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Avril
2001
Jean-Paul Baquiast
AUTEUR
Le paradigme de l'automate ou le dialogue d'Alain et Bernard
Chapitre 3 Evolution darwinienne et conscience
de soi
Les machines à inventer autoréferrantes
NB: Les * renvoient aux références bibiographiques
fournies en fin de texte. Nous nous sommes limités à
l'indispensable.
Episode précédent
Définition:
L'individu, l'individuation
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Résumé du Chapitre 3
Nous avons vu au chapitre précédent
que, dans la logique de l'évolution darwinienne,
deux principaux mécanismes biologiques générateurs
d'innovation s'étaient mis en place: les systèmes
génétiques et les systèmes nerveux.
Ces derniers servent de support à des représentations
du monde qui, au sein de certaines espèces, et sous
diverses formes symboliques, peuvent s'organiser en panoramas
très larges, mémorisant le passé et
permettant, à partir du présent, de simuler
le futur. Au niveau des individus, et chez l'espèce
humaine, nous pourrons appeler cela la conscience. Mais
il ne faut pas oublier que ces constructions ne seraient
pas possibles, sur le plan individuel, si elles n'avaient
pas été forgées par les échanges
sociaux, prenant notamment la forme des langages. Or évoquer
les langages n'est que de peu d'intérêt si
l'on n'étudie pas tout de suite la façon dont
les symboles sous-jacents aux langages circulent d'individus
à individus au travers des groupes sociaux.
Chez l'homme, très tôt dans l'histoire, les
premiers groupes se sont organisés, sous l'effet
d'une compétition darwinienne permanente, en structures
sociales de plus en plus lourdes. Ces dernières à
leur tour ont généré des constructions
symboliques de plus en plus ambitieuses, dont les techno-sciences
sont des avatars récents. Evoquer les structures
sociales et les techno-sciences conduit obligatoirement
à évaluer le poids qu'elles font peser sur
la formation et le fonctionnement des consciences individuelles.
Ceci pose la question des Pouvoirs. Une question plus difficile
concerne l'existence éventuelle de formes de conscience
sociale distinctes, par leur nature et leurs contenus, des
consciences individuelles.
En bonne méthode, il ne faudrait pas analyser séparément
les langages, la conscience individuelle et les structures
ou super-structures sociales. Il s'agit en effet d'un découpage
un peu artificiel dans un mouvement d'émergence dont
les composantes se conditionnent les unes les autres. On
a dit fort justement qu'il ne peut y avoir de conscience,
au moins sous forme étendue, sans langage, et pas
de langage pertinent sans structure sociale lui attribuant
des fonctionnalités et des contenus.
Cela dit, il est impossible, pour la clarté, de
ne pas procéder à ces découpages, dès
lors que l'on ne perd jamais de vue les relations croisées
entre éléments. Un autre facteur à
avoir bien à l'esprit est le fait
que si ces attributs, qui paraissent distinguer définitivement
l'humanité récente de l'animal, sont apparus
et surtout se sont développés avec succès,
c'est qu'ils offraient des avantages sélectifs pour
la compétition darwinienne. Ces avantages dureront-ils
toujours, certainement pas, et c'est précisément
là une des questions qu'il faudra aborder.
Le cerveau de l'homme moderne s'est complexifié
sous l'effet de causes encore mal élucidées,
parmi lesquelles on place généralement en
premier le développement des activités à
base d'échanges symboliques entre individus. Les
symboles ainsi échangés résultaient
d'une mise en forme facilement "transmissible" des représentations
universellement répandues dans le monde de la cognition
animale. L'échange du contenu des représentations
ne se fait chez l'animal que de façon rigide, dans
le meilleur des cas par des proto-langages et la production
de comportements susceptibles d'être imités.
Les possibilités d'innovation par manipulation de
symboles n'ont bénéficié en fait qu'aux
hominiens, leur apportant en retour des capacités
de modifier leur environnement sans proportion avec leurs
modestes capacités physiques. Nous pourrons parler
là, en restant fidèle à notre terminologie,
d'une machine à inventer de 3e type, dont l'explosion
récente, il n'y a guère que 500 ans, sous
la forme des techno-sciences, est en train de bouleverser
presque tous les niveaux du biotope.
Il est donc logique de commencer l'analyse de ce 3e type
de machine à inventer par l'examen des symboles,
servant eux-mêmes de matière première
aux échanges langagiers. Traditionnellement, c'est
la linguistique qui propose les outils d'analyse nécessaire.
Mais la linguistique seule risque de nous entraîner
dans des débats difficiles, sinon insolubles, concernant
l'apparition du langage, la diversification des langues,
les rapports de celles-ci avec les autres activités
sociales. Peut-être vaudra-t-il mieux, sans rejeter
la linguistique, élargir l'approche à ce que
Richard
Dawkins a proposé d'appeler des mèmes.
Les mèmes pourront alors prendre la forme de comportements
codifiés utilisés pour communiquer, d'outils
échangés (un chopper ou un biface mériteront
sûrement d'être considérés comme
des mèmes) et enfin des mots, des phrases, et des
"idées".
Il n'est pas mauvais en ce cas de se donner une description
commune à l'ensemble des mèmes. Ceux-ci sont
des ensembles mixtes comportant: - une base neuronale d'émission
ou de réception identifiable à titre permanent
ou passager chez les individus associés à
l'échange - un support matériel échangé
(outils, sons, gestes) - et enfin un réseau d'échange,
de plus en plus diffus et technologique, représentant
le milieu dans lequel le mème se propage. Les mèmes
se présentent alors comme des entités vivantes,
ou tout au moins animés d'une forme de vie "artificielle",
aujourd'hui simulable très facilement sur ordinateur.
On peut les dire égoïstes, en ce sens qu'ils
naissent et se propagent en fonction des règles du
hasard-sélection bien connues en matière biologique.
Ils le font sans intégrer a priori dans leurs contraintes
de développement la survie des différents
individus ou groupes qui leurs servent de lieu de naissance,
qui les hébergent et qui les propagent. Il ne faut
évidemment pas, on le voit, réduire le concept
de mème à l'équivalent d'"idées
toutes faites".
La mémétique, ou science des mèmes,
reste encore loin d'être une science, vu le caractère
multiforme et fluctuant des objets de son étude.
Un point important à préciser est que les
mèmes s'enracinent dans les représentations
qui constituent la base de la cognitique animale, et qui
ne sont pas immédiatement communicables. En ce sens,
les mèmes sont plus "primitifs" que les idées
rationnelles résultant de nombreux traitements de
type scientifique. La mémétique est rendue
particulièrement complexe par le fait que les mèmes
ne sont pas les seuls acteurs de la socialisation. Il faut
aussi considérer les individus dans le cerveau desquels
ils prennent naissance, et surtout les groupes sociaux qui
sont à la fois produits de leur compétition
permanente, et grands faiseurs de mèmes.
Après les mèmes et plus généralement
le langage, il sera donc nécessaire d'examiner la
conscience. Logiquement, il serait préférable
de poser d'abord la question de la conscience collective,
puisque la conscience individuelle s'est, semble-t-il, développée
sur la base des échanges de mèmes au sein
des premiers groupes sociaux. Mais on ne pourrait pas comprendre
ce passage à la conscience collective puis individuelle,
sans examiner les architectures neuronales de toute conscience,
que l'on retrouve évidemment chez l'animal, générant
certaines formes de pré-conscience.
Les représentations et les symboles qui correspondent
aux mèmes et s'échangent par leur biais d'organismes
à organismes désignent en général
le monde extérieur. Mais il ne s'agit pas d'un hypothétique
monde en soi. Il s'agit du monde tel qu'il est perçu
par les organes sensoriels et effecteurs des organismes.
En fait c'est l'organisme qui sert de médiateur à
l'échange des représentations: celui qui décrit
le monde et celui à qui s'adresse cette description.
De ce fait peuvent apparaître assez vite, parmi
les symboles échangés, notamment sous forme
de mèmes, des symboles désignant les organismes
eux-mêmes, locuteurs et interlocuteurs. Ainsi peut
se constituer la conscience de soi. La conscience de soi,
que l'on appelle généralement aussi auto-référence,
se présente comme un avantage compétitif majeur,
en ce sens qu'elle donne à l'organisme conscient
la possibilité d'agréger et mobiliser au profit
de sa survie de nombreuses informations endogènes
et exogènes qui restaient auparavant confinées
dans les sous-systèmes de production.
La conscience de soi (que nous désignerons plus
simplement dorénavant du terme de conscience*) est
un produit de l'évolution comme les autres : évolution
génétique qui a permis la mise en place des
systèmes nerveux et des cerveaux, évolution
des comportements et des contenus de langages. La conscience
de l'homme moderne a intégré le fait qu'à
la source de son fonctionnement se trouve une machine, le
cerveau, qu'il est devenu prioritaire d'essayer d'analyser
et de comprendre, voire de simuler sur ordinateur. Comme
cette machine cérébrale est l'apanage du corps
individuel, il en est résulté que c'est d'abord
autour de la conscience et de la pensée individuelles,
que se sont centrées les études relatives
à la conscience en général. Ceci ne
fut pas sans danger, conduisant à valoriser de façon
irréaliste le mythe (ou mème) de l'individu
pensant.
Aussi bien, terminerons-nous ce chapitre en examinant
ce que l'on peut appeler la conscience collective, ou la
façon dont les groupes deviennent auto-référents.
On sait que, même si le cerveau est un organe individuel,
il ne peut y avoir de conscience et de pensée individuelle
en dehors des échanges avec les autres individus
au sein des groupes sociaux. C'est vrai pour les animaux,
mais l'est encore plus chez l'homme, puisque c'est par la
coopération ou la compétition entre individus,
à travers les langages, que se sont construites les
vastes méga-machines techno-scientifiques modifiant
profondément l'environnement terrestre.
Or les sociétés ou groupes acquièrent,
comme les individus, des aptitudes plus ou moins étendues
à la conscience de soi et à l'autoréférence.
Il est nécessaire de les étudier au même
titre que les faits de conscience individuels et leurs supports.
Rappelons que chacun de ces ordres de systèmes
- langages et mèmes, conscience individuelle, conscience
collective - se présente comme une machine à
inventer dans le schéma darwinien: réplication,
mutation, sélection. Par ailleurs, aucun d'eux n'est
évidemment détachable de ses soubassements
neuronaux, génétiques et biologiques (au sens
des constituants bio-chimiques des cellules et de leurs
composants). En aucun cas, notamment, l'étude de
la conscience et de ses productions ne doit faire oublier
que l'individu humain, comme le groupe humain, obéissent
encore pour l'essentiel de leurs comportements hérités
des espèces animales dont les grandes lignes sont
fixées par l'héritage génétique.
Ajoutons que rien n'interdit de penser que les fonctions
spécifiques et originales de l'autoréférence,
ou de la conscience, ne puissent prochainement être
implantées ou plutôt retrouvées dans
des automates intelligents, en s'affranchissant à
l'occasion de certaines contraintes héritées
de l'évolution de l'espèce humaine, qui limitent
la portée de la conscience. L'esprit humain, et les
processus conscients, bénéficieront en retour
des échanges avec ces artefacts. Le couplage aux
cerveaux animaux et humains de machines disposant de formes
originales de développement vers l'intelligence laisse
entrevoir la perspective de systèmes mixtes ou cybiontes,
dont rien a priori ne paraît devoir limiter les capacités
d'intelligence et de conscience réfléchie.
Sur le plan notamment de la connaissance dite rationnelle
que les hommes peuvent se donner du monde, la conscience,
individuelle ou collective, constitue encore, et constituera
sans doute longtemps, sinon toujours, un vecteur indispensable.
Approfondir voire améliorer et étendre son
fonctionnement, en conjuguant les progrès réciproques
de l'analyse des cerveaux et des processus cognitifs collectifs,
d'une part, l'ajout de prothèses électroniques
de plus en plus performantes, d'autre part, modifiera progressivement,
non seulement notre conception de l'univers, mais la façon
dont celui-ci évoluera, avec ou sans les hommes.
La civilisation de demain se trouvera peut-être alors,
selon la belle image de Gérald Edelman, en état
de "dénouer le nud du monde".
*Cette acception du mot conscience n'a évidemment
rien à voir avec ce que la morale populaire désigne
par ce même terme, conscience du bien et du mal (voir
éléments
de définition).
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Chapitre 3, section 3 :
La conscience collective
Alain
Tu me disais précédemment
quelque chose que je n'avais pas relevé, connaissant ta tendance
à l'exagération.
Tu suggérais que, tout en étant mon ami Bernard, tu
étais peut-être aussi un composant d'une machine sociétale,
plus intelligente ou plus consciente (disais-tu, avec ton habituelle
modestie) que les autres, qui s'essayait à prendre le pouvoir
sur d'autres machines sociétales, restées au stade
du fonctionnement inconscient et peu intelligent.
Il nous faudrait maintenant parler plus
précisément de ces machines ou automates sociétaux,
identifiables au sein de l'espèce humaine. Mais une première
précision s'impose: il n'y a pas que l'espèce humaine
pour se structurer en systèmes sociaux fonctionnant sur le
mode automatique inconscient. Tous les animaux, et plus largement
toutes les populations vivantes, doivent être observés
à l'échelle du groupe, avant de l'être à
celle de l'individu. Ces groupes ne sont sans doute pas conscients
d'eux-mêmes en tant que groupes, mais ils manifestent tous
des capacités d'adaptation intelligente à leur environnement,
sur le mode darwinien. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle
ils ont survécu jusqu'à nous.
Bernard
C'est exact. Nulle part, même dans
les espèces complexes comme la nôtre, l'individu ne
devrait être étudié isolément. Il ne
prend tout son sens qu'au sein de son espèce, d'abord, et
au sein des groupes, ensuite, que cette espèce utilise pour
s'insérer de façon la plus compétitive possible
dans l'environnement. Ainsi, une espèce comme celle des termites
peut être considérée comme un automate très
compétitif. Les termitières, au degré inférieur,
sont également des automates, dont l'organisation programmée,
voire peut-être aussi les capacités d'intelligence
en vue de réactions à court terme, n'ont pas fini
de nous étonner. Nous rejoignons là les approches
du holisme ou de l'émergence.
Il est donc obligatoire, dès que
l'on prétend observer les sociétés humaines,
de les replacer dans cette immense galerie de sociétés
animales. Nous avons vu d'ailleurs qu'elles en ont conservé
de très nombreux comportements. Ces comportements ont été
parfois appelés épigénétiques, selon
le mot forgé par E.Wilson, ce qui signifie qu'ils résultent
d'une interaction ou co-évolution d'origine très ancienne
entre les gènes et les acquis comportementaux (ou "culturels")
de chaque espèce ou groupe. Les anthropologues traditionnels
ont du mal à admettre cela. Ils n'encouragent pas la recherche
du passé biologique des sociétés humaines.
Alain
Il paraît indispensable en effet
de rechercher en permanence les origines épigénétiques
de nos comportements sociaux modernes. C'est devenu un lien commun
aujourd'hui, chez les chercheurs évolutionnistes, de rappeler
que pendant les nombreux millénaires où nos ancêtres
survivaient comme chasseurs-cueilleurs, ils ont évolué
d'une façon, à la fois génétique et
culturelle, qui nous marque encore profondément.
Bernard
...qui nous marque et qui nous handicape
souvent aujourd'hui. Mais il est vrai aussi qu'avec l'apparition
du cerveau humain moderne, du langage et des premières manifestations
de conscience collective, la co-évolution gènes-culture
a donné de plus en plus de poids à la culture...culture
dont l'évolution s'est révélée très
différente, selon les types de sociétés humaines.
Alain
La culture, même primitive, est nécessairement
un phénomène collectif. Chez les primates, ou sans
doute chez nos ancêtres préhominiens, l'individu ne
vivait pas isolé, comme de nombreux animaux qui ne se retrouvent
que pour la reproduction. Autour de quoi se sont cimentés
ces premiers groupes ?
Bernard
Les hypothèses actuelles suggèrent
que l'agrégation de l'individu au groupe, indispensable à
la survie de l'un et de l'autre, s'est faite autour du langage,
et même de proto-langages comme ceux des signes et gestes.
Chez les singes, l'épouillage est considéré,
outre sa fonction hygiénique, comme un de ces proto-langages
nécessaires à la cohésion sociale. D'autres
gestes divers contribuent aussi à ce rôle. Ceci, dit-on,
limite la taille des groupes à une petite trentaine d'individus.
Au-delà, les relations croisées seraient trop complexes
à gérer. Avec le développement des néocortex
et des langages parlés, en supposant toujours que le langage
soit le facteur de cohésion du groupe, la taille des groupes
a pu monter à environ cent-cinquante personnes.
Alain
Parler régulièrement à
cent-cinquante personnes, même sous forme de babillage, représente,
même aujourd'hui, un exploit. Mais en quoi le langage jouerait-il
un rôle si déterminant pour la création et le
maintien du groupe.
Bernard
Certaines simulations utilisant des algorithmes
génétiques montrent que le groupe, outre divers avantages
matériels, offre l'avantage de permettre le partage et la
capitalisation des connaissances sur l'environnement. Le geste,
d'abord, par exemple le geste exemplaire ou formateur, l'énumération
des savoirs par le discours (chants, cérémonies rituelles)
servent de support à cette transmission des connaissances.
On peut donc considérer que c'est
par un calcul intéressé, et non par altruisme, que
les individus acceptent de s'associer à d'autres. Certains
chercheurs disent que le langage, avant de servir de véhicule
aux échanges de connaissances, permet d'abord aux individus
d'afficher leurs compétences, pour montrer aux autres qu'ils
peuvent être des partenaires intéressants et fiables.
C'est l'hypothèse du langage afficheur, présentée
par Jean-Louis
Dessalles. Mais, le contrat social une fois constitué,
le langage sert évidemment aussi à l'échange
de connaissances proprement dit.
Alain
Selon ces hypothèses, on pourrait
donc considérer que dès le départ, la constitution
des groupes humains a reposé sur une espèce de contrat
social conscient. N'est-ce pas un peu préjuger des aptitudes
à la conscience de nos ancêtres ?
Bernard
Rien ne nous empêche de penser que
de telles associations poussées par l'intérêt
se faisaient dans un registre pré-conscient, voire inconscient,
comme chez les primates. La part du génétique devait
être très forte, expliquant que ces mécanismes
auraient été sélectionnés par l'évolution.
Même aujourd'hui, nous devons admettre que nos appartenances
sociales se construisent largement en dehors de notre volonté
consciente.
Alain
Il faut considérer un autre point.
Le contrat social, chez les premiers hommes, ne devait pas déborder
du petit groupe. Les groupes entre eux semblaient se comporter très
violemment, comme le font encore de nombreuses espèces de
singes, et bien entendu hélas les hommes modernes*.
Bernard
C'est vrai. Même dans les groupes
unis, une dialectique permanente d'affrontement règne entre
les membres. Mais, dans la mesure où existent des mécanismes,
conscients ou non, d'arbitrage ou de justice de paix, les tensions
peuvent se sublimer - sauf ruptures accidentelles, comportements
déviants, etc.
Alain
Ceci dit, revenons sur la question de la
collectivité auto-référente, autrement dit
de la conscience collective. Que faut-il entendre par-là
?
Bernard
Je crois que nous pouvons admettre deux
hypothèses qui d'ailleurs ne s'excluent pas.
Première hypothèse : les sociétés humaines,
quelles qu'elles soient, n'ont pas de conscience propre. Ce que
l'on appellera la conscience collective désignera alors le
travail en commun d'un certain nombre d'individus réunis
pour parler au nom de la société... une sorte de conseil
d'administration. Dans ce cas, tout ce qui améliorera les
capacités de prise de conscience intelligente de ces individus
bénéficiera à la qualité de la conscience
collective.
Deuxième hypothèse : la réunion
des individus constituant la société, individus eux-mêmes
dotés d'aptitudes à l'intelligence consciente, constitue
un ensemble complexe dont émerge des comportements collectifs
non contrôlés par les individus. Ce sera d'autant plus
le cas que les individus seront reliés en réseaux
de communication permettant aux effets d'opinion ou aux actions
de masse de se faire sentir, dans des délais très
brefs. Ces comportements collectifs surviennent et se déroulent
sur un mode automatique. Les individus n'en prennent conscience
qu'après coup, et souvent de façon imparfaite. Leurs
réactions volontaires sont alors le plus souvent inadéquates.
On peut dire en ce cas que le groupe se comporte comme un automate.
Certains architectes, par exemple, ont évoqué le thème
de la ville-automate. On pourrait en dire autant de toutes les structures
sociales, grandes ou petites, durables ou passagères (effets
de panique, par exemple).
Alain:
L'entreprise automate, la foule automate,
le couple automate...? L'image est tout à fait pertinente.
Mais parler d'automate sociétal veut-il dire que nous sommes
en face d'un automate sans conscience (faute de disposer d'organes
spécifiques à l'auto-référence)? Peut-on
au contraire supposer qu'à des niveaux qui nous échappent,
le groupe social génère, comme tout organisme complexe,
des représentations qui lui servent d'auto-référence?
Nous pourrions alors parler d'une véritable conscience collective,
non réductible à la somme des consciences individuelles
- et peut-être non perceptible par ces dernières.
Bernard:
Je pense qu'il ne faudrait pas établir
de barrières hermétiques entre les possibilités
de conscience et de décisions volontaires des individus,
et les comportements collectifs, assortis d'éventuels faits
de conscience collective spécifiques. Dans une décision
collective (par exemple intéressant l'urbanisme, la circulation)
l'on peut toujours trouver des individus qui ont une certaine vue
d'ensemble de la situation et qui prennent, pour le compte des autres
citoyens, des décisions qu'ils supposent volontaires.
Mais à l'inverse il est indéniable que les effets
de groupe se font sentir obligatoirement, créant des dynamiques
non linéaires dont la modélisation et la prévision
(du fait de la sensibilité aux conditions initiales) sont
pratiquement impossibles. De là à envisager que le
groupe puisse disposer d'une personnalité propre, couronnée
par une conscience spécifique, éventuellement non
transparente aux consciences individuelles, serait un peu excessif.
Il existe certainement des représentations collectives, se
retrouvant à l'identique dans de nombreux cerveaux individuels.
Ces représentations peuvent commander des comportements collectifs.
Mais il serait hasardeux de dire, sauf preuve contraire évidemment,
qu'elles génèrent une conscience collective. Je parlerais
plutôt, au contraire, d'une inconscience collective. Tout
ceci est encore mal étudié, et mériterait d'être
approfondi. Si je suis dans une foule qui cède à la
panique, la conscience personnelle que je peux avoir de la situation
se met en phase avec celle des autres personnes, à un niveau
de conceptualisation en principe plus sommaire, et je perds une
partie de ce que j'appelais mon libre-arbitre. Mais ces phénomènes
de mise en phase des consciences individuelles ne sont pas toujours
considérés comme négatifs. Des comportements
de survie collective, par exemple, peuvent en découler. Par
ailleurs, certaines personnes aiment bien abdiquer leur autonomie,
de temps en temps tout au moins, au profit d'états de conscience
altérés par effet de groupe.
Alain
Pour toi, tous les comportements sociaux
apparaissant comme automatiques au sens le plus mécanique,
pourraient être décryptés puis éventuellement
contrôlés, en utilisant les outils mathématiques
modernes de la mathématique des chaos (* Bergé, Pommeau,
Dubois-Gance, Des rythmes au chaos)...un peu comme certains neurologues
essayent de le faire avec l'électroencéphalographie
des états électriques de populations de neurones (*Freeman).
Bernard
Oui, mais il ne faut pas se dissimuler la
difficulté de telles études, vu la multiplicité
des interactions entre individus et groupes eux-mêmes très
divers. L'opacité des comportements collectifs restera longtemps
la règle. Nous n'avons guère de chance, sauf dans
des cas très limités, de rencontrer des consciences
collectives qui soient la synthèse harmonieuse, créatrice
et transparente, des consciences individuelles.
Alain
Il y a une autre difficulté, tenant
à la persistance, dans les sociétés humaines,
de ce que nous avons identifié comme des comportements épigénétiques,
déterminés au moins en partie par des héritages
génétiques ou des survivances culturelles fortement
ancrées, mais pas toujours évidentes. Dans n'importe
lequel des groupes auxquels nous participons, nous apportons un
héritage de chasseur-cueilleur, sinon d'animal plus ancien
encore. Ceci n'est pas nécessairement compatible avec la
survie de ce groupe dans le monde moderne... D'un tel héritage
d'ailleurs, nous n'avons pas nécessairement une vue claire,
de sorte qu'il nous est difficile d'envisager des conduites mieux
adaptées.
Bernard
Oui. L'étude scientifique de tout
cela, et des interactions entre déterminismes, s'impose si
l'on veut que les sociétés humaines, dotés
de plus en plus de moyens techno-scientifiques, ne se comportent
pas comme des automates aveugles, broyant l'environnement et courant
à leur propre perte. Vaste programme...C'est là, je
crois, que la modélisation des systèmes complexes
sur des systèmes informatiques et robotiques modernes, pourra
aider les diverses sciences humaines à s'attaquer au problème
avec des méthodologies renouvelées. Actuellement,
ces braves sciences humaines s'enferment dans leur spécificité,
et persistent à utiliser des outils de type philosophique
ou littéraire qui sont loin des substrats générant
les faits qu'elles prétendent étudier.
Je te propose donc pour le moment de partir
de l'hypothèse que les sociétés humaines fonctionnent
comme des automates passablement idiots - elles sont si idiotes
parfois qu'elles réussissent à rendre imbéciles
les hommes qui les composent. Ce sont moins aujourd'hui leurs performances,
archi-connues et mythifiées, qui nous intéressent,
mais leurs dysfonctionnement. Nous nous demanderons ensuite si,
suite à des études appropriées, les futurs
automates intelligents de demain, associés à des individus
acceptant d'accroître leurs performances cognitives grâce
à la mise en réseau, pourront leur donner des instruments
de pilotage améliorés, et leur éviter les catastrophes
vers lesquelles elles paraissent actuellement se précipiter.
Alain
Tout en étant d'accord sur l'intérêt
de cette approche, je crois qu'il ne faut pas noircir la situation
à l'excès. Aujourd'hui, les marges d'information et
d'action à disposition des individus au sein des sociétés
ne cessent d'augmenter - ce qui devrait contribuer à diminuer
l'idiotie des sociétés humaines, que tu dénonces
à juste titre. Nous avons les progrès incessants des
sciences en général et de la réflexion politique
en particulier. Mais nous avons surtout Internet, que nous avons
mentionné précédemment, et qui est présenté
dans les médias comme offrant des champs nouveaux de créativité
à des individus ou petits groupes jusqu'à présent
contrôlés par les pouvoirs en place. Nous avons la
possibilité de nous documenter à des vitesses jamais
envisageables il y a quelques années. Ainsi, avant de te
rencontrer, par l'intermédiaire de mon moteur de recherche
préféré, je suis allé visiter les sites
de plusieurs scientifiques dont je savais que nous allions parler
Je
sais tout sur eux ou presque. Cela devrait nous rassurer sur l'intelligence
des organisations. Celles-ci ne ressemblent plus à l'armée
prussienne du grand Frédéric.
Bernard
Il est certain que la circulation des connaissances
et des idées se fait mieux de nos jours, au bénéfice
tout au moins des personnes déjà compétentes.
Mais même les dirigeants restent de véritables invalides,
quand notamment il s'agit d'orienter les grands choix politiques
et économiques. C'est que la complexité des problèmes
à résoudre, résultant de la globalisation,
de l'expansion démographique, de la diminution des ressources,
croît sans doute plus rapidement que les moyens d'information
et de réaction disponibles. Nous nous trouvons plus que jamais,
comme au moyen-âge ou même aux temps préhistoriques,
mais à une autre échelle, dans la position de rouages
passifs au sein de vastes machines qui décident à
notre place. Ces machines sont elles-mêmes assez ingouvernables,
même par ceux qui se disent aux commandes. Les prétendus
décideurs suivent plus qu'ils ne précèdent.
Si conscience sociale il y a, elle est très pauvre et presque
invalide.
Alain
Ce discours très pessimiste et démobilisant
est-il crédible. Il y a quand même l'homme et sa liberté,
son sens moral, son souci du bien-être de l'humanité,
sa volonté de savoir afin de mieux agir. De plus, que fais-tu
de toutes les recherches actuelles sur les organisations "apprenantes",
sur la gestion des connaissances, etc. (learning organisations,
knowledge management, etc.) ?
Bernard
Nous reviendrons ultérieurement
sur les travaux concernant les "organisations intelligentes, ou
apprenantes", qui constitueront effectivement une piste d'avenir.
Mais, en ce qui concerne la conscience et l'intelligence des organisations
au sein de la société actuelle, ton optimisme ne convaincra
personne.
Le moindre journaliste d'actualité peut te montrer le contraire
: comment les organisations humaines, même aujourd'hui, fonctionnent
sans aucun souci de l'intérêt général,
intérêt de l'humanité ou intérêt
de la biosphère. Entreprises prédatrices, mafias criminelles,
sectes et intégrismes nous plongent en pleine jungle. Même
la démocratie politique et sociale, qui n'intéresse
qu'un très petit nombre de pays, laisse proliférer
en son sein des éléments destructeurs. Tout le monde
prétend éradiquer ces maladies sociales, pourtant
elles prospèrent. S'agit-il de mauvaise foi de la part des
décideurs, ou plutôt d'incapacité, ce qui serait
plus grave. Ainsi se révèleraient des failles dans
le gouvernement des organismes, incapables de percevoir et, à
plus forte raison, de contrôler leurs propres tendances à
l'auto-dégradation.
Je crois plus généralement
que, sans nier les valeurs spécifiquement humaines, que nous
ne saurions pas par quoi remplacer, à ce stade de notre évolution
sur terre, il faut quand même relativiser l'image de l'homme
que nous propose la société occidentale. Tout ce que
nous avons vu lors de nos échanges précédents
montre que l'homme moderne s'inscrit dans la continuité évolutive
des systèmes matériels et des êtres vivants,
dont il conserve une grande partie des déterminismes. Il
est loin d'être arrivé, comme certain le croient, au
sommet d'une évolution désormais indépassable,
doté de tous les avantages d'une intelligence et d'une conscience
pleinement développées. Tout au contraire, à
tout moment de son histoire, il peut basculer dans des voies évolutives
sans issues, susceptibles d'amener la destruction de la civilisation
humaine, telle du moins que nous estimons en Occident qu'elle devrait
être. Pour le montrer aux yeux de tous, il faudra essayer
de regarder avec plus de précision comment fonctionnent les
méga-machines humaines.
Alain
Je voudrais revenir sur le rôle des
individus, tel qu'il est aujourd'hui, et tel qu'il pourrait devenir
dans des sociétés renforçant les compétences
individuelles, par une mise en réseau d'inspiration démocratique,
c'est-à-dire décentralisée.
Bernard
Je suis convaincu que, pour l'essentiel,
les groupes humains, même les plus organisés, fonctionnent
sur un mode automatique faisant encore peu appel à la conscience
de soi et à l'intelligence (si nous définissons ces
caractères, typiquement humains, comme permettant de s'adapter
vite et bien aux modifications de l'environnement et aux exigences
de la survie).
Alain
C'est effectivement paradoxal dans la mesure
où ces groupes sont constitués d'hommes. Ceux-ci y
perdraient-ils leurs aptitudes à la conscience et à
l'intelligence ?
Bernard
Je ne vais pas prétendre que le
groupe n'apporte rien aux individus qui le composent. Nous l'avons
dit, sans groupe, il n'y aurait pas d'hommes. C'est vrai d'ailleurs
de toutes les espèces vivantes. Les progrès des sciences
et des techniques humaines n'ont été rendus possibles
que par les synergies apportées par le travail coopératif.
Mais le groupe est aussi, dans certains cas, profondément
réducteur des capacités d'intelligence dont disposent
les individus isolés. Son intelligence globale n'est ni la
somme ni même l'égale de celle des individus qui le
composent.
Du fait que nous constatons l'existence
de groupes puissants, dans les domaines économiques, industriels,
idéologiques, nous sommes en droit de nous interroger sur
l'importance et le rôle de ce que l'on pourrait appeler leur
cerveau. Y a-t-il un pilote dans l'avion, et lequel ? Ne sommes-nous
pas en présence de géants par le corps et de nains
par la matière grise ? Comme ces entités paraissent
déterminer en tout notre avenir individuel et collectif,
notre question est particulièrement pertinente. Nous constatons
dans les automates sociétaux l'existence de certaines formes
d'intelligences, toutes celles qui permettent la maîtrise
des sciences et des technologies, par exemple. Mais ces automates
disposent-ils des niveaux d'intelligence permettant, par exemple,
de gérer efficacement le proto-soi collectif ou le soi-biographique
collectif, pour reprendre les termes de Damasio* .
Ceci dit, notre question peut être
décomposée en deux sous-questions : les états-majors
des organisations auxquelles nous appartenons peuvent-ils apprendre
des conduites plus intelligentes ou mieux conscientes? Les individus
que nous sommes peuvent-ils jouer un rôle pour accroître
l'intelligence et la conscience de soi des organisations et de leurs
états-majors ? Ces deux questions pourront sans doute trouver
une réponse commune, réponse qui n'est encore qu'une
hypothèse de travail : il devrait exister des outils et des
procédures, s'inspirant de la science des automates intelligents
ou super-intelligents, qui accroîtraient simultanément
le niveau de conscience et d'intelligence des états-majors
et des individus, au sein des groupes.
Alain
Je suppose que, selon toi, ce sera en analysant
les processus sociétaux considérés comme des
automatismes primaires, et en leur injectant aux endroits stratégiques
des doses d'intelligence et de conscience supplémentaires,
que nous pourrons répondre à la question. Souviens-toi
pourtant que Mac Namara dans le temps avait essayé de faire
cela avec de la programmation stratégique sur ordinateurs.
Ce fut un échec lamentable.
Bernard
Exactement. La vraie question est effectivement
: comment réaliser cette injection d'intelligence et de conscience
? N'est pas intelligent qui veut. Certes, la compréhension
du fonctionnement en réseau, et les nouveaux outils technologiques
en découlant, ont fait des progrès depuis Mac Namara.
Mais il faudra aux hommes d'aujourd'hui et de demain beaucoup de
travail et d'imagination pour trouver des solutions à l'échelle
des grands groupes sociétaux, et, surtout, à l'échelle
de l'humanité entière. C'est en effet là que
se poseront les principaux choix, et que les bonnes décisions
devront être prises. L'humanité, comme le dit Michio
Kaku*, devra s'organiser très vite afin de passer au stade
de la civilisation planétaire, indispensable à la
survie, avant d'aborder, beaucoup plus tard, les perspectives d'une
civilisation stellaire.
Alain
Au fond, en t'écoutant, je me dis
que nous croyons connaître le fonctionnement des groupes sociaux,
petits et grands, auxquels nous appartenons : le couple, la famille,
le bureau, l'entreprise, la collectivité administrative et
politique, mais qu'en fait, nous en ignorons les ressorts les plus
importants. Pourtant ce n'est pas faute de les étudier. D'innombrables
sciences humaines s'en préoccupent, sans parler des journaux
hebdomadaires et des interviews à la télévision.
Bernard
Oui, mais tous ces gens n'ont pas encore
bien compris comment fonctionnent, ni les automates artificiels,
ni les automates biologiques, ni les automates neurologiques (le
cerveau humain conscient, analysé comme un système),
et du même coup ils ne voient pas bien les processus plus
complexes, de type automatique, à l'uvre dans les groupes,
et qui conjuguent ou superposent ces différents types d'automatismes.
Ils ne voient pas davantage les solutions
à envisager, reposant sur les perspectives des nouveaux organismes
cybiontes dont nous avons parlé, puisqu'ils ignorent ou refusent
de prendre en considérations ces perspectives. Il leur faudrait,
chacun dans leur discipline d'abord, mais en se regroupant de façon
interdisciplinaire ensuite, étudier les automatismes commandant
le fonctionnement et la structuration des groupes humains de la
même façon que les automaticiens étudient les
autres automatismes, artificiels et naturels. Ils n'exploitent pas
les possibilités de ce que nous appelons ici le paradigme
de l'automate.
Alain
Pourquoi tous ces sociologues, économistes,
psychologues, psychanalystes, politologues, polémologues,
juristes, historiens, ne le font-ils pas ? Sont-ils tous idiots
et attardés ?
Bernard
Beaucoup le font en fait, surtout dans
les universités anglo-saxonnes, où la culture des
systèmes et réseaux est beaucoup plus répandue
qu'en France. Mais leurs travaux sont encore trop fragmentaires,
et peu connus, notamment en Europe latine. De plus, l'interdisciplinarité,
qui devrait devenir la science des sciences aujourd'hui, reste encore
pratiquement inconnue des chercheurs, vu le compartimentage entre
universités, mandarinats, nationalismes culturels, etc. L'on
ne voit nulle part de doctorat en interdisciplinarité, ou
l'équivalent. Il faudrait des chercheurs en interdisciplinarité
comme il y en a en matière d'information sur l'information,
face à la prolifération des informations mises en
ligne sur le web. Je ne te parle pas des philosophes, tout au moins
en France, qui ignorent tout des sciences et ne savent que jouer
les doctrinaires ou les divas à France-Culture.
Alain
Tu es dur. Ne manifestes-tu pas quelque
jalousie, parce que France Culture ne t'invite jamais, non plus
que moi d'ailleurs.
Bernard
J'en conviens, et d'ailleurs nous n'avons
qu'à nous en prendre à nous-mêmes, parce que
nous ne faisons pas assez d'efforts pour populariser nos brillantes
idées!
Alain
Plus sérieusement, ne penses-tu
pas que le développement des publications et échanges
scientifiques sur Internet, l'accès de plus en plus facile
des profanes ou des gens d'autres disciplines aux travaux des laboratoires
spécialisés, va sans doute encourager des espèces
de Yahoo de la science à proposer des synthèses, qui
seront autant d'opportunités à de nouvelles hypothèses
et de nouvelles recherches.
Bernard
Espérons-le. C'est en tous cas l'une
des conclusions que nous pourrons recommander demain. Mais revenons
aux travaux que nous pourrions conseiller de réaliser, dans
le cadre de sciences humaines rénovées, pour tenter
d'éclaircir, en nous inspirant du paradigme de l'automate,
l'organisation et le fonctionnement de la société
humaine, et des multiples groupes la constituant.
Alain
Tu n'as peur de rien. Tu te rends compte
de l'ampleur du programme. Il faudra traiter de tout : entreprises,
administrations, pouvoirs politiques, associations, mais aussi religions,
sectes, groupes dits informels, etc., incluant tous les regroupements
auxquels peuvent se livrer ces différentes entités
?
Bernard
C'est vrai qu'il y a du travail à
faire. Mais je te donnerai deux réponses. La première
est pragmatique. Dans la mesure où ces groupes existent,
et conditionnent notre comportement et notre avenir, nous pouvons
nous-mêmes les étudier systématiquement, ne
fut-ce que pour tenter à notre échelle de les faire
évoluer dans le sens que nous souhaiterions. Par ailleurs,
pour relayer nos propres efforts de citoyens, il y a suffisamment
de chômeurs involontaires dans les sciences humaines pour
qu'ils s'utilisent à cela, quitte à ce que les Pouvoirs
Publics dépensent un peu plus de crédits de recherche.
La seconde réponse s'inspirera de notre paradigme de l'automate.
Des méthodes et outils nouveaux, inspirés des technologies
de l'automate intelligent, des algorithmes évolutionnaires,
des mathématiques du chaos, permettront certainement de faciliter
le travail, en mettant en valeur ce qui nous intéresse le
plus, les effets globaux.
Alain
Comment vois-tu le programme de ces études
?
Bernard
Je vois trois grandes directions, évidemment
complémentaires. Les études s'inspireront des méthodes
utilisées par les sciences de l'information et de l'automatisme,
appliquées aux machines ou au vivant (cerveau) . L'on conjuguera
l'analyse in vivo et la simulation en laboratoire, sur machines
" intelligentes":
La première tâche consistera
en analyses de système et réalisations de typologie,
en termes de supports et de contenus informationnels. Le champ est
potentiellement illimité, puisque tout groupe, quelles que
soient sa taille et sa pérennité, peut relever de
l'analyse de système - ainsi bien entendu que les groupes
globaux, dont l'humanité dans son ensemble constitue l'entité
la plus souvent évoquée, pratiquement inanalysable
avec les méthodes actuelles compte tenu de sa complexité.
Alain
Parler d'analyse de système me fait
peur. N'est-ce pas risquer les dégâts de la mathématisation
à outrance. Rappelle-toi que récemment, les chercheurs
de l'INSEE ont contesté, à juste titre, l'abus des
modèles mathématiques dans les sciences économiques...
Bernard
Aujourd'hui, la modélisation peut
se faire sans abuser des mathématiques, ou plutôt des
formes les plus linéaires de la mathématisation. Il
existe des logiques floues, des mathématiques de la stochastique
et du chaos, qui sont encore dans l'enfance, et qu'il faudra développer.
Par ailleurs, la modélisation peut faire un large usage de
l'image ou du multimédia en réseau, dans des prototypes
faisant par ailleurs un large appel à l'analogique, à
la sensibilité et plus généralement à
l'humain. Les enseignants commencent à comprendre cela, quand
ils construisent avec leurs élèves des prototypes
de systèmes sociaux fonctionnant à petite échelle:
par exemple un simili-gouvernement, conseil d'administration, syndicat,
etc. Il y aura beaucoup à imaginer dans ces directions.
La seconde démarche consistera à
cibler l'analyse et la simulation sur les mécanismes déterminant
l'aptitude à la survie en ambiance de compétition
darwinienne : apprentissage, prise de décision, invention,
flexibilité, attractivité, compétition.. .mais
aussi mécanismes induisant des comportements bloquants ou
auto-destructeurs. Ils s'agira, pour employer une autre terminologie,
d'étudier les systèmes de pouvoirs et contre-pouvoirs.
Pour terminer, enfin - terminer, façon
de parler, car rien ne sera jamais terminé - il nous faudra
réaliser l'esquisse de modèles-types reposant sur
l'introduction de composants hyper-intelligents aux endroits stratégiques,
et d'architectures de systèmes permettant d'optimiser l'action
de ces composants. Nous devrons à ce stade nous interroger
sur la façon dont l'action individuelle modifie ou non les
grands équilibres entre pouvoirs. L'on s'efforcera évidemment
le plus tôt possible, de tester ces modèles dans la
vraie vie, fut-ce à échelle réduite, comme
je le disais précédemment.
Alain
Donnons-nous des exemples de ce que tu
proposes, en commençant par ce que je vois à peu près
bien, l'analyse de système.
Bernard
Je crois qu'il faudrait reprendre, dans
l'analyse des systèmes sociaux, les concepts et les outils
méthodologiques des sciences du cerveau. Les spécialistes
(sauf peut-être les psychanalystes, toujours en retard d'un
train) ont depuis longtemps renoncé aux approches psychologiques
pures, pour rechercher ce qui correspond, au niveau des neurones,
groupes de neurones et zones cérébrales, aux différentes
activités sensorielles et cognitives. L'imagerie cérébrale,
l'électroencéphalographie, donnent des représentations
de plus en plus précises, et objectives, de ce qui se passe
quand nous percevons, parlons, pensons.
Il faudrait étendre cela aux échanges
et interactions entre individus humains au sein des groupes sociaux.
Il va devenir relativement facile d'identifier et observer de tels
échanges, en les traitant comme des objets matériels.
Alain
Cela ne nous conduit-il pas à évoquer
de nouveau le concept de mèmes, dont nous avons abondamment
parlé précédemment?
Bernard
Les mèmes représentent une
forme simplifiée d'échanges entre cerveaux, mais précisément,
comme il s'agit d'une forme simplifiée, il peut être
utile de commencer les analyses par eux. Nous pouvons en effet considérer
un même comme une suite d'informations, une espèce
d'algorithme, identifiable au moment où il circule dans la
société sur les réseaux de communication interindividuels:
la parole, l'écrit, l'image, etc. Mais c'est aussi, dans
les cerveaux des individus émetteurs et récepteurs,
comme dans les cerveaux de ceux qui l'ont mémorisé,
une certaine configuration de liens synaptiques, en relation avec
différentes zones cérébrales susceptibles de
lui donner un sens - sens d'ailleurs pouvant être différent
selon les individus, tout en comportant sans doute un tronc commun
à tous.
Alain
J'entends bien, mais quel serait l'intérêt
d'étudier de telles entités, à supposer qu'il
soit réaliste d'envisager ces études, lesquelles,
vu le nombre des mèmes et des cerveaux affectés, pourraient
nécessiter des centaines d'années d'IRM et d'interprétation
?
Bernard
En principe, l'intérêt serait
considérable. Considérons un slogan politique ou commercial,
se répandant dans la société sur des supports
variés, et entrant en compétition darwinienne avec
d'autres sur ces supports. Etre capable de dire, ne fut-ce que grossièrement,
à quels contenus cognitifs il se heurte dans la tête
des gens, pourquoi dans certains cas il provoque un rejet, pourquoi
dans d'autres cas il entre en sympathie ou résonance avec
certaines représentations propres à telle ou telle
personne, et provoque de proche en proche un engagement plus ou
moins complet de ladite personne, "envahie" ou "contaminée"
par ce slogan, serait tout à fait instructif...
Alain
N'est-ce pas ce que cherchent à faire
les publicitaires ou les chargés de communication politique,
en cherchant le mot ou l'argument qui leur apportera des acheteurs
ou des adhésions? De telles études me font un peu
peur. Plus que jamais, elles donneront naissance à des entreprises
de mise en condition des individus.
Bernard
Le risque existe, mais il sera atténué
si précisément les dits individus participent, aussi
démocratiquement que possible, à ces études.
Ce sera alors pour eux un moyen de se mieux connaître eux-mêmes,
afin précisément d'échapper aux conditionnements.
De toutes façons, il faudra faire
appel à des chercheurs aussi indépendants que possible
des intérêts économiques du moment ? Aujourd'hui,
les études d'impact des slogans publicitaires ou politiques
se font de façon très orientée et peu scientifique,
laissant place à toutes sortes de dérives possibles.
Il faudra entreprendre de façon systématique l'analyse
des mécanismes neurologiques et des traitements d'informations
dans les différentes parties du cerveau concernées
par l'échange des messages et séries d'informations.
Evidemment, tout se mêle dans une personnalité, les
déterminismes sociobiologiques comme les acquis culturels,
ce qui ne facilite pas les analyses. Mais, en travaillant sur un
nombre d'individus suffisants, il devrait être possible d'obtenir
certains résultats statistiques intéressants, susceptibles
d'être raffinés ultérieurement.
Alain
Peut-on espérer une objectivité
suffisante, de type scientifique, dans des études qui tendraient
à démonter les mécanismes de mise en condition
des individus par les méga-machines sociétales, et
qui viseraient, in fine, à accroître les possibilités
de prise de conscience et d'intervention des individus sur ces mêmes
méga-machines?
Bernard
C'est tout le problème. Qui décide
de quoi, dans le progrès des sciences en général,
et de la connaissance sociale en particulier ? Si nous sommes soumis
à des phénomènes de dynamique de masse, que
pouvons-nous y faire. Si, par ailleurs, certains individus disposent
de pouvoirs sur les autres, par le biais des réseaux d'information,
il serait naïf de croire qu'ils vont les abandonner.
Alain
Alors ?
Bernard
Je pense qu'en fait, les choses sont plus
compliquées qu'il n'y paraît. Je crois vraiment, pour
ma part, que le développement des technologies de l'intelligence
artificielle (pour parler simple) va conduire de lui-même,
et sans que personne ne le décide, à la mise en évidence
progressive des phénomènes sociétaux qui nous
déterminent ? Cette mise en évidence, à son
tour, générera des prises de conscience individuelles
susceptibles de faire apparaître de nouveaux agents intelligents
dont le potentiel "révolutionnaire" , sur le mode de la mutation-sélection,
se révèlera progressivement.
Alain
C'est sur le renforcement de l'individu,
ou plutôt de l'individuation, que tu mets tes espoirs ?
Bernard
Exactement, dans la mesure où l'on
entend par individuation l'accroissement - essentiellement du fait
du progrès technique - du nombre d'agents, individus ou petits
groupes, dotés de moyens de plus en plus puissants pour s'informer,
prendre conscience d'eux-mêmes et, finalement, agir, de façon,
soit coordonnée, soit anarchique.
Aucun de ces agents, en lui-même,
ne disposera de moyens lui permettant de prétendre qu'il
est mieux placé que les autres pour décrire le monde.
Mais leur multiplication aura deux conséquences : d'abord
briser le monopole de la représentation et du discours qui
avait échu aux méga-structures sociales, et d'autre
part, créer une situation de compétition darwinienne
entre systèmes de représentations, qui provoquera
nécessairement, à terme, l'émergence de nouveaux
concepts, de nouvelles idées et finalement de nouvelles forces,
dont on peut espérer qu'elles seront mieux représentatives
de la complexité du monde.
Alain
Tout cela est bien abstrait. Peux tu donner
un exemple de ce à quoi tu fais allusion ?
Bernard
Prenons notre propre cas. Nous sommes (pensons-nous)
libres, intelligents, et bien à l'abri des mises en conditions
primaires qui sévissent sur les hommes des sociétés
moins développées. Mais, si tu y réfléchis,
tu verras que tu es, d'ores et déjà, en grande partie,
instrumentalisé par des processus quasi-automatiques, bien
antérieurs à la science des automates, processus dont
l'intelligence globale dépasse à peine celle d'un
grand singe, et qui pourtant fonctionnent comme des donneurs d'ordre
limitant sérieusement ton libre-arbitre. Ces processus existent
sous des formes à peine modifiées depuis la nuit des
temps des sociétés humaines. Il y a tout lieu de croire
qu'ils sont la transposition, au niveau de ces sociétés,
de processus pas très différents apparus dans le monde
animal: dominance et pouvoir, par exemple.
Ce que je te propose, plutôt que
de discuter comme un Sartre ou un Raymond Aron en termes de liberté,
c'est d'examiner ces forces qui nous conditionnent, ou cherchent
à nous conditionner, comme s'il s'agissait d'automates, d'automates
sociétaux ou
mais alors d'automates bien particuliers,
d'automates sociétaux ou mégamachines sociétales,
pour reprendre le mot de Lewis Mumford*. Ces machines sont faites
d'individus, avec des neurones produisant des idées, elles
sont faites de contenus informationnels externes transmis par l'éducation
ou par les réseaux, elles sont faites d'équipements
mécaniques et investissements matériels extrêmement
contraignants.
Imaginons que nous puissions analyser une
société comme la nôtre avec d'immenses caméras
à résonance magnétique, inspirées de
l'imagerie cérébrale, caméras capables de détecter
tous les composants d'une méga-machine sociale, comme le
lobby de l'automobile, par exemple. Nous verrions alors notre pauvre
société enserrée dans une véritable
toile d'araignée de produits issus d'elle et pénétrant
partout, aussi bien sous forme d'idées toutes faites entrées
dans nos cerveaux que de résidus de déchets pétroliers
dans les décharges industrielles, ou de CO2 en excès
dans l'atmosphère. La même chose apparaîtrait
sous des formes différentes à propos des dizaines
d'autres méga-machines qui nous mobilisent et nous déterminent.
Je t'en donne deux autres exemples, qui
sévissent l'un comme l'autre dans nos sociétés
modernes: le lobby automobile, très proche de celui du pétrole,
et le fanatisme religieux. Si tu analyses comment se manifestent
et comment fonctionnent ces automates économico-sociologiques,
tu trouveras d'innombrables hommes et groupes, des équipements,
des objets multiples, des flux financiers et économiques,
des documents écrits ou mis en mémoire d'ordinateur,
des messages échangés en permanence sur divers média,
d'interminables discussions avec arguments ou "idées" échangés,
des objets mentaux dans les cerveaux des gens, des médiateurs
chimiques générant des pulsions et réflexes
dans leur inconscient, etc., etc.. Des infrastructures lourdes,
fortement structurantes, font partie de ces systèmes et leur
donnent, si l'on peut dire, leur coquille extérieure. Le
lobby automobile, par exemple, est constamment réactivé
par l'existence des autoroutes, qui sont là pour des siècles.
Les fanatismes religieux obéissent à des déterminants
moins visibles, mais également structurants, liés
par exemple à la géopolitique.
Tout ceci pèse et se mélange
dans la définition du comportement d'ensemble de la société
globale, d'une façon pratiquement inconnue, mais qu'il serait
bon de connaître, si l'on voulait développer, par exemple,
une meilleure participation démocratique aux grandes décisions
économiques, ou une contestation écologique avertie.
Aux beaux temps de la société
industrielle triomphante, nul n'était en mesure de tenir
le discours simple que je viens de résumer. Les gens comme
toi et moi étaient embrigadés dans des systèmes
rigides de croyance économique, ne laissant aucune part au
doute et à la prise de recul critique. A plus forte raison,
nul n'avait les moyens d'entreprendre une étude tant soit
peu scientifique de l'emprise des monopoles industriels. Il en était
de même quelques décennies plus tôt, lorsque
les sociétés européennes étaient sous
l'influence des religions. Dans le monde moderne, malheureusement,
la plupart des ressortissants des pays pauvres, faute de moyens
d'information et de réflexion, ne peuvent échapper,
faute de moyens adéquats, aux conditionnements primaires
dont nous commençons à nous débarrasser.
Alain
Qui me garantira que, lorsque j'aurai mené
des études supposées scientifiques du monde économique
et social qui me conditionne, j'aurai échappé aux
conditionnements en question et acquis suffisamment de pouvoir pour
me transformer en acteur ?
Bernard
Si des centaines de personnes font comme
toi, dans le plus grand désordre possible afin d'éviter
la pensée unique, nous verrons apparaître une nouvelle
complexité dans l'espace des représentations, d'où
nécessairement découleront de nouvelles idées,
de nouvelles actions et sans doute de nouveaux équilibres
offrant un rôle accru aux acteurs individuels.
Alain
La question qui se pose déjà
à nous est de savoir si les automates technologiques et les
réseaux que nous avons évoqués précédemment
vont ou non améliorer notre aptitude à l'intelligence
et à la conscience. Certains disent qu'il s'agit là
d'une nouvelle machine à mettre les esprits indépendants
sous le contrôle des maîtres actuels de la société
de l'information. Les ennemis des technologies de l'information
t'expliqueront que tu es déjà conditionné par
les fabricants de machines électroniques, de réseaux,
de capteurs divers, sinon par des forces plus obscures se cachant
derrière tout cela.
Bernard
Certes, il y a un danger. Mais il semble
quand même indiscutable que la multiplication et la diversification
des idées ne peut que servir la connaissance en particulier
et la démocratie en général. On peut dire la
même chose de l'intelligence sociale et de l'intelligence
individuelle. Plus tu fais entrer dans ton cerveau d'idées
diverses, éventuellement contradictoires, plus tu accrois
ton aptitude à un comportement rationnel, même si ton
esprit ne dispose pas d'un discriminateur lui permettant de dire
: là est la vérité, et là est l'erreur.
Le débat social, comme le débat au cur des cerveaux
individuels, résulte de l'affrontement darwinien, sur divers
théâtres de confrontations, de systèmes physiques
d'informations et de contenus sémantiques ou idées
dont seuls survivent les plus aptes à s'adapter au milieu
constitué par les cerveaux et les corps à travers
lesquels ces systèmes transitent, ainsi qu'aux contraintes
de l'environnement s'imposant à ces corps.
C'est ce que Dennett* explique, dans son
traité sur la conscience. Il n'y a pas un maître à
penser qui siège au sommet de mon cerveau et qui juge les
idées défilant devant lui, afin d'adopter la meilleure.
Il y a seulement des conflits entre multiples systèmes d'informations,
engrammes, objets mentaux, conscients (transparents les uns aux
autres) ou inconscients (opaques). Les uns sont archivés
en mémoire plus ou moins durablement, les autres entrent
en permanence par la voie des organes sensoriels et de communication.
Les plus compétitifs de ces objets, ici et maintenant, l'emportent
et se parent, faute de mieux, du glorieux nom de pensée consciente
et réfléchie. Même si ce processus d'élaboration
de la conscience réfléchie nous paraît faire
une part excessive au hasard et à la nécessité,
c'est le seul concevable (sauf à demander la vérité
à d'hypothétiques révélations divines)
. La même logique s'applique au niveau des consciences collectives.
Alain
Pour toi, les travaux sur l'Internet, l'intelligence
artificielle, la robotique et autres technologies, dès lors
qu'ils seront pris en mains par des individus ou petits groupes
décidés à s'en servir pour améliorer
leurs compétences d'agents intelligents répartis,
contribueront à cette évolution de la société
dans le sens d'une plus grande conscience collective ?
Bernard
Je n'en doute pas, mais ces mêmes
travaux pourront aussi conduire à l'amélioration de
la gouvernabilité collective. Il ne suffira pas d'être
conscients, il faudra agir, en mobilisant les ressources des techno-sciences,
face aux défis internes et externes, résultant de
l'expansion brutale de l'espèce humaine. C'est ce que nous
commençons à voir à propos de la lutte contre
le réchauffement global, par exemple. Il faudrait de plus
en plus de personnes compétentes et actives pour empêcher
Mr Bush Jr et les lobbies minoritaires mais puissants qu'il représente
de définir seuls notre avenir. Les politiques déplorent,
à juste titre, l'ingouvernabilité du monde moderne.
C'est parce que, précisément, ils n'ont pas compris
qu'ils devaient susciter les contre-pouvoirs susceptibles d'encourager
la prise de décisions plus adaptées aux besoins collectifs
tels que les définissent les experts
Aussi vastes et réactifs que soient les cerveaux des dirigeants
(quand ils ne sont pas enténébrés par l'auto-satisfaction
ou la paranoïa), aussi riches les systèmes d'information
et d'aide à la décision dont ils disposent aujourd'hui,
ils ne peuvent prétendre saisir qu'une infime réalité
tant de la mégamachine que du milieu complexe dans laquelle
elle se meut, s'ils ne s'appuient pas sur des réseaux de
nouveaux agents décidés à intervenir eux-aussi
dans la gouvernance globale.
Alain
J'en conclu qu'il va falloir que nous discutions
ultérieurement des façons selon lesquelles les technologies
et méthodes de l'intelligence en réseau pourraient
éventuellement améliorer l'intelligence des gouvernants
et de leurs mandants.
Auteurs cités (signalés par * dans le texte)
Pierre Bergé, Yves Pommeau, Monique Dubois-Gance Des rythmes
au chaos Editions, Odile Jacob 1994
Alain Cardon, Conscience
artificielle et systèmes adaptatifs, Eyrolles, 1999
Antonio Damasio, Le
sentiment même de soi, Editions Odile Jacob, 1999
Richard Dawkins, Le
gène égoïste, Armand Colin , 1990
Daniel C. Dennett, La
conscience expliquée, Editions Odile Jacob, 1991-1993
Jean-Louis Dessalles (voir
notre article)
Gerald Edelman, Comment
la matière devient conscience, Odile Jacob, 2000
Walter Freeman, How
brains make up their minds , Phoenix, 1999
Jean Guilaine et Jean Zammit, Le sentier de la guerre, Seuil,
2000
Michio Kaku, Visions - Comment la science va révolutionner
le XXIe siècle, Albin Michel, 1999
La suite dans un prochain numéro:
chapitre 4. Hommes et automates
Automates Intelligents © 2001
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