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3 milliards
d'euros sur 3 ans ou 20 milliards tous les deux ans ?
Les deux
Nous sommes
ouverts à toutes critiques et précisions visant
à améliorer les chiffres cités dans cet
éditorial
Nous avons signé et nous
soutenons l'appel des chercheurs pour que soit arrêtée
la baisse continuelle des effectifs et des crédits de la
recherche en France. Nous ne pouvons donc qu'ajouter notre voix
à ceux qui font pression pour que le gouvernement accepte
dans les plus brefs délais le recrutement des chercheurs
permanents demandés(1),
et précise dès maintenant les modalités d'engagement
du premier des 3 milliards de crédits évoqués
par le Premier ministre dans un communiqué de presse daté
du 6 mars 2004(2).
Nous pensons donc que les scientifiques ont raison de maintenir
la pression, surtout si comme il est à craindre le
débat se politise. Le Premier ministre, semble-t-il,
n'hésite plus à apparaître comme le représentant
d'une droite dure qui ne concède plus rien à
ce qui est présenté comme inspiré par
une idéologie de gauche : créer des emplois
permanents. On peut craindre que pour lui comme pour son électorat,
défendre la recherche publique soit considéré
comme politiquement moins rentable que défendre l'entreprise
privée - restaurateurs et débitants de tabac
compris. C'est ce genre de jusqu'au boutisme libéral
qui a conduit en Grande Bretagne le Thatchérisme à
l'échec, en accumulant les dégâts dans
le pays. Certains chercheurs de leur côté vont
sans doute radicaliser leurs propos, à l'approche des
élections.
Cependant, à supposer que l'accord se fasse entre les
chercheurs et le gouvernement dans les jours prochains, la
question des moyens et du rôle des sciences et des technologies
dans notre société sera loin d'être résolue.
Mais elle changera progressivement de terrain. Elle n'intéressera
plus seulement la France, mais l'avenir de l'Europe et le
rôle qu'y jouera la France. Par ailleurs, il ne s'agira
plus seulement d'un débat entre les chercheurs et les
Pouvoirs publics, mais d'un débat intéressant
tous les citoyens, en priorité les hommes politiques,
face à l'importance qu'il faut désormais donner
à la science dans la guerre économique qui nous
confronte aux autres grandes puissances. Enfin, l'échelle
des financements nécessaires changera brusquement.
Ceci veut dire que si le gouvernement espérait pouvoir
en désespoir de cause trouver "dans l'épaisseur
du trait" 1 milliard par an pendant 3 ans pour apaiser
les chercheurs, il lui faudrait aussi convaincre la nation
de se préparer à financer la participation française
à ce qui devrait être une grande politique européenne
de relance de la recherche.
Cette politique n'existant pas encore,
le gouvernement pourra répondre que rien ne presse. Mais
pour la préparer de façon crédible, la France
devrait donner l'exemple et commencer à y adapter son appareil
de recherche public et privé. Pour cela, au lieu de réduire
ou au mieux maintenir sa part des budgets contributifs dans l'effort
de recherche-développement sur le territoire, ce que l'on
appelle la Dépense Intérieure de Recherche et de Développement
(DIRD)(3),
il devrait commencer à les augmenter très visiblement.
S'il ne le faisait pas, ce serait à l'opinion de faire pression
pour qu'une hausse significative de ces budgets soit décidée
dès l'année 2005. Quand nous évoquons l'opinion,
nous visons évidemment en premier lieu les chercheurs, mais
aussi l'ensemble des citoyens, quelles que soient leurs appartenances
politiques.
Quel serait l'ordre de grandeur
de l'augmentation nécessaire? Nous avons estimé dans
cette Revue que, pour que l'Europe se mette au niveau (sans d'ailleurs
l'équivaloir exactement) de l'effort de recherche des Etats-Unis
et du Japon, il lui faudrait dans la prochaine décennie accepter,
tous Etats confondus, une hausse du budget de R/D de 100 milliards
d'euros par an. Nous en discutons d'une façon détaillée
sur le site www.europe-puissance-scientifique.org.
Résumons en disant que l'Europe est confrontée - pour
sa survie en tant que puissance autonome - aux Etats-Unis, au Japon
et bientôt à la Chine et à d'autres pays d'Asie.
Or les Etats-Unis consacrent environ 600 milliards de dollars par
an à des financements publics divers visant pratiquement
toutes les disciplines scientifiques et technologiques à
finalité civile et militaire. Bien qu'en déficit budgétaire
massif, l'administration fédérale n'hésite
pas à engager de telles dépenses, parce qu'elle est
mathématiquement certaine qu'elles seront productrices de
considérables retours sur investissement dans les prochaines
années. Les entreprises privées accompagnent les financements
publics par des investissements sans doute équivalents. De
plus, toutes les dépenses d'équipement et de fonctionnement
des laboratoires, hors personnel, se transforment en achats dont
profite presque exclusivement l'industrie américaine - ce
qui finance indirectement d'ailleurs ses investissements de recherche.
Il y a donc là un cercle vertueux en constante accélération
sur lequel repose la stratégie mondiale de l'hyper-puissance.
Quant au Japon, selon Michel
Israël, conseiller scientifique à l'Ambassade
de France à Tokyo, il suit le même chemin: "Le
deuxième plan quinquennal, inauguré en 2001,
consacre à la science 24.000 milliards de yens (209
milliards d'euros) et l'objectif avoué du Japon est
de porter les investissements publics et privés à
3,4% de son produit intérieur brut (PIB) en valeur
à l'horizon de 2006.
L'an
dernier, les sommes engagées ont atteint le seuil de
3,18% du PIB (le PIB du Japon était de 3.835 milliards
d'euros), contre 2,12% en France et 2,79% aux Etats-Unis.
Plutôt que récriminer
contre les Etats-Unis et accessoirement le Japon, l'Europe,
actuellement 2e puissance économique du monde, devrait,
si elle voulait le rester, consacrer aux sciences un effort
presque équivalent. Selon le tableau 2, Dépenses
de R/D dans 27 pays (voir p. 15 du document cité,
à la fin de cet article, en note 3), en 2001, les
Etats Unis consacraient à la R/D 282 milliards de dollars
courant, le Japon 104, la Chine 60 et l'Europe (Allemagne,
France, Royaume-Uni, Italie, Suède) globalement 141.
Ne considérons ces chiffres que comme des ordres de
grandeurs, mais ils peuvent servir de base pour extrapoler
à la situation présente. Nous voyons que les
Etats-Unis sont passés de 280 milliards de dollars
à au moins 600 milliards (selon notre estimation, que
le lecteur est invité à préciser s'il
dispose des éléments nécessaires), le
Japon à 210 milliards d'euros (acceptons ici l'équivalence
de 1 dollar pour 1 euro) et les 4 pays européens cités
à ? ... Ils ont probablement maintenu sans l'augmenter,
de 2001 à aujourd'hui, leurs budgets de R/D, ce qui
les laisse à 140/150 milliards d'euros. On voit que
si l'Europe, tous pays de l'Union confondus (y compris le
PCRD de la Commission), voulait situer ses dépenses
de R/D entre celles du Japon et celle des Etats-Unis, elle
devrait accepter de les hisser à un niveau approximatif
de 400 milliards d'euros. Ceci voudrait dire que ces dépenses
devraient augmenter d'environ 200 milliards par an.
Comme indiqué ci-dessus,
nous avons nous-mêmes, afin de rester dans la fourchette
basse et ne pas nous faire accuser de démagogie, limité
cette augmentation à 100 milliards pour les prochaines
années. Répartie entre les différents
partenaires de l'Union, cela donne au moins 20 milliards pour
les 3 grands européens, Allemagne, France et Royaume
Uni. C'est donc cette augmentation des dépenses française
de R/D de 20 milliards que tous ceux qui comme nous militent
pour que la science française ne s'enfonce pas dans
le sous-développement, face aux Etats-Unis, au Japon
et à la Chine, devraient se donner comme objectif.
On voit bien que le raisonnement
qui précède ne vise pas à imposer à
la France seule l'effort de concurrencer les Etats-Unis. Ce
qu'elle doit faire par contre, c'est se préparer sans
attendre à participer aux efforts européens
qui s'imposeront (efforts y compris industriels) - et parallèlement,
par la voie diplomatique, convaincre ses partenaires européens
qu'à eux-tous, ils doivent viser un objectif équivalent
L'argument de l'importance du déficit
budgétaire interdisant de telles dépenses n'est
pas recevable. Si nous étions en guerre, nous trouverions
l'argent. Ici, il suffirait de quelques économies, certes
douloureuses, dans les budgets de fonctionnement, complétées
d'une faible augmentation de la fiscalité, pour faire
face aux besoins. A titre de comparaison, en 2004, en France,
les dépenses du budget général (prévisions,
arrondies) sont de 283 milliards, les prélèvements
obligatoires de 702, le déficit de 55 et le PIB de 1612.
Ajouter à la dépense une vingtaine de milliards
d'investissements scientifiques rentables à terme ne
bouleversera pas les grands équilibres (d'autant plus
que l'économie est en situation déflationniste).
La seule difficulté est de trouver des gouvernements
qui osent tenir ce type de discours à leurs électeurs,
et qui se mettent d'accord à 25 pour gérer les
budgets de recherche hors critères dits de Maastricht.
Par ailleurs, il ne s'agit évidemment pas de proposer que
de telles sommes soient engagées sans perspectives précises.
Celles-ci doivent être visibles par l'opinion publique, avec
des retombées clairement évaluables sur 5 à
10 ans. C'est la raison pour laquelle nous proposons(4)
une liste de grands équipements et de grands programmes,
conjuguant recherche fondamentale et recherche appliquée,
financements publics et financements privés : réseaux
de supercalculateurs, réseaux de plates-formes de nanotechnologies
et de biotechnologies, machines pensantes, ordinateurs quantique
et à ADN, sans oublier évidemment ITER (voir
la liste que nous avons établie, en appendice à notre
Manifeste)
Note (1) Le
budget 2004 prévoit la création de 550 postes de chercheurs
statutaires et de 550 CCD. Le collectif
"Sauvons la recherche" demande à ce
que figurent 1100 postes statutaires au budget (et non 550). Le
gouvernement a alors proposé la création de 120 postes
statutaires (chercheurs et ITA) supplémentaires ouverts au
concours 2004 des organismes de recherche. Cette mesure jugée
insuffisante a entraîné, le 9 mars dernier, la démission
de quelque 976 directeurs d'unités et 1110 chefs d'équipes
de leurs fonctions administratives. (2) "Ainsi
nous nous donnerons les objectifs et les moyens datteindre
les 3 % du PIB en 2010 ce qui signifie un effort national, public
et privé croissant, dau moins 3 milliards deuros
supplémentaires dici la fin de cette législature
" (voir
communiqué). (3) La comptabilité internationale des
dépenses de recherche-développement est très
complexe. Les comparaisons sont rendues difficiles d'une année
sur l'autre et d'un pays à l'autre du fait d'une nécessaire
évolution des termes de référence. Néanmoins,
au niveau très global où nous nous situons dans cet
article, les montants que nous évoquons ici peuvent être
acceptés. Pour approfondir la question, le lecteur pourra
se reporter au document publié par le ministère de
la recherche: La place de la R/D dans l'activité économique,
situation française en 2001 et estimation pour 2002, qui
est joint ici en annexe (rap01ch1.pdf).
Les chiffres pour 2003 et 2004 pourront être extrapolés
sans grand risque d'erreur. En ce qui concerne les dépenses françaises, on
consultera la note de la Direction de l'évaluation et de
la prospective du ministère de la Recherche intitulée
Dépenses de R/D en France en 2001, premières estimations
pour 2002 (format
pdf). Les données concernant la recherche dans les pays de l'OCDE
sont publiées sur le site de cette organisation. Voir notamment
le pourcentage des dépenses en proportion du PIB à
http://www.oecd.org/dataoecd/49/45/24236156.pdf (4) Une observation s'impose au sujet
de ces grands programmes européens. Nous ne pouvons pas du
tout être d'accord avec le physicien Edouard Brézin,
ancien président du CNRS, quand il affirmait, lors d'une
conférence de presse à l'Institut Henri Poincaré
(Le Monde 13/02/04, p. 23) ou à France-Culture le 12/02 :
"Beaucoup de dépenses répondent à des
choix politiques. Ce ne sont pas les chercheurs qui ont demandé
des vols habités, le laser mégajoules ou ITER"
On connaît cet argument, qui est agité chaque fois
qu'un grand programme ou un grand équipement est décidé
par les pouvoirs publics, sur le plan national comme sur le plan
européen. Il émane de tous ceux, statistiquement les
plus nombreux, qui ne bénéficient pas directement
des investissements concernés. On l'a déjà
entendu, par exemple lors de la mise en place du CNES ou du CERN.
Pourtant, sans ces deux organismes et leurs programmes de recherche,
nous ferions piètre figure dans le monde de l'espace ou de
la physique des hautes énergies. L'argument "envoyer
l'homme dans l'espace ne sert à rien alors que des machines
font aussi bien le travail", utilisé à l'époque
avec démagogie par le ministre socialiste de l'Education
et de la Recherche Claude Allègre, a contribué à
tuer les vols habités européens, notamment l'avion
spatial Hermès qui serait bien utile aujourd'hui. L'argument
"Edouard Brézin" aurait pu tuer Ariane 5 et l'Airbus
A 380 dans la mesure où ces programmes ont bénéficié
de crédits de R/D que d'autres auraient bien voulu obtenir
à leur place. Laisser indéfiniment aux Etats-Unis
et aux Chinois le monopole des vols habités relèverait
du suicide. Quant au nucléaire en général et
à ITER en particulier, il faudrait être irresponsable
pour se désintéresser d'opérations qui, bien
qu'effectivement longues, à risques et coûteuses, ont
fait et feront que l'Europe pourra survivre énergétiquement
dans le monde de demain (si du moins les négociateurs européens
ne cèdent pas devant les Etats-Unis et le Japon en ce qui
concerne ITER).
Certains chercheurs répondront qu'avec des crédits
bien moindres, ils peuvent contribuer, discipline par discipline,
à faire avancer la science autant que les grandes machines.
Einstein n'avait pas coûté cher à la Suisse
en son jeune temps. Ce n'est pas faux, notamment dans les sciences
humaines et sociales. Mais, à l'inverse, condamner les programmes
publics à long terme parce qu'ils sont "grands"
c'est-à-dire ambitieux, serait totalement contraire à
ce que devrait être la morale de la recherche scientifique.
Celle-ci doit en effet viser l'avenir, viser aussi ce que les actions
plus quotidiennes ne peuvent obtenir, c'est-à-dire la visibilité
auprès de l'opinion publique avec le franchissement d'effets
de seuils susceptibles d'être compris et de susciter l'enthousiasme.