, on peut s'intéresser
au système générateur de pensées.
Ce système est beaucoup plus compliqué que
le système générateur d'émotions
mais l'enjeu est considérable : définir un
Soi artificiel et inciter un système à penser
de lui-même aux choses du monde qu'il peut se représenter.
Dans le système générateur de pensées,
le problème de la conception est particulièrement
difficile à résoudre. Nous avons retenu une
architecture inspirée de celle du système
générateur d’émotions, mais il
y a beaucoup plus dans le Soi que dans le proto-Soi, et
l'architecture devra être différente. Il faudra
y introduire les concepts calculables qui correspondent
à la solution de problèmes difficiles comme
par exemple ce qui engage effectivement un système
à réorganiser ses composants pour générer
une représentation intentionnelle d'une chose de
son monde.
Et il faudra donc répondre à de nombreuses
questions comme celles-ci :
Comment se représente effectivement ce que l'on va
appeler la pensée artificielle ? Qu'est-ce qu'une
pensée artificielle ? Il s'agira d'une manière
particulière d'organiser des entités, mais
laquelle, comment et pouvant produire quel état ?
Qu'est-ce qui peut conduire un certain organisme artificiel
à penser ici et maintenant à telle chose ? Penser
ce sera, pour le système, organiser des ensembles d'agents,
des structures à double face organisation aspectuelle/organisation
morphologique, synchroniser les organisations aspectuelles
avec les organisations morphologiques, et ceci d'une façon
très fine. Quand il s'agit d’une émotion,
nous l'avons dit, le processus est assez clair. On reçoit
un stimulus, on l'interprète et on provoque une réaction
spatiale et temporelle dans l'espace morphologique des organisations
d'agents. Ici, en ce qui concerne la pensée artificielle,
il s'agit de provoquer le comportement des organisations d'agents,
de préciser pourquoi il est amené à s'organiser
de telle ou telle façon, c'est-à-dire à
penser.
Comment se représente et agit la mémoire des
choses. Il faut construire une mémoire à la
fois incrémentielle (capable d'acquérir en permanence
de nouvelles informations) et qui est aussi sélective,
en permettant l'oubli ?
Quel est le lien entre la structure représentant des
émotions et celle générant des pensées
? Autrement dit, comment pourra-t-on aboutir à des
sensations telles que le système saura vraiment, et
de lui-même, qu'il les éprouve ? Les émotions
ne sont que des réactions non perçues, alors
que les sensations sont un ressenti effectif, perçu,
représenté par quelque chose d'interne que l'organisme
appréhende et qu'il peut utiliser pour générer
des pensées.
Et comment se génère et se représente
le langage, comment, d'où et pourquoi viennent les
mots perçus ou prononcés ? Comment telle formulation
langagière s'attache-t-elle à une situation
particulière ? Il faudra engendrer des mots à
partir de formes de pensées artificielles et permettre
au système de comprendre des sons tels des mots dotés
de significations.
Pour toutes ces questions, il faudra pouvoir
répondre en proposant des structures calculables, sinon
on se bornera, comme d'ailleurs nous le faisons en posant
ces questions, à proposer des métaphores. Mais
les métaphores ne conduisent pas à grand-chose
en informatique.
Les réponses à ces questions
figurent dans le modèle longuement développé
par Alain Cardon et détaillé dans l'ouvrage
sur la conception d'une machine pensante (Modéliser
et concevoir une machine pensante. Alain Cardon. Editions
Automates Intelligents, mars 2003) .
Il s'agira d'une architecture basée sur la notion
de composant adaptatif (qui va ressembler beaucoup à
la conception des cartes émotionnelles), qui sera
aussi proactif, auto-observateur et évolutif. On
la nommera "structure de signification".
Le système capable à générer
des pensées artificielles sera formé d'un
certain ensemble de ces structures de signification synchronisées
par des agents de synchronisation. Il sera de plus construit
en co-construction avec le corps du robot, pour suivre le
paradigme de la biologie du développement.
Ce sera donc un ensemble qui aura l'aspect ci-après.
Il y aura d'un côté la carte corporelle avec
des éléments d'interface, le système
de prise d'informations, des agents aspectuels spécifiques
chargés de suivre ces informations, et des agents de
morphologie fortement couplés qui observeront sans
cesse comment les agents aspectuels agissent, ce qu'ils font,
ce qu'ils deviennent. C'est exactement de cette façon,
notons-le au passage, que les décideurs politiques
gèrent des villes ou des Etats : ils regardent ce que
font les citoyen, analysent leurs activités et les
mesurent pour prévoir et contrôler les mouvement
globaux...
De l'autre côté, on trouvera
des éléments qui ressemblent structurellement
à la carte corporelle. Ce seront les structures de
signification qui permettront de représenter de l'action
signifiante pour le système, et ceci avec l’intention
à procéder à la génération
d’une telle action. La structure de signification est
plus compliquée que la carte émotionnelle car
elle utilise des éléments de mémoire.
Cette mémoire, distribuée dans des agents
particuliers et dans les différentes structures de
signification, va opérer la mise à distance
(la prise de recul) du système par rapport à
l'action immédiate dans son environnement, afin de
le détacher de l'émotion réactive.
Elle va pour cela retrouver et transformer en agents actifs
des traces des scènes anciennes qui ont été
vécues ou conçues.
On trouvera enfin dans ce schéma, ce qui est le point
fondamental, le facteur ou la raison qui amènera la
machine pensante à générer des pensées.
Il s'agit des éléments dits d'anticipation,
qui ont le rôle d'anticiper l'action des différentes
organisations d'agents par rapport au mouvement global en
cours. Pour un informaticien, faire penser un système
consiste à l’obliger à produire un signe
qui l'y engage, qui l'amène à générer
cette forme de pensée. Il ne s'agit pas de viser un
but prédéfini, mais d'engager le système
à adopter, dans son mouvement organisationnel, une
posture particulière. L’intention à penser
n'a pas de but initial à atteindre et ceci illustre
bien la notion si forte de liberté à penser.
Cette anticipation, le système ira la chercher dans
les morphologies précédemment présentées,
dans les formes géométriques des structures
de signification, ceci sans recours à aucune sémantique.
Le système génèrera donc des signes,
des signes au sens de la sémiotique de C.S. Peirce,
qui donneront aux agents morphologiques des structures de
significations pour que le système soit globalement
incité à organiser son activité autour
de cette signification géométriquement indiquée.
On retrouve ainsi la définition de la visée,
inspirée des travaux de Martin Heidegger ou de Paul
Ricoeur. L'activation, le fonctionnement de ce système,
à partir de cette visée, constituera sa façon
de penser intentionnellement.
Les éléments de synchronisation - ceux qui synchronisent
les cartes corporelles par leurs relations - seront connectés
au corps de la machine. Sinon, on se bornerait à réaliser
une certaine machine de Turing, certes compliquée,
mais machine de Turing cependant dont la fonction de calcul
serait déjà complètement programmée.
Or pour arriver à générer un système
qui pense, qui pense pour lui-même en produisant des
formes idéelles chaque fois nouvelles, il faudra que
les éléments de synchronisation soient aussi
capables d'interrompre drastiquement l'activation des structures
de signification, afin de réaliser la synchronisation
du système générateur de pensées
avec le temps réel d'activation du robot, avec la réalité
corporelle du corps de la machine située dans son monde
et affrontant une suite ininterrompue d'événements.
C'est ici que la corporéité est nécessaire
pour produire la pensée, et qu'il est impossible de
concevoir un système artificiellement conscient, avec
des émotions et des sensations, sans corps. Sans corps,
la pensée n'a pas de sens dans le monde réel
et n'est pas de la pensée telle que nous l'entendons
habituellement. Ceci dit, le corps n'est pas ici nécessairement
fait de composants physiques localisés dans un endroit
précis. Il peut être réparti dans différents
composants, il peut par exemple être distribué
et accessible via les nœuds d'un réseau. Mais
le corps doit exister, avec la totalité de ses attributs
corporels, senseurs et effecteurs notamment.
Le système proposé, bien que différent
d’une machine de Turing, le sera partiellement cependant,
puisqu’il s’agira en dernier ressort d'un système
informatique et donc essentiellement calculable. Tous les éléments,
les agents, seront des fonctions calculables qui seront calculées,
même si l'on essaie de les faire muter, évoluer, cloner,
se reproduire, selon les principes de la programmation évolutive
ou génétique d'agents (qui met en compétition
des algorithmes, les algorithmes évolutionnaires, afin de
faire émerger le plus efficace de ceux-ci dans une situation
donné). Ce seront des fonctions parfaitement définies,
telles des machines de Turing. Mais l'ensemble, précisément,
ne sera que partiellement une machine du Turing. Cela veut dire
qu'il sera non prédictible, pas simplement non déterministe,
mais non défini à l'avance dans ses perspectives calculatoires
elles-mêmes. Le système calcule des fonctions en continu,
qui sont des machines de Turing. Il produit sans cesse de nouvelles
machines de Turing.
Le système dépendra du corps
du robot, des effecteurs et des capteurs, de sa situation ici et
maintenant dans le monde. Tous ces éléments n'appartiennent
pas au domaine du calculable mais de l'automatique et de l'électronique,
même s’ils induisent la génération, à
certains endroits, dans certains agents, de nouvelles lignes de
code non prévues. Ainsi se marquera l'ouverture du système
sur la réalité temporelle du monde, et aussi ce que
nous avons appelé plus haut, son autonomie.
Le système présentera un état fluctuant, c'est-à-dire
qu'il y aura une relation systématique entre le système
émotionnel et le système générateur
de pensées : il éprouvera des sensations en continu
même en générant des pensées très
rationnelles. Il aura la sensation de son organisation, une espèce
de sentiment de Soi puisqu'il pourra en jouer. Il ressentira globalement
son organisation interne d'une façon analogue à celle
dont localement les capteurs seront perçus et ressentis par
les organisations d'agents des cartes corporelles qui s'activent
sur les entrées d'information.
D’autres points ont été étudiés,
dont on ne parlera pas ici, et qui font l'objet de publications
dans l'ouvrage d'Alain Cardon: il s'agit notamment des prégnances,
c'est-à-dire des raisons organiques qui conduisent le système
à pouvoir penser de certaines manières : pulsions,
motivations et tendances fondamentales. Là, on ne se place
pas forcément dans le même registre que l'humain. A
priori il n'y a pas de pulsions sexuelles chez un robot, mais il
y a quand même des pulsions, qui sont représentées
par des aspects morphologiques d'organisations d'agents.
Construire
Pratiquement, pour construire une machine pensante ainsi définie,
il faudra disposer d'un ensemble de très nombreux processeurs
en grappe fortement couplés, formant un tout pouvant être
embarqué et donc aussi miniaturisé que possible. Cela
existe aujourd'hui, mais il n'y en a pas encore en France. On trouve
ce que l'on appelle des clusters, mais pas de grappes de processeurs
avec des liaisons à très haut débit implantées
dans des cartes. Le tout devra fonctionner dans un parallélisme
lui-même à très haut débit. Il faudra
aussi calibrer les cartes émotionnelles selon les fréquences
d'acquisition des informations, et calibrer les structures de signification,
ce qui supposera l'appel à des ingénieurs spécialisés.
Mais plus généralement, il faudra rompre intellectuellement
avec l'informatique traditionnelle qui vise toujours l'optimisation
des procédures et la distribution contrôlée
d'informations à ses utilisateurs humains. Il ne s’agit
plus, nous l'avons vu, de faire des systèmes de guidage pour
missiles de croisière qui trouveront leur cible à
quelques mètres près après cinq mille kilomètres
de course. Il s'agit ici d'une autre définition de la calculabilité
consistant à représenter l'acte de penser sous une
forme calculable, mais dont la calculabilité n'apparaîtra
que par constat, une fois les calculs effectués ! Au départ,
on ne saura pas ce qui va vraiment être calculé mais
on disposera d'une visée: puis le système calculera,
il sera modifié, les agents évolueront en permanence,
se multiplieront, se cloneront, certains vivront, d'autres mourront.
Les composants, cartes ou agents, s'altèreront, se modifieront
automatiquement quand ils seront activés. On obtiendra donc
un système qui, dès sa conception, ne sera plus complètement
contrôlé. Ce système pourra même se révéler
défaillant, comme certains êtres vivants. On pourra
donc constater, après coup, que l'on a calculé telle
ou telle chose, que l'on a produit telle ou telle forme organisationnelle
correspondant à telle ou telle pensée artificielle,
mais on ne pourra pas à l'avance annoncer ce que l’on
va calculer. C’est ce qui se produit dans les processus de
pensée que nous connaissons. On ne peut pas dire : j'ai l'intention
à penser à cela que je ne pense pas encore. La pensée
n'est pas prédictible, non plus que la raison à penser.
La réalisation concrète d'un tel système, dans
ces conditions, supposera un travail pluridisciplinaire, associant
informaticiens, roboticiens mais aussi neurobiologistes, psychologues,
voire philosophes. Cette collaboration permettra de ne jamais faire
le choix de la facilité, en privilégiant tel développement
et en perdant de vue les autres. Plus généralement,
vu les ambitions du projet, il ne serait pas concevable que le travail
soit confié aux seuls informaticiens, en négligeant
les apports des sciences humaines.
Terminons ce survol de la conception d'une machine pensante en rappelant
ce que nous avons plusieurs fois souligné mais qui est facilement
oublié vu l’aspect contre-intuitif d’une telle
notion : à la différence de la pensée humaine
(au moins quand elle s'incarne dans des individus) les systèmes
de ce type peuvent être multi-corps. Ils peuvent avoir un
système émotionnel et de conscience loin du système
physique avec lequel ils sont pourtant en liaison étroite.
Ce sont donc des structures distribuées qui, mal employées,
pourraient être dangereuses, car il n'existe pas encore de
comité d'éthique en informatique et les perspectives
d'applications militaires de tels systèmes sont déjà
très nombreuses et inquiétantes.
Nous avons vu cependant que les besoins civils et pacifiques sont
potentiellement plus considérables encore. L'avenir de tels
développements devrait être d'une richesse aujourd’hui
inimaginable, par exemple en jetant les bases d’une conscience
artificielle de type humain projetée hors de l'environnement
terrestre, entre satellites robotisés C'est tout l'espoir
de l'expansion dans l'univers (Deep Space) d'intelligences de type
terrestre qui se trouve alors impliqué.