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6 octobre 2008
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Pour une relance
européenne
de l'économie réelle
La
réaction des gouvernements européens face à
la crise bancaire, illustrée par les conclusions du mini-sommet
du 4 octobre, est généralement interprétée
par les partisans de la construction européenne comme encourageante.
Les grands Etats n'ont pas attendu un accord des 27 ni de l'ONU
pour annoncer une volonté de coopération. Dans l'immédiat
cependant, les interventions gouvernementales pour venir au secours
des établissements en difficulté (par la garantie
de leurs dépôts) sont restées nationales ou
ne réunissent que quelques pays ayant des intérêts
voisins. Sans doute faudra-t-il attendre une aggravation de la crise
pour que des mesures plus générales, associant les
gouvernements, les institutions de l'Union (Commission et Parlement)
ainsi que la Banque centrale européenne (BCE), soient envisagées.
Mais
de quelles mesures s'agira-t-il ? On oppose maintenant constamment,
Nicolas Sarkozy lui-même ne s'en prive pas, l'économie
réelle à l'économie financière. Or l'économie
réelle repose sur des investissements en recherche et en
développements industriels capables de fixer des compétences
en Europe, renforcer des pôles industriels stratégiques,
créer des emplois qualifiés et finalement produire
des biens et services susceptibles d'être vendus sur le marché
intérieur et d'être exportés sur un marché
international très concurrentiel. De plus ces différents
investissements doivent viser les secteurs de haute technologie
ou les équipements d'infrastructure pour lesquels les ressources
investies ne rapporteront de bénéfices qu'au terme
de plusieurs années, sinon de plusieurs décennies.
Or
qui peut prêter à de telles échéances
? Certainement pas les établissements financiers, fussent-ils
à participation publique. Il ne peut s'agir que de crédits
budgétaires, consentis par les Etats à des investisseurs
judicieusement choisi, après appels d'offres, dans le secteur
public (notamment en recherche) et le secteur privé. N'abordons
pas ici les questions du choix des domaines technologiques et industriels
à retenir, celle des partenaires nationaux avec qui contracter,
celle de la protection à assurer aux premiers produits et
services mis sur le marché. Il s'agira de questions difficiles.
Notons seulement que, pour bien faire, ces questions devraient être
traitées au niveau européen, dans le cadre de structures
d'étude et de décision, du type Agences, qui n'existent
pas encore et qu'il faudra créer. Mais on n'empêchera
pas certains Etats de mener en parallèle des actions de même
nature en faveur de leurs propres intérêts. L'essentiel
sera que l'ensemble converge à terme.
La
question que nous voulons évoquer ici concerne l'effet inflationniste
de telles mesures et la nécessité, ou non, de les
prendre en compte dans les «critères de Maastricht»
limitant à 3% du PIB le montant de la dette publique des
Etats. Voyons d'abord le montant global des investissements à
consentir. On peut, globalement, les évaluer ici de 300 à
500 milliards d'euros, devant être investis sur une période
de 3 ans. Comme il ne s'agirait pas de dépenser de telles
sommes sans précautions, il faudrait le faire au profit d'un
ou plusieurs établissements de crédits européens
ayant, mieux que l'actuelle Banque européenne d'investissement,
la capacité de piloter des investissements à long
terme et d'assurer la récupération de leurs retours
(ROI) sur 15 ans, soit afin de financer de nouveaux développements,
soit afin de rembourser les budgets nationaux.
On
comprend cependant le souci de la BCE et de la Commission de ne
pas voir s'instaurer un laxisme budgétaire condamnant les
nécessaires efforts de réduction des dettes publiques.
Aussi bien l'idée suggérée par Henri Guaino
et s'appliquant aux opérations de sauvetage des banques de
dépôt devrait être reprise et officialisée,
non dans ce domaine, mais dans celui des 300 milliards d'investissement
envisagés ici. Ceux-ci devraient être comptabilisés
(cantonnés), tant en dépenses qu'en recettes, dans
un cadre comptable individualisé géré hors
critères de Maastricht.
Une
comptabilité globale
Mais
ceci n'aurait de sens que si les Etats s'accordaient sur de nouveaux
critères d'évaluation de la rentabilité. Autrement
dit, les budgets, que ce soit au plan européen ou aux plans
nationaux, devront travailler en comptabilité globale. C'est
bien là la logique de l'économie réelle. Une
dépense d'infrastructure visant par exemple à remplacer
des flux routiers par des flux ferroviaires devra être évaluée,
tant en dépense qu'en retour sur investissement, au regard
de ses conséquences réelles : pertes possibles pour
l'industrie automobile des poids lourds, gains infiniment plus nombreux
en termes de coûts généraux, y compris les pertes
de vies humaines.
Cette
analyse globale, discutée au plan politique et pas seulement
économique, c'est-à-dire notamment au niveau des Parlements,
devra porter aussi sur les dépenses régaliennes elles-mêmes,
aujourd'hui systématiquement sacrifiées : projets
spatiaux européens, dépenses intéressant la
sécurité et la défense européenne…
Les
technologies et les recherches en amont à financer intéresseront
systématiquement les énergies nouvelles et les sciences
dites encore émergentes, bien qu'elles soient émergées
depuis longtemps hors d'Europe. On y place en priorité les
technologies du calcul, oubliées depuis longtemps par les
Européens, et qui sont à la source du renouveau industriel
de grandes villes américaines ayant perdu leurs vieilles
industries.
Voyons
maintenant l'effet inflationniste de tels investissements publics.
Les 300 milliards évoqués se traduiront d'abord par
des recrutements de personnels de haute qualification, aujourd'hui
en sous-emploi sinon en chômage. Ils porteront aussi sur les
réseaux de formation et compétences à mettre
en place. Là aussi, lexcès de la demande sur
l'offre, créatrice d'inflation, n'existe pas. Finalement,
dans les domaines où s'observent actuellement (sans doute
temporairement, car la crise va s'étendre) des excès
de demande sur les offres, pétrole, matières premières
industrielles, produits alimentaires, les dépenses découlant
de ces investissements seront insignifiantes.
Si
donc les gouvernements, les institutions européennes et la
BCE persistent à ne pas envisager les mesures de relance
de l'économie réelle du type de celles proposées
ici, c'est qu'ils continuent à privilégier les spéculations
monétaires, les industriels délocalisateurs et les
paradis fiscaux, dont les pouvoirs actuels tirent sans doute une
partie de leur influence politique.