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18 octobre 2011
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
La machine
à broyer l'ancien monde
Qu'appelons-nous
l'ancien monde ? Convenons de désigner par ce terme la Terre
telle que l'avaient connue les milliards d'hommes y ayant vécu
depuis le début des temps historiques, la Terre telle que
l'avaient analysée les multiples scientifiques, littérateurs
et poètes s'étant consacrés à son étude,
la Terre avec ses grandeurs et ses drames.
Or
tout ceci, ou ce qu'il en reste, est en train de disparaître.
Une machine à broyer s'est mise en place, d'une incroyable
puissance. Plus rien de l'ancien monde n'y résistera et nul
ne peut dire ce qui surgira des ruines.
La
machine en question est du type de ce que nous nommons ici un système
anthropotechnique(1). Elle associe dans
des unions de moins en moins séparables une humanité
en proie à l'explosion de sa propre ubris et des technologies
proliférant à un rythme constamment accéléré.
Les
auto-analyses que génère cette machine sont généralement
favorables. On parle de progrès continus. Le prix à
payer en est lourd, puisque disparaissent une grande partie des
espèces ayant survécu jusqu'ici aux précédentes
destructions massives. De même disparaissent les derniers
espaces géographiques ayant servi de berceau à l'humanité.
Mais en contrepartie, selon la doxa dominante, l'intelligence générale,
supportée par l'explosion des réseaux de connaissance,
ne cesse de s'étendre et de s'approfondir, en marche semblerait-il
pour conquérir le système solaire, et au-delà.
Certaines
de ces auto-analyses pourraient cependant inquiéter(2).
Dans le puissant système anthropotechnique qui s'installe,
la technique n'est-elle pas en train de dominer de plus en plus
l'anthropologique ? Le cerveau humain, notamment, n'est-il pas en
train de perdre ses spécificités anciennes pour se
mouler de plus en plus étroitement sur les machines avec
lesquelles il interagit en permanence [voir l'article
les technologies numériques comme prothèses de notre
cerveau ?]. Autrement dit, il en deviendrait une
prolongation dépourvue des capacitésd'invention et
de critique ayant jusque alors piloté le "progrès
technique". Plus généralement, l'anthropos, en
nous, perdrait les freins biologiques acquis au cours de millions
d'années d'évolution, freins lui permettant de ne
pas se transformer trop radicalement en machine à détruire
et à se détruire.
Bien
moins contestable, bien qu'ignoré généralement
jusqu'à ce jour, est le dépérissement intellectuel
que semble imposer aux adultes et surtout aux enfants la fréquentation
quotidienne de quelques heures de télévision et de
vidéo, y compris sur Internet.
La vaste étude du neuroscientifique Michel Desmurget, TV
Lobotomie : La Vérité scientifique sur les effets
de la télévision, Max Milo 2011, ne laisse aucune
place au doute. Il ne devrait plus être possible d'ignorer
ces faits sauf que la puissante machine anthropotechnique
des industriels et des acteurs du système est tout à
fait capable de continuer à faire sur eux un imposant silence.
Un
contrôle total
Mais
il y a beaucoup plus significatif. Il s'agit de la mise en place
de ce que notre ami Alain Cardon décrit dans un ouvrage en
cours de finition, dont il nous a confié pour publication
un premier manuscrit(3). Il dépeint
un environnement technologique au service des puissants de ce monde.
Dans ce système les milliards d'humains activés à
leur insu par le système ne peuvent faire autre chose que
de se comporter en esclaves dociles, producteurs-esclaves, consommateurs-esclaves,
citoyens-esclaves.
Nous
commenterons ce travail plus en détail ultérieurement.
Laissons nos lecteurs en juger. Certains reprocheront à l'auteur
un pessimisme excessif. Mais la plupart éprouveront, espérons-le,
un réveil de la raison : "Comment pouvions nous être
immergés dans un tel monde sans nous en apercevoir ?".
Avec Alain Cardon, nous pensons que même si l'évolution
méta-historique décrite est irrésistible, l'effort
pour s'y individualiser d'un nombre aussi grand que possible de
ce que l'on appelle encore des citoyennes et citoyens ne pourra
qu'avoir un effet utile. Au service de la démocratie comme
à celui de la république.
Notes (1)
Jean-Paul Baquiast. "Le
paradoxe du Sapiens", éditions J.P. Bayol
2010.
Dans cet ouvrage est postulé que l'évolution des civilisations
humaines, depuis les origines, a résulté des compétitions
darwiniennes pour l'accès aux ressources confrontant des
superorganismes qualifiés d'anthropotechniques (ou bio-anthropotechniques).
Ce terme générique désigne des entités
composées d'une imbrication étroite entre des facteurs
biologiques (par exemple les génomes), des facteurs anthropologiques
(les acquis culturels) et des facteurs technologiques. (2)
On pourra lire notamment à ce sujet le livre "Internet
rend-il bête ", de Nicolas Carr, Editions Robert Laffont,
octobre 2001.
(3) Alain Cardon, "Vers le système
de contrôle total. 2011". Ouvrage au format.pdf
accessible en téléchargement gratuit,sous
licence creative commons.