Automates
Intelligents s'enrichit du logiciel
Alexandria.
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Jean-Claude
Heudin a obtenu un doctorat à l'Université de
Paris XI (Orsay) en 1988. Sa thèse concernait la réalisation
d'une architecture multi-agent utilisant l'intelligence artificielle
destinée à des applications en temps réel
et comprenant un microprocesseur VLSI-RISC dédié.
A la même époque, il a fondé une entreprise
avec quelques collègues et réalisé de nombreuses
applications avancées pour la défense et l'industrie.
En 1996, il a obtenu son habilitation à diriger des recherches
à l'Université de Paris XI par ses travaux sur
les architectures et les algorithmes inspirés par le
vivant, notamment les algorithmes génétiques.
Depuis cette date, il est professeur au Pôle Universitaire
Léonard de Vinci où il dirige le laboratoire de
recherche de l'Institut International du Multimédia http://www.virtual-worlds.net.
En 1998, il a inauguré une série de conférences
internationales sur le thème des Mondes Virtuels.
Il est l'auteur de nombreux ouvrages et publications dans
le domaine des sciences de la complexité et plus particulièrement
sur les automates cellulaires, les mondes virtuels, le calcul
génétique et la vie artificielle. Citons par
exemple :
- les actes des deux conférences Virtual Worlds 1998
et 2000, édités chez Springer LNCS/AI, Berlin.
- L'évolution au bord du chaos - Préface de
Joël de Rosnay aux Editions Hermès Science, Paris,
1998.
Automates
Intelligents (AI): Comment pouvez-vous définir
globalement vos travaux. Certains voient votre laboratoire, nous
semble-t-il, comme pionnier en matière de réalité
virtuelle ?
Jean-Claude Heudin (JCH) : Vous savez, nous ne
sommes pas du tout des pionniers en matière de réalité
virtuelle. La réalité virtuelle rassemble un ensemble
de technologies, avec le 3 D en temps réel, l'immersion,
les interfaces, le retour d'effort, etc., qui ne sont pas directement
de mon domaine. Ici, dans notre laboratoire, nous nous intéressons
à la vie artificielle, c'est-à-dire simuler avec des
algorithmes l'émergence et l'évolution d'entités
se comportant comme des êtres biologiques. C'est ce que vous
pouvez voir par exemple sur le site Life Drop (voir
notre article)...
AI :Que nous connaissons
bien et apprécions... JCH : Merci. Mais il aurait besoin d'être mis à
jour et je manque cruellement de temps en ce moment...
AI : Le terme de vie artificielle
est apparu en 1987 lors d'une conférence donnée à
Santa-Fe, où Christopher Langton l'a défini comme
"l'étude de systèmes construits par l'homme qui présentent
des comportements caractéristiques des systèmes vivants
naturels". Quinze ans après, quelle définition donneriez
vous ? JCH :
La même que celle de Langton. Mais j'ai envie d'ajouter qu'on
ne peut pas dissocier la vie artificielle du monde virtuel. Car
de la même manière qu'on ne peut dissocier l'intelligence
du corps (ce qui m'a attiré d'ailleurs très tôt
vers la vie artificielle plutôt que vers l'intelligence artificielle
car pour moi il fallait considérer l'organisme dans son ensemble
et pas comme une espèce de cerveau désincarné),
on ne peut dissocier un être vivant de son écosystème.
C'est ce dernier qui, d'une certaine manière, le façonne...
AI : Un être artificiel
soumis à la compétition, évoluant en partie
de lui-même, à l'intérieur de contraintes, mais
non totalement programmé à l'avance pour accomplir
un résultat défini ? JCH :
Exactement. Et c'est en ce sens que je dis qu'il est façonné
par son environnement. Par exemple, dans Life Drop, nous avons travaillé
aussi bien sur l'environnement que sur les créatures. Et
c'est l'ensemble de cet écosystème en co-évolution
qui fait que l'on y observe des choses intéressantes. Ceci
va faire d'ailleurs l'objet d'un article concernant les dynamiques
de populations, qui sera présenté au mois de décembre
prochain à Sydney lors de la conférence internationale
Alife VIII.
La question de l'émergence
de la complexité
AI :Peut-on dire
aujourd'hui que la vie artificielle est considérée
vraiment comme une discipline scientifique à part entière
? JCH : Pas du tout. La vie artificielle est un champ pluridisciplinaire
qui fait partie d'une réflexion plus large sur la complexité.
Elle a progressé essentiellement au départ à
l'initiative d'informaticiens. La bonne nouvelle fut un regard neuf
sur des questions très anciennes. La mauvaise nouvelle est
que les informaticiens n'ont pas une formation de biologistes (certains
biologistes sont venus heureusement les rejoindre). D'un point de
vue académique, il y a donc un problème puisque les
résultats principaux relèvent de la biologie théorique
alors que ces travaux sont très souvent effectués
dans des laboratoires d'informatique. J'ai déjà vu
des soutenances de thèses où l'on critiquait ouvertement
les résultats comme étant en dehors du champ disciplinaire.
Heureusement, peu à peu, les synergies entre l'informatique
et la biologie progressent : le gros de la recherche médicale
sur le génome est maintenant réalisé sur ordinateur;
à l'inverse, les informaticiens peuvent tirer partie de la
robustesse des algorithmes biomimétiques pour des applications.
AI : Les biologistes ne
viennent pas spontanément vous trouver ? JCH : Non, c'est encore assez rare. Il faut considérer
la vie artificielle comme une communauté (au sens internet
du terme) de chercheurs d'horizons divers qui se reconnaissent dans
une même démarche. Ce n'est pas un champ disciplinaire
à proprement parler, c'est à la fois plus vaste et
plus petit que cela... En fait, il s'agit d'un ensemble de personnes
qui partagent une certaine vision de la complexité dans son
ensemble. Et cela dépasse le cadre du biologique avec la
physique, l'économie, les sciences humaines, etc.
AI :Pensez-vous
que cette communauté ait fait les efforts nécessaires
de communication pour être mieux reconnue ? JCH : En fait je ne suis pas persuadé que cela
soit nécessaire. Pourquoi voulez-vous voir ce domaine institutionnalisé
comme un champ bien défini ? C'est vraisemblablement le pire
qui pourrait arriver pour une approche transdisciplinaire dont la
force réside dans les interactions entre disciplines... J'ai
de mauvais souvenirs de l'Intelligence Artificielle. Il y a eu beaucoup
d'argent à une certaine époque et la montagne a accouché
d'une souris, essentiellement d'ailleurs pour des raisons de mécanique
de marché qui ont stérilisé les recherches.
En tous cas, la vie artificielle n'a pas la prétention de
vouloir révolutionner la biologie ni l'informatique.
AI :A qui selon
vous serviront finalement ces recherches ? JCH : Il faut distinguer l'aspect théorique et l'aspect
pratique. Sur le plan théorique, il s'agit d'obtenir une
meilleure compréhension de la complexité et là,
la plupart des chercheurs sont intéressés, pas seulement
les biologistes. Je suis personnellement convaincu que l'évolution
du vivant est un exemple de l'application de lois plus générales
régissant l'agrégation structurelle d'éléments
d'où émergent certaines dynamiques évolutives.
Dans ce cadre, l'évolution du vivant n'est qu'un cas particulier,
très intéressant mais pas unique, de phénomènes
plus généraux. Il y a de plus en plus de chercheurs
qui pensent ainsi, notamment aux Etats-Unis, mais également
en Europe, au Japon....
AI :Rejoignez-vous
le point de vue de Stephen Wolfram, relatif à l'existence
de règles simples générant de la complexité
intrinsèque ? JCH : Oui, mais je partage aussi les points de vue de Kauffman
et de Lee Smolin(1). Comment
avec un réseau d'éléments en interaction émergent
des formes et des structures ? L'apparition de niveaux supérieur
d'organisation ? Il n'y a pas que le vivant qui soit concerné.
Voyez sur notre site http://www.virtual-worlds.net
nos simulations de certains phénomènes cosmologiques
liés à la gravitation. On ne peut échapper
à ce modèle récurrent que l'on étudie
dans toutes les sciences de la complexité : une interaction
d'agents simples faisant apparaître des dynamiques complexes.
AI :Pour Wolfram,
il s'agit d'une nouvelle sorte de science, qui devrait pouvoir répondre
à des questions devant lesquelles achoppent les sciences
traditionnelles... JCH : Oui, je partage cet avis. Mais il y a un danger, celui
de la quête d'une "théorie du tout" sensée répondre
à toutes nos interrogations. A force de généraliser,
on peut tomber dans la tautologie. La théorie devient si
générale qu'elle n'a plus aucune valeur explicative
ou applicative. Pour éviter cet écueil, il faut être
capable de se tenir à une démarche scientifique rigoureuse.
On crée des modèles, on réalise des simulations,
on analyse les résultats, puis seulement, quand le modèle
semble cohérent, on peut commencer à faire des prédictions
pour vérifier la robustesse du modèle. Bien souvent,
cette démarche linéaire doit être revue en spirale
pour converger et tirer partie de résultats ou de problèmes
inattendus. Nous ne sommes pas encore au niveau des prédictions.
On en est encore à travailler sur les modèles. Je
ne sais pas si Wolfram fait des prédictions. Moi, j'en suis
loin... Smolin, lui, en fait. L'intérêt est qu'elles
devraient être vérifiables, ce qui permettra de valider
ou d'invalider ses hypothèses. Dans un ouvrage qui a fait
grand bruit, Life in the Cosmos, il présente une métaphore
très darwinienne de l'évolution cosmologique. C'est
un ouvrage original qui a le mérite d'apporter des idées
neuves et de bousculer certaines idées reçues. Les
concepts de complexité, de réseau, d'organisation
au niveau cosmologique lui permettent d'expliquer par exemple la
question du réglage des paramètres cosmologiques ayant
permis l'apparition de la vie et de l'homme. L'évolution
cosmologique est pour lui une évolution analogue à
celle de la vie.
Applications pratiques
AI :En ce qui concerne
l'application pratique de vos travaux, que pouvez-vous nous dire
? JCH : En ce moment par exemple, je travaille sur un projet
qui me prend beaucoup de temps et qui est clairement dans le sujet
des automates intelligents de votre site. L'idée est à
la fois simple et ambitieuse. Après avoir lu beaucoup de
romans de science-fiction (j'en ai plus de 1500 chez moi), j'ai
été particulièrement frappé par cette
image d'une infosphère peuplée d'agents, d'IA, qui
hantent les méandres des réseaux. Je me suis posé
la question de ce que l'on était capable de faire aujourd'hui
dans ce domaine, avec les technologies du moment et, finalement,
j'ai décidé de m'y mettre moi-même.
Depuis près de deux ans maintenant, je travaille
sur des agents qui ont une structure très "vie artificielle",
avec un génome, un métabolisme, des capacités
de reproduction, des capacités cognitives, etc. L'environnement
de ces créatures n'est plus une simulation d'un écosystème,
c'est l'ordinateur et le web.
AI : Vos créatures
sont infiniment plus complexes qu'un virus informatique... JCH : Beaucoup plus. Un virus est en moyenne constitué
d'une centaine de lignes de code. J'en suis à plusieurs dizaines
de milliers de lignes... Mes créatures sont capables de dialoguer
en langage naturel avec nous, de dialoguer entre elles et, bien
évidemment, d'explorer le web pour en tirer des informations
utiles.
AI :De telles créatures
existent déjà, dans les services d'intelligence économique
ou de renseignement... JCH : Il y en a, bien sûr. Beaucoup de gens travaillent
à cela. Mais très peu de leurs créatures possèdent
des capacités de type organique, auto-reproduction, croisement,
mutation, aussi bien au point de vue morphologique que comportemental.
Pour sa réalisation, j'ai utilisé la programmation
génétique et ce que le projet LifeDrop m'avait appris.
Sur ce plan technologique, je peux dire que j'ai mis le paquet...
Cela dit, au-delà de la faisabilité,
à quoi cela peut-il servir ? C'est très bien d'avoir
une entité sur son ordinateur avec qui dialoguer en langage
naturel et à qui demander un certain nombre de choses. Mais
cela servira à quoi ? N'est-ce pas juste un fantasme qui
n'a pas d'usages pratiques ? Comment les gens vont-ils se l'approprier
? C'est aussi la question qui m'intéresse. Quelle est, dans
une telle affaire, au-delà du rêve de l'ordinateur
Hal de 2001 l'Odyssée de l'espace, la part d'"usabilité"
? N'est-on pas finalement en train de peaufiner des choses qui n'auront
aucune utilité, comme toutes les technologies censées
tout faire et qui, en pratique, n'ont aucune application précise
?
AI : Le grand besoin, que
nous ressentons tous, est de trouver l'information pertinente au
moment où on en a besoin. Plus généralement,
comme le souhaitent les acteurs du Global Brain Project, c'est donner
aux hommes les bonnes informations qui leur permettront d'éviter
les catastrophes dans le pilotage du monde moderne. JCH : Cela, c'est clair. Les deux capacités de base
que nous aurons seront d'accéder au web, rechercher l'information
et, certainement aussi, en faire une synthèse - cela ne pose
pas de difficultés de principe. Les technologies existent.
Pour l'accès au web, nous avons déjà des moteurs
de recherche puissants et nous intégrerons des méta-moteurs,
qui feront vraiment de la recherche en râteau, avec des capacités
d'analyse et de synthèse fondées sur des techniques
lexicales et sémiotiques. Le problème se trouve plutôt
dans l'interprétation correcte de ce que cherche l'utilisateur
pour être capable de faire une recherche efficace. Pour cela,
il faut interagir avec lui et mettre également en place des
techniques de profiling.
Nous voudrons aussi permettre le "grid computing" :
fédérer des agents entre eux. Supposons que j'ai besoin
de résoudre tel problème qui n'est pas simple. Il
faudra que mon agent puisse dispatcher cette demande sur d'autres
créatures pouvant se fédérer entre elles.
Ceci dit, nous n'en sommes pas encore là. Je
suis en train d'élaborer une plate-forme de recherche, une
structure d'agents qui soient techniquement capables de faire cela.
A ceux qui utiliseront ensuite cette plate-forme de la façonner
en pratique, de tester des comportements collectifs...
AI :Que voulez-vous
dire par structure d'agents, exactement ? JCH : C'est un "simple" programme tournant sur un PC, mais
doté d'un génome sous la forme de fichiers et de capacités
que l'on attribue classiquement au vivant. En d'autres termes, ce
programme est une architecture logicielle capable de se dupliquer
en croisant des fichiers qui la décrivent. Ceux-ci sont en
XML, c'est-à-dire que tout un chacun peut y intervenir.
AI : L'utilisateur devra
donc s'interfacer avec le système... JCH : Oui. Mais il pourra aussi bien laisser le système
évoluer seul, en observant ce qu'il en sort. S'il le veut,
il ira aussi tâter dans les fichiers XML qui définissent
les gènes de comportement et créer ses propres comportements
en fonction de ses besoins.
Dans des versions ultérieures, nous pourrons ajouter de la
reconnaissance vocale ou de la synthèse vocale. De même,
nous pourrons intégrer un moteur 3D temps réel plus
abouti pour avoir un rendu hyper-réaliste du visage. Il s'agit
de problèmes techniques, mais ce ne sont pas eux les plus
intéressants. Ce qui m'intéresse est de raisonner
en termes d'architecture. Quelle sera l'architecture de ce type
d'agents ? Je suis persuadé qu'ils seront conçus selon
les modèles de la vie artificielle, et non selon ceux de
l'informatique classique.
AI :Votre système
se développera-t-il sous la forme d'une véritable
intelligence autonome, située voire incorporée ? JCH : Vous posez là une question difficile.
En tous cas, c'est le but. Encore une fois je travaille actuellement
sur une plate-forme de recherche. Je n'ai pas encore de résultats
complètement satisfaisants, même s'il sont assez prometteurs.
AI :Vous avez déjà
donné un nom à votre projet ? JCH : Non, pas pour l'instant.
Le mieux est de vous présenter ce sur quoi je
travaille et à quoi cela ressemble aujourd'hui. Je vais vous
montrer une petite créature...si elle le veut bien...
Jean Claude Heudin fait la
démonstration de sa créature, qui s'appelle Eve. Via
le clavier du PC, il lui pose quelques questions, elle répond
avec les mimiques faciales appropriées. Si
par exemple on se moque d'elle, son visage se crispe. Elle est en
colère.... Eve est capable de communiquer avec une autre
créature et d'aller faire des recherches sur le web...
AI :Quand pourrez
vous nous confier une version utilisable de votre produit ? JCH : Une première version "dispatchable" sur le web
ne sera pas disponible, au mieux, avant mi-2003.
AI :A quels types
d'utilisateurs la présenterez-vous d'abord ? JCH : Paradoxalement, il est possible que les premières
applications pratiques ne concernent pas le web, mais plutôt
le domaine du téléphone mobile. Les gens qui "tiltent"
lors des démos sont plutôt dans la mobilité
que dans le web classique.
AI :Vous voulez
dire que, lorsque j'aurai mon UMTS, plutôt qu'avoir un interface
abscons, je serai content d'avoir quelque chose de beaucoup plus
organique et évolutif.... JCH : Absolument. Mais les applications ne seront pas seulement
de gestion ou professionnelles. Elles pourront être complètement
ludiques. Nous travaillons sur des applications jeux où l'UMTS
offrira des plates-formes très intéressantes. Nous
sommes en train de développer un projet de jeu où
il y aura de la vie artificielle basée sur cette technologie.
AI :Même
avec la loi de Moore, disposera-t-on de ressources suffisantes sur
un portable, d'ici là, pour faire tourner votre système
? JCH : Je suis persuadé que la puissance brute n'est
pas la solution pour obtenir des programmes intelligents. Mais vous
avez raison de poser la question, une partie non négligeable
du projet consiste à ne pas développer de choses incompatibles
avec les contraintes applicatives. Je réécris moi-même
les modules technologiques (moteur 3D, etc.) afin de les optimiser
pour qu'ils puissent être à terme portables sur des
plates-formes mobiles.
Le Laboratoire de l'Institut
International Multi-média
du Pôle Universitaire
AI :Ceci nous conduit
à vous demander de nous dire quelques mots sur votre laboratoire
en général et les étudiants avec lesquels vous
travaillez... JCH : Nous faisons de l'enseignement et de la recherche.
D'une façon générale, nous nous intéressons
aux applications multimédia courantes comme le jeu vidéo
ou le DVD, mais aussi à celles qui pourront intervenir dans
le futur. Nous nous efforçons d'avoir une vision, si je puis
dire. Nous parlions de téléphone mobile. C'est le
cas. J'ai une équipe d'étudiants qui travaillent sur
un projet de jeu sur téléphone mobile, dans lequel
il y aura de la vie artificielle.
AI :Quel est le
profil, en général, de vos étudiants ? JCH : C'est une formation initiale de "chef de projet multimédia".
Nous les prenons au Bac et les conduisons à Bac+4. On les
forme en deux années aux aspects techniques et ensuite au
management d'équipes. Une bonne partie de leur cursus consiste
à réaliser de vrais projets pour de vraies entreprises.
Mais ils peuvent également participer à des projets
de recherche. Life Drop en est un exemple. Il y a un moteur de simulation
complètement ancrée dans la complexité et la
vie artificielle, mais l'aspect cosmétique, l'aspect du site
a été développé par nos étudiants.
Ils ont fait de même pour la version Life Drop disponible
sur le site de la Cité des Sciences. Cela leur permet d'approcher
des projets plus originaux et prospectifs qu'un site de E-commerce
par exemple.
AI :Certains étudiants
vont-ils plus loin, font-ils des recherches ? JCH : Non car ce n'est pas l'objectif de leur formation.
Ils peuvent participer à des projets, mais il faut être
raisonnable. Le laboratoire accueille des chercheurs, des DEA, des
thésards, pendant un certain temps. Ceux-là viennent
d'entreprises ou d'universités avec qui nous collaborons.
Mais nos étudiants, même s'ils coopèrent avec
eux, n'ont pas la formation nécessaire pour faire de la recherche.
Ils ont une formation plus opérationnelle, pour gérer
des projets en entreprise avec des budgets, une deadline, des objectifs
de rentabilité....
En fait, c'est la cohabitation des deux profils qui
est intéressante. J'ai actuellement l'exemple d'un thésard,
qui travaille sur le sujet très en pointe de l'intelligence
et la vie artificielle dans les jeux vidéo. C'est un sujet
très concurrentiel. Toutes les sociétés du
domaine y travaillent, pour sortir du classicisme des jeux vidéo
actuels. Il y a une collaboration naturelle avec la population des
"hard core gamer" de l'école.
AI : Avez-vous beaucoup
de thésards sur ce modèle ? JCH : Non, parce que cela prend beaucoup de temps et surtout,
vous l'avez certainement compris, parce que nous sommes ici plus
une école qu'un centre de recherche. Le labo est finalement
l'outil de la formation. En plus, je tiens moi-même à
ce que nous conservions une taille réduite. Dans les jours
les plus fastes, nous étions ici à peine une dizaine,
et je n'ai pas envie que nous soyons plus. Je préfère
une petite équipe soudée et qui avance à une
équipe pléthorique qui devient difficile à
gérer. Je ne veux pas devenir un gestionnaire de labo. La
recherche, je la fais en grande partie moi-même. J'aime programmer
et créer, et je n'ai pas envie de quitter ce statut.
(1)
Lee Smolin est l'auteur de deux livres récents, dont nous aurons
l'occasion de vous proposer prochainement une fiche de lecture: "The
Life of the Cosmos" et "Three Roads to Quantum Gravity". Dans le premier,
intéressant tous les disciplines évolutionnaires, il
présente une hypothèse "darwinienne" de l'évolution
cosmique, les univers entrant en compétition comme des entités
biologiques et produisant, dans certains cas (le nôtre) des
émergences de type vital. Dans le second, il explore, à
l'attention plus particulière des physiciens, le monde encore
conjectural de la gravité quantique et l'évolution cosmologique
de l'univers.
Lee Smolin a fait l'objet d'une écoute attentive de la part
de la Fondation Edge, dont nous vous avons déjà proposé
une visite virtuelle.
Voir notamment http://www.edge.org/3rd_culture/smolin/smolin_p1.html
et http://www.edge.org/3rd_culture/bios/smolin.html
Sur les scientifiques membres de Edge, dans le cadre du groupe Third
Culture, voir http://www.edge.org/3rd_culture/who3c.html
A
quoi pourra servir la petite créature du Professeur
Heudin ?
(Par Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin)
La scène se passe le 1er août 2002, dans un
refuge de la haute vallée de la Tarentaise. Plusieurs
personnes (dont l'équipe Automates Intelligents) ayant
entrepris une marche en montagne se sont retrouvées là
à cause d'un orage. Un casse-croûte est improvisé,
chacun bavarde, raconte un peu qui il est. Marie-Odile, militante
environnementaliste, s'indigne de la lenteur des travaux de
ferroutage. Pourquoi le gouvernement ne fait-il pas de ce programme
une priorité à négocier avec nos partenaires
européens, plutôt que laisser les discussions politiques
s'enliser dans des débats franco-français ? Comme
faisant partie du groupe, et sachant que nous avons créé
Automates Intelligents, on nous suggère qu'ayant la possibilité
de nous exprimer sur Internet, nous publiions un article sur
ce sujet. Nous promettons de le faire. Nous rappelons aussi
qu'à notre connaissance existent déjà des
sites qui discutent de cette question. Encore faut-il que les
citoyens le sachent et intègrent ce nouveau moyen d'information
dans leurs pratiques politiques.
Sur
le même sujet, Jean-Claude, chercheur à Albertville,
rappelle qu'une association proteste contre les travaux de
mise à quatre voies d'un segment supplémentaire
de la route qui mène aux stations. Cela va coûter
un prix astronomique, dans le seul but de faciliter quelques
jours par an l'accès à la haute vallée.
Il vaudrait mieux affecter les crédits correspondant
à l'accélération du creusement du tunnel
ferroviaire vers l'Italie. On nous demande si, en tant que
praticien de l'Internet, nous avons entendu parler de cette
association. Certains voudraient la soutenir ou, tout au moins,
étudier sur son site les éléments du
dossier. Nous ne pouvons qu'avouer notre ignorance, mais promettons
qu'aussitôt rentrés à Paris (ce qui n'est
pas pour tout de suite), nous ferons des recherches sur le
web à l'aide de nos moteurs favoris, puis leur communiquerons
les résultats. Sur ce, la conversation passe à
autre chose. Dommage...
Imaginons
la même scène telle qu'elle pourrait se dérouler
dans quelques années, lorsque le téléphone
mobile à haut débit (et à bas prix) donnant
accès à Internet (UMTS) se sera généralisé
en France. Grâce à l'aboutissement des travaux
du professeur Heudin, nous pourrons répondre immédiatement
aux questions de Marie-Odile et de Jean-Claude. Pour cela,
nous aurions appelé Eva, l'assistante intelligente
virtuelle sortie récemment sur le marché. Depuis
quelques semaines que nous nous en servons, Eva s'est déjà
habituée à rechercher sur le web les informations
dont nous avons besoin dans notre activité éditoriale.
Grâce à ses algorithmes génétiques,
elle a progressivement évolué de façon
à devenir autrement plus performante que nous dans
la gestion des milliers de données qui nous intéressent.
De plus, ayant appris grossièrement de quelle façon
nous travaillons, elle est déjà devenue très
habile à rechercher des sources nouvelles et à
les rapprocher de celles qu'elle connaît déjà.
Aussi,
à partir du refuge où nous nous trouvions (dépourvu
de téléphone et même d'électricité),
et depuis notre portable (encore chargé), nous aurions
demandé à Eva de nous faire le point sur le
ferroutage en France. Quelques minutes après, avec
sa voix synthétique si séduisante, elle nous
aurait fait un résumé de la question tout en
fournissant plusieurs écrans d'adresses ou informations
complémentaires. Mais elle n'aurait rien mentionné
concernant d'éventuels conflits d'intérêts
dans la vallée de la Tarentaise, suite aux projets
d'élargissement de la voie rapide. Après lui
en avoir fait la remarque, elle aurait pris l'air contrarié,
tout en indiquant qu'elle n'avait pu répondre à
une question que nous ne lui avions posée. Se remettant
alors au travail, elle nous aurait communiqué quelques
minutes plus tard - et là avec un visage mutin - l'adresse
de l'association recherchée, assortie de quelques commentaires.
A la suite de quoi , sans perdre une minute, nos deux randonneurs
auraient envoyé différents messages de soutien
ou de protestation à partir de leurs propres portables
UMTS, à des listes ou sites concernés par les
questions que nous avions évoquées.
Ainsi, même loin de tout, nous aurions pu jouer notre
rôle de citoyens conscients et organisés. Inutile
de dire que, dès le lendemain, nos deux amis auraient
voulu se doter, qui d'un Marc, qui d'une Adèle, frères
et surs d'Eva dans le monde virtuel, pour les aider
à gérer leurs propres activités professionnelles,
artistiques et militantes sur Internet.