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24septembre 2003
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Comment doper
l'Europe des sciences et technologies?
Un projet de système conscient
Exposé
des motifs
Nous avons montré dans un précédent
éditorial comment les Etats-Unis comptaient sur les sciences
et les technologies pour assurer pendant des décennies leur
statut d'hyper puissance. Ils prennent en permanence à cette
fin de nombreuses décisions visant à financer sur
fonds publics des programmes scientifiques et industriels susceptibles
de leur assurer une avance de quelques années sur les réalisations
du reste du monde. Peu leur importe le fait que ceci représente
une évidente distorsion des règles de la concurrence
au profit de leurs entreprises. Pour répondre à d'éventuelles
critiques des membres de l'OMC (ce à quoi d'ailleurs personne
ne s'autorise), ils n'hésitent pas à s'abriter derrière
les impératifs de la défense ou ceux de la recherche
universitaire. Ils ne s'embarrassent pas davantage des déficits
que de tels financements peuvent provoquer dans leur balance commerciale,
puisque le fait que le dollar soit encore considéré
comme la monnaie commune des échanges mondiaux leur permet
de vivre à crédit dans des proportions qui seraient
inimaginables pour d'autres pays. Enfin, les recrutement en chercheurs
et ingénieurs de haut niveau nécessaires à
leurs investissements scientifiques font appel pour plus de 60%
à des " cerveaux " venant d'autres pays, l'Europe,
la Chine, l'Inde et maintenant de plus en plus de ressortissants
des pays aux prétentions salariales moins élevées.
On peut donc dire qu'ils " aspirent " au sens propre du
terme les moyens matériels et humains leur permettant d'accroître
encore leur domination.
Face à cela, les pays européens pris
un à un, ou regroupés au sein de l'Union européenne,
se croient obligés de respecter les règles d'un libéralisme
pur et dur, excluant les aides publiques aux entreprises ainsi que
les grands programmes publics de recherche scientifique et d'infrastructures.
La volonté saine en soi de ne pas dépenser plus qu'on
ne gagne est interprétée d'une façon paralysante.
Cette règle en effet se justifie en matière de dépenses
courantes mais elle interdit le financement d'investissements non
immédiatement rentables - l'équivalant des prêts
à long terme indispensables à toute grande entreprise
pour financer ses équipements et recherches. Ceci se traduit,
pour ce qui concerne la France, par ce que l'on voit tous les jours
: l'interdiction des participations et aides publiques à
des entreprises pourtant d'un intérêt stratégique
évident comme Airbus ou Alstom et plus grave encore, l'assèchement
des crédits consacrés à la recherche scientifique
et aux grands équipements, notamment ferroviaires et énergétiques.
Tout semble fait pour offrir des boulevards à l'invasion
des savoir-faire et produits américains.
En réaction à ces abandons, de plus
en plus de gens en France ont la nostalgie d'un retour au volontarisme
qui avait fait - tout au moins dans certains domaines - les succès
des Trente Glorieuses. Même en ne remettant pas en cause le
marché unique ou le pacte de stabilité, il y aurait
en effet des subterfuges pour éviter le désinvestissement
et la désindustrialisation. Mais il est clair que ce devrait
être à l'échelle de l'Europe que de telles politiques
devraient être négociées et conduites d'un commun
accord. La récente initiative franco-allemande visant à
relancer une dizaine de grands programmes scientifiques et techniques
va dans ce sens - du moins en apparence car en fait l'initiative
ne s'accompagne pas vraiment des mesures concrètes qui permettraient
de lui donner une crédibilité suffisante, aux yeux
respectivement des industriels et des citoyens. Quant à la
Commission, plus sensible qu'on ne le croit aux risques de désindustrialisation,
son président Romano Prodi reconnaît maintenant dans
la presse, suite à l'affaire Alstom, qu'il serait temps d'étudier
les modalités d'une nouvelle politique industrielle européenne.
Le terme de politique industrielle, assorti de celui
de " filières ", fera peut-être plaisir à
certains nostalgiques du volontarisme Gaullien, mais il peut être
très dangereux, si l'on se trompe de guerre. La guerre que
l'Europe doit mener n'est plus seulement celle en faveur des industries
mécaniques ou chimiques traditionnelles, ni même celles
des industries du secteur des télécommunications.
Elle doit être aussi et surtout celle des sciences et industries
dites émergentes et convergentes: biotechnologies, nanotechnologies,
robotique autonome et sciences cognitives.
Dans ce cas, une politique européenne - que
nous ne qualifierons pas seulement de politique industrielle mais
de politique de puissance - doit réaliser un mariage intelligent,
comme aux Etats-Unis, entre recherches fondamentales, recherches
appliquées, équipements industriels puis de distribution
et finalement produits commercialisables. Les financements publics
sont indispensables à l'amorce de la pompe dans ces différents
domaines, et pas seulement en ce qui concerne les recherches fondamentales.
Mais dès le début, par des Fondations puis par des
accords public-privé, les entreprises doivent y être
intéressées. Inutile d'ajouter qu'à côté
des accords avec de grands groupes du secteur public (quand il en
reste) ou du secteur privé, il faudra favoriser la naissance
et le développement de très nombreuses start-up innovantes,
au sein par exemple de technopoles.
Mais d'où viendront les ressources publiques
et privées nécessaires au financement des premiers
investissements, qui ne seront pas immédiatement productifs
de bénéfices ? C'est là qu'il faut faire preuve
d'imagination. De l'argent, il y en a dans l'économie ou
il pourrait y en avoir. La difficulté est de proposer des
projets suffisamment attrayants pour que cet argent se mobilise
en leur faveur. En France, malheureusement, comme d'ailleurs dans
les autres pays européens, l'imagination est vite à
court d'idées vraiment porteuses d'avenir, et se rabat dans
des directions déjà en partie épuisées.
Il faut en fait proposer ce que les américains appellent
une Vision, susceptible d'intéresser tout le monde, au delà
des retombées matérielles qu'elle pourra procurer.
En ce début de XXIe siècle, comment
concevoir une telle vision ? Elle doit reposer sur la décision
de réaliser en commun (avec ceux qui voudront bien s'y associer
tout au moins), de grands programmes scientifico-industriels visant
à la fois le futur à 10 ou 20 ans, mais aussi des
retombées immédiates en termes de formation-emploi
et de parts de marchés.
La liste des grands programmes pouvant jouer ce
rôle n'est pas difficile à établir, puisque
les Etats-Unis et le Japon nous montrent la voie (voir par exemple
le projet Atom. La difficulté est de ne pas en proposer plus
qu'il ne serait possible d'en réaliser. Il faut donc choisir
ceux ayant l'intérêt stratégique le plus large.
Un Système conscient
Pour notre part, étant au centre des échanges
d'idées concernant l'IA, la robotique autonome, les nanotechnologies
et autres sciences en train de changer le monde, nous pensons que
le programme susceptible de jouer le rôle de locomotive serait
très voisin de ce que les Japonais veulent faire avec le
projet Atom : réaliser en 10 à 20 ans un système
conscient ayant le développement mental d'un enfant de cinq
ans. Le fait que les Japonais aient déjà envisagé
le projet n'est pas une raison pour ne pas le faire en Europe. Une
compétition ne peut qu'être fructueuse.
Indiquons pour préciser que le système
conscient proposé, s'il atteint le niveau mental d'un enfant
de cinq ans, s'appuiera sur l'immense somme des connaissances disponibles
sur les réseaux d'information, et mettra en oeuvre des instruments
capables d'explorer de plus en plus profondément la matière
et l'énergie - ce qu'aucun enfant ni même aucun adulte
aujourd'hui ne peut faire.
Ce type d'action implique d'abord des recherches
fondamentales en sciences émergentes et dans les sciences
plus classiques (notamment SHS, sciences humaines et sociales).
Ces recherches seront longues et difficiles. Mais il doit aussi
entraîner le plus tôt possible des applications profitables
dans un très grand nombre de domaines.
Pour préciser la démarche, il faudrait
réaliser un avant-projet. Nous ne pouvons pas seuls, évidemment,
envisager de le faire. Mais nous pouvons dès maintenant commencer
à étudier une démarche.
En se laissant aller à l'optimisme, on pourrait esquisser
ici les premières étapes d'un tel programme. Automates-Intelligents
pourrait proposer une première rédaction, mais il
y aurait besoin dès le début de la coopération
de quelques scientifiques.
Le dossier devrait comporter au minimum :
- un exposé des motifs
- une première liste des technologies et laboratoire de l'IA
et de la robotique potentiellement intéressés, ainsi
que de certains laboratoires européens correspondants.
- l'esquisse des objectifs scientifiques à poursuivre.
- un modèle politico-économique. Celui-ci reposera
sur des financements publics intéressant la partie recherche,
complétés d'un premier soutien d'entreprises pouvant
espérer du projet des retombées à court ou
moyen terme.
- et finalement une proposition pour une direction de projet.
Une fois ce premier dossier rédigé, nous nous répartirons
la tâche de le diffuser et d'en discuter, afin de recueillir
des soutiens :
- vers d'autres laboratoires que ceux préalablement contactés,
travaillant notamment dans le secteur des STIC, des nanotechnologies
et des biotechnologies, susceptibles de participer au projet ;
- vers des personnalités politiques et économiques,
bailleurs de fonds pressentis ;
- et si les choses se présentent bien, vers les médias.
Viendraient ensuite les choses sérieuses,
dans un délai qui pour bien faire ne devrait pas dépasser
six mois.
On
trouvera trois premières fiches d'information, permettant
d'alimenter la discussion :
Les
lecteurs intéressés par cette idée peuvent
nous envoyer un mail pour donner leur avis. Ils nous y indiqueront
s'ils souhaitent que le contenu de leur message soit publié.