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19 janvier 2010
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Haîti aujourd'hui, le reste du monde demain ?
La
catastrophe survenue à Port au Prince doit faire réfléchir
à la fragilité des sociétés complexes,
fussent-elles riches et bien équipées comme les nôtres.
Les
témoignages qui proviennent de Port au Prince et des autres
parties d'Haïti touchées par le tremblement de terre
parlent de scènes de fin du monde. Ceci peut s'imaginer facilement,
les immeubles officiels et les habitations ayant enseveli la plupart
des habitants. Les rues envahies de blessés et de cadavres
qui se décomposent. Ni eau potable ni vivres disponibles.
Des foules désemparées errant sans savoir où
trouver du secours. Les pillages et des débuts d'agressions
de la part de certains habitants ayant survécu. Aucune autorité
capable d'intervenir, protéger, organiser les secours.
Quelles perspectives pour ceux qui sont encore valides : attendre
la mort sur place en priant ou tenter d'émigrer dans les
endroits supposés disposer d'encore quelques ressources,
afin de se les approprier par la violence ?
Certains
scénarios élaborés pour prévoir ce qui
se passerait en cas d'épidémies à forte mortalité,
comme celle de la grippe aviaire qui était censé toucher
au moins 30% de la population avec 50% de décès, envisageaient
des scènes sinon semblables, du moins voisines. Mais celles-ci
se produiraient dans les pays riches, par exemple en Europe. On
pourrait donc espérer que les Etats disposant d'une forte
tradition administrative pourraient faire face, à condition
d'avoir préparé les procédures d'urgence, réquisitions
et stocks d'approvisionnement nécessaires. Cependant, si
les morts et les mourants s'accumulaient devant les mairies et les
hôpitaux, si les services publics et les réseaux vitaux
se trouvaient bloqués par manque de personnel, si des groupes
armés se formaient pour profiter du désordre afin
de piller et violer, il serait inévitable que s'installe
une situation proche de celle que l'on constate à Haïti.
Ce ne serait pas la première fois que de telles scènes
se seraient produites en Europe, sans même mentionner les
guerres. Les grandes épidémies de peste et de choléra
en avaient été l'occasion. Les sociétés
touchées s'en sont rétablies, mais à quel prix
?
Ceci
étant, pourquoi évoquer aujourd'hui ces situations
? Pour ce qui concerne l'Europe, le niveau de vie n'est pas celui
d'Haïti, les grandes épidémies à forte
mortalité ne semblent pas pour le moment devoir
éclater... Il n'y a aucune raison de s'inquiéter.
Mieux vaut, pour ceux qui ont le cur à cela, se préoccuper
de la façon dont ils pourraient participer à l'aide
aux victimes du séisme.
Pour
notre part, nous pensons au contraire que la catastrophe survenue
à Port au Prince doit faire réfléchir à
la fragilité des sociétés complexes, fussent-elles
riches et bien équipées comme les nôtres. En
dehors de catastrophes naturelles ou de grandes pandémies
dont on ne peut pas écarter la survenue, des causes apparemment
infimes mais aux conséquences lourdes pourraient dans un
avenir proche ou lointain provoquer l'écroulement d'équilibres
sociaux actuels dont on méconnaît trop la fragilité.
A
échéance de quelques années ou décennies,
il s'agira certainement de ce dont on parle aujourd'hui avec légèreté,
les émeutes de la misère et les grandes migrations
agressives en résultant, se développant en Asie et
en Afrique, notamment si le changement climatique aggrave les conditions
de survie déjà précaires de centaines de millions
d'hommes. On risque de voir dans les pays les plus pauvres s'installer
des situations proches de celles s'étant produites à
très petite échelle à Haïti et précédemment
à La Nouvelle Orléans. Que feront les pays riches,
Etats-Unis, Europe notamment, à supposer qu'ils ne soient
pas directement touchés par certaines crises ?
La
réponse américaine officielle semble déjà
programmée: construire des murs étanches débordant
de technologies et implanter derrière ces murs des gardes
nationales paramilitaires fortement armées capables de «maintenir
l'ordre intérieur» sans se soucier des droits civiques.
Nous donnons quelques informations sur ce sujet dans un article
publié
par ailleurs sur ce site. L'Europe pour sa part commence aussi à
réfléchir à certaines de ces solutions, comme
nous le montrons dans ce même article. On sera loin alors
de la compassion que suscitent via les médias (c'est-à-dire
à distance), les malheurs des Haïtiens. Ce sera au contraire
le retour à l'ère du plus féroce des «chacun
pour soi». Mais faudrait-il s'en étonner ?