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26 octobre 2008
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Timides retours
des Etats européens dans la sphère
économico-financière
Nous pensons qu'à côté de regards sur l'actualité
scientifique, notre revue se doit de rester attentive à l'évolution
des forces dans le domaine financier et économique. La crise
systémique dans laquelle le monde semble actuellement engagé
ne peut laisser aucun scientifique indifférent. Les sciences
et technologies pourront jouer un rôle particulièrement
salutaire si elles sont orientées dans la recherche de solutions
durables et de long terme à cette crise.
A
cet égard, Septembre 2008 est apparu comme marquant la fin
de quelque chose d'important. On a pu y voir la fin, au moins provisoire
et dans le discours, de la prédominance du capitalisme financier
international et le retour, bien timide mais néanmoins à
saluer, de l'Europe comme puissance régulatrice mondiale
face, notamment, à une Amérique encore dominante mais
en difficulté. Le mois d'octobre semble confirmer ce diagnostic.
Mais restons prudents.
Concernant
ce retour de l'Europe, il faut noter le rôle important joué
par la France pour entraîner des voisins européens
encore trop sceptiques. La France trouve là l'occasion de
redonner vie et utilité à sa vieille tradition régalienne
mais aussi à une volonté plus récente, celle
de s'appuyer pour cela sur une Europe redevenue souveraine et jusque
là présentée comme relevant du mythe. La France,
par la force des choses, a bénéficié pour ce
faire de sa position temporaire à la présidence du
Conseil européen. La personnalité de Nicolas Sarkozy
a fait beaucoup aussi en ce sens. Nous n'avons pas de sympathie
particulière pour la personne privée. Mais il faut
reconnaître que, dopé par ses fonctions et aussi par
les circonstances, il s'est beaucoup dépensé dans
le bon sens au service de la construction européenne. Il
a certes bousculé les autres chefs d'Etats, mais que pouvait-il
faire d'autres face à des années de servilité
face à la doxa néolibérale et atlantiste.
Octobre
s'inscrit dans la suite des mois précédents, avec
sans doute une amplification de l'ampleur des changements en cours
comme aussi de l'ampleur des nouveaux changements qu'il faudra bien
décider et que nul, même en France, n'ose encore officiellement
envisager. La nécessité de ces changements découle
de ce phénomène majeur ayant éclaté
au début de l'été, momentanément sous-estimé,
mais désormais indéniable, l'ampleur de la crise systémique
dans laquelle le monde est engagée. Cette crise entraînera
des conséquences difficiles à supporter, notamment
par les plus faibles, mais elle a et elle aura de plus en plus de
retombées positives. Elle fait enfin prendre conscience de
la catastrophe globale vers laquelle le monde se jette si rien n'est
fait pour limiter la course à la « croissance »
qui nous mène au désastre. Un numéro spécial
de la revue britannique NewScientist, en date du 18 octobre
(sur lequel nous reviendrons par ailleurs), en donne un bon résumé.
Le contenu de ce dossier devrait être dans l'esprit de tous,
décideurs comme consommateurs(1).
La
régulation financière
Octobre
restera donc comme le mois du retour des Etats régulateurs
de l'ordre financier international. Nous ne disons pas que ce retour
est dorénavant assuré. Nous ne dirons pas non plus
que ce retour apportera nécessairement de l'ordre dans le
désordre. On constate en effet que les effets les plus graves
de la crise dite des crédits hypothécaires à
risques sont venus d'interventions erronées conduites avec
persistance, depuis des années, par le Trésor américain.
Le gouvernement fédéral a mis toute sa puissance au
service de l'endettement public et privé, d'abord pour financer
la guerre en Irak, ensuite pour créer une croissance économique
interne reposant sur un développement irresponsable de l'immobilier.
Ses interventions chaotiques en soutien des établissements
financiers, d'abord en laissant tomber Lehman Brothers, ensuite
en proposant le plan dit Paulson dont on ne mesure pas encore les
conditions de mise en œuvre, n'ont rien arrangé.
En
ce qui concerne les gouvernements européens, agissant pour
leur compte ou au sein de la zone euro, rien ne garantit que les
mesures de régulation qu'ils prendront seront les bonnes,
tellement ces Etats se sont dépouillées des compétences
techniques administratives qui seraient aujourd'hui bien nécessaires.
Cependant, parler de régulation reste indispensable, sinon,
c'est l'entérinement du chaos. Le mois d'octobre a montré
que l'Union européenne peine à s'exprimer d'une seule
voix, mais que cahin-caha cependant, elle s'aligne sur les Etats
les plus volontaristes.
Le
mini-sommet du 4 octobre, convoqué précipitamment
à l'Elysée par Nicolas Sarkozy, qui devrait proposer
une réponse commune des pays européens à la
crise financière comme à la crise économique
qui se profile, a mal commencé le mois. L'Europe y a montré
son mauvais visage, celui des égoïsmes et de l'impréparation
: trahison de l'Irlande, refus d'un plan fédéral de
soutien aux établissements financiers, l'Allemagne préférant
la «subsidiarité» c'est-à-dire le chacun
pour soi et l'échec assuré. Mais heureusement, peu
après, l'Union européenne s'est reprise, en quatre
phases.
•
La plus significative pour l'avenir a été la réunion
le 13 octobre de l'Eurogroupe. En l'absence d'institutions européennes
capables de parler d'une seule voix dans la crise, face aux silences
de la Commission décidément dépassée
par l'échec du libéralisme, l'Eurogroupe, structure
relevant de la «coopération renforcée»
associant les pays ayant adopté l'Euro, a enfin décidé
d'intervenir. Gordon Brown, ô surprise, s'était joint
aux 15 membres de l'Eurogroupe, bien qu'il ne fasse pas partie de
la zone euro. Son interventionnisme inattendu a poussé les
membres les plus sceptiques à ne pas rester en arrière.
Sa volonté, au moins verbale, de prendre ses distance avec
le grand frère américain jugé de plus en plus
dangereux par les Britanniques, a joué aussi un rôle
structurant important à l'égard de l'Eurogroupe, qui
ne pouvait en faire moins. Ceci étant, il ne faut pas pavoiser.
L'Eurogroupe lors de cette séance n'a abordé concrètement
aucun des grands problèmes auxquels le monde et l'Europe
sont confrontés. Il s'est borné à réitérer
la volonté des Etats de soutenir les établissements
financiers en difficulté, afin de rassurer les épargnants
et surtout éviter le blocage généralisé
des crédits bancaires aux entreprises. Mais il s'agissait,
espérons-le, du début d'une prise de conscience commune
qu'il faudrait conforter.
•
Le 16 octobre, à Bruxelles, les 27 ont validé - en
se forçant un peu du côté des plus libéraux
- les propositions de l'Eurogroupe visant à envisager des
mesures communes face à la récession économique
qui menace dans le sillage de la crise financière. Le texte
final précise qu'après s'être entendus sur un
plan massif de soutien aux banques éventuellement en difficulté,
les pays de l'Union prendraient les mesures nécessaires pour
relancer la croissance et l'emploi face au ralentissement de l'activité.
Mais le détail des mesures communes a été reporté
à la fin de l'année, à partir d'un plan que
proposera la Commission. L'Autriche et la France, qui proposaient
des mesures communes immédiates, n'ont pas été
suivies. On a noté, mauvais augure pour l'avenir, le retrait
marqué de Jean-Claude Junker, président de l'Eurogroupe,
en qui certains voyaient un futur président européen
dynamique. Des problèmes de fond pourtant urgents n'ont pas
été abordés, que ce soit en matière
d'environnement ou vis-à-vis de la coopération stratégique
avec la Russie.
*
La troisième phase de la remontée en puissance de
l'Europe, face cette fois-ci à l'Amérique et au monde,
a été l'affirmation le 18 octobre à Washington,
par les duettistes européens Sarkozy et Barroso ( ! ), d'une
volonté de réforme au plan international. L'Union,
par la bouche de Nicolas Sarkozy, a dit vouloir une réforme
profonde du système actuel, une sorte de Bretton Woods bis.
De même les Européens proposent une supervision mondiale
des marchés, qui serait confiée au Fonds monétaire
international (FMI). Jusqu'où iraient la supervision et donc
la régulation ? Pas très avant, si l'Europe se ralliait
à la position américaine, soutenue par le Canada,
selon laquelle il est "essentiel de préserver les fondements
du capitalisme démocratique", soit le capitalisme actuel.
G.W. Bush, bien qu'affaibli par ses propres erreurs et par l'approche
des élections, restera jusqu'au bout un défenseur
de l'unilatéralisme américain.
•
La quatrième phase de la remontée en puissance de
l'Europe, cette fois non plus seulement face à l'Amérique,
mais face à l'Asie, s'est jouée à l'occasion
de la réunion de l'Asem ou Asia- Europe Meeting les 24 et
25 octobre. Cette instance rassemble 43 pays, les 27 pays de l'Union
européenne et 16 pays d'Asie, qui représentent près
de 60% du PIB mondial. La réunion de Pékin, bien que
non suivie de décision, a été importante pour
marquer de la part de l'Europe et de l'Asie une volonté d'approche
commune des problèmes du monde. On ne peut que regretter
le fait que la Russie n'y ait pas été invitée.
De
façon concrète, l'objectif de la réunion était
de préparer sur des bases aussi communes que possible le
grand sommet du G20 du 15 novembre à Washington, où
la Chine a déclaré vouloir prendre toute sa place.
Ce sommet réunira les grands pays industriels du G8 (Etats-Unis,
Allemagne, Canada, France, Italie, Japon, Royaume-Uni, Russie),
onze grands pays émergents et l'Union européenne,
ainsi que le secrétaire général de l'ONU. C'est,
rappelons-le, l'Union européenne, sous la houlette de la
France, qui a réussi à faire accepter l'idée
au président américain George W. Bush. L'objectif
était clairement, pour l'Europe sinon pour l'Asie, de s'affranchir
de la tutelle de l'Amérique dans ces domaines. Aujourd'hui,
l'Amérique n'est plus à la hauteur de ses ambitions
et il semble que les pays asiatiques commencent à le comprendre,
même si leur «addiction au dollar» comme monnaie
de réserve demeure entière.
A
Pékin, le Premier ministre chinois Wen Jiabao a confirmé
le besoin d'une plus grande régulation financière
pour assurer la stabilité financière et économique
du monde. Mais de quoi s'agira-t-il ? Mystère. Les participants
ont cependant convenu que cet objectif passait par un rôle
accru du Fonds monétaire international (FMI). La participation
personnelle de M. Wen Jiabao à la future réunion de
Washington n'a pas encore été officiellement annoncée.
La
régulation économique
Les
financiers, notamment les banquiers, aimeraient bien que les Etats
occidentaux, après avoir sauvé les établissements
en difficultés, se retirent du jeu et laissent le «marché»
décider comme auparavant de ce qui est bon pour l'avenir
du monde. C'est bien en effet grâce à ce retrait des
Etats qu'ils font les plus grands profits. Mais la crise qui se
développe montre clairement que ces profits, purement spéculatifs,
ne profitent pas aux investisseurs industriels occidentaux, les
seuls capables de créer, notamment en Europe, de véritables
valeurs de long terme. Le retrait des Etats occidentaux ne peut
que favoriser la prise en mains des capacités scientifiques
et industrielles de ces pays par les fonds souverains arabo-musulmans
et chinois. Ceux-ci sont riches à trillions du fait de l'irresponsabilité
des pays dits riches ayant cru qu'ils pouvaient continuer à
consommer à crédit ce qu'ils ne produisaient plus.
Il faut donc impérativement que les Etats occidentaux reprennent
la main, cette fois-ci dans le domaine de l'économie réelle.
Tant que le nouveau président américain ne sera pas
élu, il n'est pas possible de prévoir ce que fera
l'Amérique. Mais l'Europe ne peut pas se permettre d'attendre.
Il
n'est cependant malheureusement pas possible aujourd'hui d'affirmer
que les gouvernements européens ont pleinement compris le
message de la crise. Nous avons vu que devant le Parlement de Strasbourg,
la proposition de la France de mettre en place un ou plusieurs fonds
d'intervention européens, dits fonds souverains, n'a pas
fait l'unanimité. Pour le moment, les grands Etats n'en veulent
pas, pour des raisons peu avouables : peur de devoir comprimer les
dépenses de consommation afin de se procurer des ressources,
peur de voir des fonds européens privilégier les stratégies
industrielles des autres Etats au lieu des leurs propres. Ceci,
pensons-nous, est lamentable et devra changer si l'Europe ne veut
pas disparaître, non seulement au plan économique mais
au plan de sa civilisation.
Constatant
le refus européen de décider de fonds souverains européens,
Nicolas Sarkozy a proposé le 22 octobre à Argonay
de mettre en place un fonds souverain à la française
(fonds stratégique d'investissement) adossé aux organismes
publics de crédit. La Caisse des dépôts en assurerait
la gestion, sous la surveillance de l'Assemblée nationale
et du Parlement. Ce fonds viendrait en aide aux entreprises en difficulté
et le cas échéant pourrait intervenir dans le capital
d'entreprises jugées stratégiques menacées
par les investissements étrangers. Il faut le faire. Mais
la majorité actuelle, soutenue par le patronat (Medef) n'y
est guère favorable. Elle ergote sur le montant du fonds,
qui ne pourrait pourtant pas être inférieur à
100 milliards, comme sur les ressources d'emprunts auxquelles le
fonds ferait appel et sur le type d'entreprises qu'il devrait privilégier.
Il
est évident que le fonctionnement d'un tel fonds, à
moins de céder aux improvisations et aux pressions électorales,
nécessiterait des compétences techniques et à
des volontés politiques dont depuis quelques années,
la France, démagogie anti-Etat aidant, s'est privée.
Plus généralement, il devra s'insérer dans
la définition de stratégies économiques et
sociales à long terme. Celles-ci n'auraient guère
de sens si elles étaient arrêtées sans coordination
avec les pays européens. Espérons donc que la proposition
de Nicolas Sarkozy jouera le rôle d'entraînement nécessaire,
face à des Etats comme l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie
qui ne pourraient pas rester en dehors de tels dispositifs.
A
la fin de ce mois d'octobre, nul ne peut dire ce qui sera ou non
décidé en matière de relance de l'économie
réelle, tant au plan français qu'au plan européen.
La tentation reste grande de soutenir artificiellement des secteurs
comme l'automobile ou l'immobilier dont le poids électoral
est grand mais dont la décroissance ou tout au moins la reconversion
radicale sont objectivement nécessaires. Nous avons déjà
évoqué dans nos colonnes le fait qu'un grand plan
européen visant à développer systématiquement
l'électricité verte et, en association, les technologies
d'économies d'énergies serait un excellent outil pour
placer l'Europe en tête des croissances saines de demain(2).
Les recherches scientifiques et technologiques, les PMI innovantes,
l'emploi à haute valeur ajoutée et finalement les
exportations en bénéficieraient. Mais on peut compter
sur les lobbies pétroliers et leurs alliés pour s'appuyer
sur la baisse temporaire des prix du pétrole brut afin de
repousser à plus tard les décisions nécessaires.
Ainsi la course de l'Europe et du monde au désastre pourra
se poursuivre tranquillement pendant quelques mois.