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Mars
2001
propos
recueillis par Christophe Jacquemin
Catherine Fuchs,
directeur du programme Cognitique du ministère de la Recherche
Catherine
Fuchs, linguiste, directeur de recherche au CNRS, est directeur
du programme cognitique.
Cette action concertée incitative lancée en
janvier 1999 par le ministère chargé de la
Recherche est prévue sur quatre ans.
A mi-parcours de son existence, ce sont quelque 136 projets
de recherche qui sont aujourd'hui soutenus, pour un montant
global de plus de 28 millions de francs. Ces projets sont
issus d'appels à propositions ou à de demandes
spontanées émanant des laboratoires.
Christophe
Jacquemin :Le ministère de la recherche à lancé
en 1999 une Action Concertée Incitative "Cognitique". Quels
en sont ses objectifs ? Catherine
Fuchs : L'action concertée cognitique,
qui concerne avant tout la recherche fondamentale -ce qui n'exclut
pas bien sûr les applications, a pour vocation d'encourager
les recherches interdisciplinaires sur la cognition, en favorisant
les interfaces entre d'une part les sciences humaines et sociales
et, d'autre part, les sciences de la vie, les sciences de l'ingénieur
et les sciences de l'information. Il s'agit d'aider les premières
à acquérir une meilleure visibilité au sein
des sciences de la cognition, et les secondes à intégrer
la dimension humaine et sociale dans toute sa complexité.
Rappelons que les sciences de la cognition connaissent aujourd'hui
un développement considérable, aussi bien en France
qu'à l'étranger. L'avancée des recherches passe
par l'étude des circuits neurobiologiques et des mécanismes
physiologiques, par des modélisations et des simulations
sur ordinateur, par des études sur le rôle de l'environnement
socio-culturel, sur les liens entre le langage et la pensée,
sur les rapports entre l'humain, l'animal et le robot, etc. Ce champ
concerne donc une communauté multiple.
L'une des missions très précise donnée à
ce programme a été de mailler des communautés
scientifiques n'ayant pas forcément jusqu'ici l'habitude
de travailler ensemble. Pas seulement des disciplines, mais des
secteurs de disciplines et, en particulier, veiller à ce
qu'il y ait toujours dans ce maillage la présence d'équipes
du secteur des sciences humaines et sociales qui, jusqu'ici, n'ont
pas été sur le devant de la scène dans le domaine
des sciences cognitives.
C.J
: Lancer
cette action partait-il alors du constat que les scientifiques des
différentes disciplines ne travaillaient pas encore assez
ensemble, à la différence de pays comme les Etats-Unis
ou le Japon ? C.F : Absolument.Je
pense que la France mène des recherches très intéressantes
dans le domaine des sciences cognitives mais il est vrai que la
collaboration interdisciplinaire n'est pas assez favorisée
par les structures institutionnelles. Que ce soit dans les organismes
de recherche ou dans les universités, les filières
sont très disciplinaires. Pour prendre un exemple, il n'y
a qu'un seul institut de science cognitive sur notre territoire,
celui de Bron, près de Lyon, et qui s'est monté très
récemment. Et c'est une belle différence avec les
pays étrangers. On compte plusieurs de ces instituts aux
Etats-Unis, pour ne citer que ce pays...
C.J
: Qu'espérez-vous
de ces collaborations ? C.F
: J'espère qu'elles vont contribuer à faire avancer
les recherches et produire des résultats nouveaux, modifiant
dès lors le regard porté sur les différents
domaines. Il s'agit ici d'une véritable action incitative
: les projets proposés par les scientifiques en réponse
à des appels d'offres, ou par propositions spontanées,
ne sont retenus que si ils impliquent des équipes venues
de secteurs disciplinaires différents et comptent au moins
parmi elles une équipe de sciences humaines et sociales.
Les projets de recherche doivent aussi encourager la soutenance
de thèses. Notre programme, dans ce cadre, vise à
aider les jeunes à la fois à se former, mais surtout
à se lancer dans la recherche et à innover dans ces
disciplines.
C.J
: Quelles
sont les retombées de cette action concertée pour
le citoyen ? C.F
: Même si j'insiste sur le fait que cette action s'attache
avant tout la recherche fondamentale, les grands domaines d'applications
concernent principalement à mon sens quatre secteurs : tout
d'abord celui de la médecine, en particulier l'aide aux handicaps
vue ici dans une perspective cognitive (d'un point de vue qui n'est
pas seulement lié à la technique ou aux appareillages),
celui de l'éducation, celui des nouvelles technologies et,
de façon beaucoup plus ponctuelle, celui des transports.
C.J
: Vous
avez lancé différents thèmes au sein de cette
action: cognition spatiale, perturbation et récupération
des fonctions cognitives, langage et cognition, art et cognition,
nouvelles technologies et cognition... Pourquoi ces thèmes
précisément ? C.F
: Ce choix s'appuie sur les réflexions, les délibérations
et les conclusions d'un Conseil scientifique placé sous
ma direction. Celui-ci se compose de chercheurs de renom, représentatifs
des toutes les disciplines concernées par la cognitique.
Après analyse et discussion, il nous a semblé
qu'il s'agissait là de thèmes transversaux rencontrés
par toutes les disciplines, thèmes fédérateurs
sur lesquels elles pouvaient collaborer.
C.J
: Quels
sont les critères qui conduisent à retenir tel ou
tel projet ? C.F : Distinguons critères
et mode d'évaluation.
Pour ce qui est du mode d'évaluation, il consiste en des
expertises croisées : pour chaque dossier présenté,
plusieurs experts qui sont à la fois des membres du conseil
scientifique et des membres extérieurs -scientifiques de
renom en France, et à l'étranger- , et en une synthèse
de tous ces avis par le conseil scientifique.
L'originalité de notre action réside aussi dans le
fait que nous ne nous contentons pas simplement de retenir des projets
et de les financer. Nous les suivons tout au long de leur existence.
Au bout de la première année, c'est à dire
à mi-course, nous avons par exemple organisé des réunions
de suivi auxquelles assistait l'ensemble des responsables de projets
sur un thème donné. Chacun a été auditionné
par le Conseil scientifique, en présence de tous. Ceci permet
d'une part au Conseil de voir comment le projet a démarré,
où il en est et de savoir si l'équipe a besoin de
tel conseil ou de telle aide. D'autre part, c'est une bonne solution
pour que les différents responsables de projet se connaissent
mieux entre eux. C'est une manière de mieux structurer la
communauté scientifique en invitant aussi -mais ce n'est
pas une obligation- les différentes équipes à
se rencontrer, à tisser des liens et à former des
réseaux.
En ce qui concerne les critères d'éligibilité,
c'est la qualité scientifique du projet et de son équipe, son
originalité, son caractère interdisciplinaire, sa
faisabilité dans le calendrier proposé qui priment.
C.J
: La
robotique, l'intelligence artificielle ou la réalité
virtuelle* sont-ils bien représentés parmi l'ensemble
des différents dossiers aujourd'hui soutenus ? C.F : Oui. On en trouve dans tous les
thèmes du programme.
Citons, par exemple, pour le thème Cognition spatiale,
les projet "Percevoir l'espace avec la main. Rôle des spécificités
du système haptique manuel dans la perception de l'espace"
ou encore "Système de navigation biologiques et artificiels
: apprentissage de routes par des fourmis et par un robot mobile
autonome". Concernant le thème Perturbation et récupération
des fonctions cognitives, mentionnons des projets comme
"Application des techniques de réalité virtuelle à
l'évaluation et à la rééducation des
désordres cognitifs" ; pour le thème Langage et
cognition, citons par exemple "ABISPA : apprentissage bayésien
intersensoriel de structures phonologiques par un androïde
bébé" ou encore "Langage, image, mouvement et cognition"
; dans Arts et Cognition "L'interactivité intelligente
(connexionnisme, évolutionnisme et vie artificielle), dans
les arts numériques en relation avec la physiologie de la
perception du mouvement et de l'action"...
Je peux vous en citer d'autres mais l'énumération
risquerait de devenir rébarbative (rires).
C.J
: Un
projet en particulier vous a-t-il vraiment étonnée
? C.F
: Oui. Le projet "Les déterminants cognitifs de
l'organisation spatiale du footballeur", que l'on trouve dans le
thème Cognition spatiale, est une chose intéressante
parce qu'il regroupe le secteur des STAPS (éducation physique)
avec des spécialistes de la physiologie et de la robotique.
C'est une alliance interdisciplinaire des plus intéressantes.
C.J
: Revenons
à l'ensemble des projets : y-a-t-il eu d'autres associations
auxquelles vous n'aviez pas pensé ? C.F
: Oui, et nous en avons été très contents.
Je pense par exemple au thème Cognition spatiale où
l'on relève la présence d'architectes et d'urbanistes.
Ils sont évidemment impliqués par l'espace, mais ils
ne sont pas couramment présents dans le domaine des sciences
cognitives.
Sur le thème Croyance et cognition, nous avons eu
également beaucoup de bons projets pilotés par
des économistes.
C.J
: Quel
constat tirez-vous à mi-parcours de cette action ? C.F
: Il s'avère que les degrés d'avancement sont
divers selon les projets. Dans l'ensemble, il s'agit de bons projets,
menés sérieusement et de façon intéressante.
A partir de cette année, je souhaite travailler à
la valorisation de certains d'entre eux. Encore une fois, ce sont
des projets de recherche fondamentale : les chercheurs n'ont ni
le temps ni le goût de s'atteler au problème de la
valorisation. Mais en les aidant, en trouvant des relais, des partenaires,
tout est possible
Par ailleurs, nous menons une politique de communication en direction
des scientifiques et du grand public. Nous organisons cette année
-nous l'avons fait aussi l'année dernière- un cycle
de journées scientifiques. Ces journées abordent tout
à tour chacune des disciplines impliquées dans les
sciences cognitives, en essayant à la fois de faire un point
à l'intérieur de la discipline, mais aussi de montrer
les résultats que l'on peut attendre d'une collaboration
avec d'autres disciplines. Par exemple, nous avons eu un cycle "linguistique
cognitive" avec une matinée axée sur la discipline,
s'attachant notamment à montrer ce que signifiait pour un
spécialiste de cette matière de dire qu'il faisait
de la "linguistique cognitive" ; la session d'après-midi
s'attachant quant-à-elle à montrer comment ces linguistes
collaborent avec les psychologues, les psycholinguistes, les neurologues
ou les informaticiens..,. et quel genre de recherche ils font ensemble.
Nous avons également organisé un cycle sur l'anthropologie,
sur l'économie... Il y en aura d'autres, notamment sur la
robotique. La prochaine, qui se tiendra le 23
mars au ministère de la Recherche, sera consacrée
à la philosophie cognitive.
Nous prévoyons aussi une série de journées
phare, destinées à montrer au grand public ce que
peuvent apporter les sciences cognitives dans des domaines comme le
corps, la douleur, l'éthique. Citons également la
bourse : Eh oui, les sciences cognitives ont aussi des choses à
dire à ce sujet
C.J: Quels
sont pour vous les secteurs clés en matière de développement
du champ de la cognitique?Quels
défis sont à relever ? C.F
: Il me semble nécessaire de faire en sorte que le secteur
des sciences de la vie, plus particulièrement des neurosciences
intégratives, se
développe non seulement pour lui-même, mais aussi en
collaboration avec d'autres domaines. Et par ailleurs que l'ensemble
des disciplines intègre au mieux toutes les techniques
nouvelles et très prometteuses d'imagerie cérébrale,
pour ne citer que celles-là, qui ne feront que se développer.
Nousdevons aider à former le plus grand nombre de scientifiques
à ces techniques, y compris ceux venant d'autres secteurs
que celui des sciences de la vie. Il est impératif de prendre
conscience de l'importance des enjeux, mais aussi des contraintes,
des difficultés techniques inhérentes au domaine de
l'imagerie. Nous devons faire en sorte que l'ensemble des scientifiques
puissent venir dans ces laboratoires pour développer, avec
les spécialistes du secteur, des projets qui leur tiennent
à coeur. C'est une direction qui me semble extrêmement
prometteuse. Les neurosciences ne doivent pas rester seules dans
leur coin. Si les sciences humaines et sociales ont à gagner
à travailler avec les scientifiques de ce domaine, l'inverse
est aussi vrai. Et ce que je dis là s'applique également
aux secteurs de l'informatique et de la robotique.
* Nous présenterons prochainement
plus en détail les travaux qui ont été soutenus
en ces domaines.