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23 mai 2007
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Pour une physique
de puissance
Le Grand Collisionneur de Hadrons du CERN
Dans un long article, le journaliste Dennis Overbye présente,
pour le New York Times Sciences, l'état actuel de
développement du Grand Collisionneur de Hadrons du CERN (LHC)
ainsi que les enjeux technologiques et scientifiques y afférents.
Fort honnêtement, l'auteur de l'article ne cache pas que,
par cette réalisation exceptionnelle, l'Europe a repris l'initiative
face à la domination exercée précédemment
par l'Amérique dans la physique des hautes énergies(1).
On sait que, pour des raisons budgétaires, le Congrès
avait décidé en 1993 d'annuler le projet de Superconducting
Supercollider destiné à remplacer le Tevatron
du Fermi National Accelerator Laboratory, qui fermera ses
portes en 2010. au grand déplaisir des physiciens américains.
Sur
le plan technologique, le LHC est déjà la plus grande
et la plus complexe machine construite par l'homme. Sur le plan
humain, elle a donné du travail à des centaines de
sous-traitants, à des milliers d'ingénieurs et techniciens.
Les chercheurs qui se regrouperont autour de l'accélérateur
viendront du monde entier, formant des équipes pluridisciplinaires
de centaines de personnes dont l'activité se prolongera sur
au moins deux décennies. Le tout pour un coût fort
modeste au regard de ces retombées industrielles, d'environ
1 milliard de francs suisses par an (environ 625 millions d'euros),
partagé entre 20 Etats contributeurs, parmi lesquels on compte
désormais les Etats-Unis. Quant on évoque les sommes
dépensées depuis par ce dernier pays pour mener une
guerre désastreuse en Irak, on comprend le mécontentement
de la communauté scientifique américaine, qui ressent
amèrement de devoir être privée, en ce domaine
tout au moins, de son traditionnel leadership.
Sur
le plan scientifique, un défi encore plus considérable
attend le LHC, auquel il devra faire face dès son entrée
en service vers 2008. Nous n'entrerons pas ici dans le détail
des recherches qui seront menées au Cern. On sait que la
principale quête sera celle de l'hypothétique Boson
de Higgs, dont la mise en évidence sera indispensable pour
confirmer le postulat du Modèle Standard selon lequel la
force électromagnétique et la force d'attraction faible
sont deux manifestations d'une force unique dite électrofaible.
Mais la découverte du boson de Higgs et d'éventuelles
particules associées ne permettra pas seulement de préciser
le Modèle Standard. Les énergies obtenues seront telles
que les physiciens espèrent recréer les conditions
de l'univers qui régnaient lorsque celui-ci n'était
âgé que d'un trillionnième de seconde. Dans
ce cas, certaines des hypothèses de la gravitation quantique,
rapprochant le monde quantique d'un univers einsteinien dominé
par la force de gravité, pourront sans doute être testées.
Mais que se passera-t-il si le LHC ne fait apparaître aucun
phénomène notable? C'est la grande crainte que ressentent
aussi bien les physiciens expérimentateurs que les physiciens
théoriciens. Faudra-t-il reprendre à zéro toutes
les hypothèses relatives aux origines de l'univers et à
la définition de la matière-énergie ? Pourra-t-on
en ce cas suggérer de nouvelles formes de physiques révolutionnaires,
qui permettraient de dépasser les incohérences qui
subsistent encore concernant les représentations que nous
nous faisons du monde (et de nous-mêmes par la même
occasion) ? Les scientifiques paraissent certains du fait que, de
toutes façons, les milliards dépensés pour
réaliser le LHC ne seront pas perdus.
Ainsi
le LHC représente un démenti à ceux qui disent
que l'Europe est trop pauvre pour engager des programmes scientifiques
de cette importance. Le discours consistant à dire que les
physiciens dépensent à eux seuls les 9/10 des budgets
de recherche est très répandu mais ne tient pas, pour
les raisons résumées ci-dessus. La science est pour
une grande part le produit d'une politique de puissance. Quand ce
ne sont pas les dépenses militaires qui la financent, il
faut que de grands programmes civils « loin de l'équilibre
», pour parler comme Ilya Prigogine, prennent le relais. Le
même débat se posera dans les prochaines années
lorsqu'il s'agira de financer un autre programme mammouth d'accélérateur,
celui du grand accélérateur linéaire. Les Américains
semblent bien décidés là à reprendre
l'initiative sur l'Europe.
Observons que, concernant l'Europe – et la France - la leçon
du Cern a été retenue, non sans combats auxquels notre
revue avait participé - lorsqu'il avait fallu engager l'Europe
dans un projet sans doute moins titanesque mais cependant très
lourd, celui intéressant le prototype du réacteur
à fusion Iter. Il est dommage que le même esprit d'aventure
n'habite pas les Européens quand il s'agit de financer les
projets spatiaux, au moins aussi importants que le LHC ou Iter pour
comprendre le monde.
(1) Un correspondant
proche du Cern nous rappelle que ledit Cern a toujours été
le plus grand centre de recherche et d'expérimentation de
physique des particules. aussi bien au temps du LEP que du futur
LHC. Par ailleurs, une partie des aimants supraconducteurs fournis
par le Fermilab comme une part de la "contribution" américaine
au LHC sont défectueux.
(voir http://www.fnal.gov/pub/today/20070329_page01.html)
comme quoi, dit ce correspondant, même en physique et en recherche
fondamentale, la concurence est rude.