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12 Décembre 2002
par Christophe Jacquemin

Interview de David Chavalarias

Mathématicien,
thésard au Centre de Recherche et d'Epistémologie Appliquée (CREA )
UMR 7656 Ecole Polytechnique - CNRS

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Le Dilemme du prisonnier

La petite histoire :

"Un vol vient d'être commis. On a attrapé deux individus A et B dont on sait qu'au moins l'un d'eux est coupable. A et B sont séparés sans aucun moyen de communiquer entre eux et mis devant le dilemme suivant : ils peuvent choisir de dénoncer l'autre ou non. Si chacun choisit de dénoncer l'autre (D), ils prennent 7 mois de prison chacun. S'ils choisissent de coopérer entre eux (C) en restant muet, chacun écope 3 mois. Si par contre l'un parle, et l'autre reste muet, ce dernier est considéré coupable et prend 10 mois d'emprisonnement, alors que l'autre est relâché. Que font A et B en général ?"

Le dilemme est ici que chacun sait que quoi que fasse l'autre, il obtiendra une peine plus légère en le dénonçant. Chacun faisant le même raisonnement, ils se dénoncent mutuellement en prenant ainsi 7 mois de prison alors qu'ils n'auraient pu en faire que trois s'ils avaient choisi de coopérer.

Schéma expliquant le dilemme du prisonnier

Un problème plus général

Le dilemme du prisonnier (DP) est en fait un schéma basique de la situation extrêmement générale où des individus ont à prendre des décisions pour lesquelles le bien collectif est en conflit avec leurs intérêts immédiat. Il peut facilement être généralisé à plusieurs protagonistes et l'étude a également été étendue à d'autres type de situations (avec des "gains" différents pour les différentes actions). Nous pouvons prendre par exemple le cas de la gestion des nappes phréatiques en cas de pénurie d'eau dans une région donnée. Il y a une répartition équitable et viable de la réserve d'eau disponible, mais qui force chaque individu à se restreindre par rapport à ses habitudes. Par contre, ne sachant pas comment les autres se comportent, un point de vue égoïste peut pousser chacun à faire des réserves sans changer ses habitudes. Si chacun adopte ce point de vue, la région va cependant vers une sécheresse certaine.

L'apport d'une approche par la modélisation

Du fait de leur généralité, les problèmes du type dilemme du prisonnier se rencontrent dans diverses disciplines et connaissent plusieurs approches qu'elles soient éthiques, philosophiques, économiques, biologiques ou politiques... L'une d'elle a cependant un statut particulier, à l'interface de ces différentes approches : la modélisation mathématique et informatique. Il s'agit ici de formaliser les différents problèmes rencontrés afin d'établir un cadre permettant d'étudier de manière analytique ou computationnelle certaines hypothèses émises sur leur nature ou sur leurs solutions. Sans prétendre modéliser fidèlement les comportements humains, l'approche modélisatrice peut avoir deux ambitions :

  • La première est de travailler sur des systèmes qui, bien qu'éloignés des systèmes réels car infiniment moins complexes, exhiberont des comportements non trivialement déductibles des hypothèses de départ, offrant ainsi un vaste ensemble d'exemples non intuitifs qui, par analogie permettront, une certaine approche des systèmes réels, ne serait-ce que par une mise en garde contre des conclusions trop hâtives concernant l'évolution de grands systèmes interactifs.

  • La seconde provient des développement récents de la physique statistique et des sciences de la complexité et des systèmes auto-organisés. Ces disciplines ont répandu l'idée que des structures globales sur des populations (la propagation d'une épidémie, les effets de mode, architecture d'une fourmilière) peuvent être relativement indépendantes de la structure fine des constituants de ces populations, grâce à des effets de moyennage locaux ou globaux dus au grand nombre d'interactions. La modélisation peut alors espérer expliquer, dans certains cas prévoir, l'apparition de structures globales si les traits retenus comme essentiels à l'apparition de telles structures sont suffisamment pertinents pour le problème posé.

Les développements des formalisations liées
au Dilemme du Prisonnier

Les premiers développement formels du DP initiés par Axelrod au début des années 80 ont considéré le cas d'un grand nombre d'individus jouant deux à deux au DP en s'appariant aléatoirement de façon répétée.
Ceux-ci utilisaient des règles élémentaires de choix d'action telles que "joue toujours C", "joue toujours D", ou la désormais célèbre règle TIT for TAT : "fait à ton partenaire ce qu'il t'a fait au coup d'avant". L'idée était d'organiser un tournoi entre ces différents types d'agents afin de voir celui qui sortirait vainqueur.

Bien en peine celui qui déciderait de trouver l'issue d'une tel tournoi sans utiliser d'outils mathématiques ou informatiques. La modélisation trouvait donc naturellement sa place dans ce type d'entreprise. Ces travaux, qui s'occupent d'étudier les possibilités d'émergence et de stabilisation de comportements coopératifs dans des populations virtuelles se sont considérablement développés depuis pour devenir un champ scientifique à part entière. La description des agents et de leurs interaction s'est affinée, se rapprochant toujours plus des systèmes réels. 
Les trois dimensions, fortement liées, suivant lesquelles se sont effectuées ces développements sont :

  • 1) le processus cognitif de décision de l'action (anticipations rationnelles, prise en compte de l'histoire, mimétisme etc.) ;
  • 2) la complexité des interactions (formation de réseaux sociaux, prise en compte d'une topologie de l'espace d'action etc.)
  • 3) les processus de renouvellement de la population (mort/naissance, sélection naturelle, transmission culturelle etc.).

Les travaux en modélisation de systèmes sociaux dépassent actuellement largement le cadre de l'émergence de la coopération pour s'attacher entre autres, à l'étude de la fiabilité de systèmes électoraux, l'efficience de la diffusion technologique, l'adoption de normes, l'évolution culturelle, l'évolution du réseau Internet etc.
On peut espérer que le développement de tels modèles permettra dans le futur d'avoir des approches fructueuses de problèmes tels que la gestion collective des ressources naturelles ou le bon fonctionnement de nos démocraties.

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