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Les enjeux du
tout numérique
Entretien avec
Djillalli Henni
Propos recueilis par Jean-Paul
Baquiast
avec la contribution de Jean-Claude Empereur
A
un moment où le Tout Numérique s'installe en
France, il nous a paru intéressant de nous entretenir
des enjeux du déploiement de ces technologies avec
un expert français en la matière. Nous le remercions
de sa participation. AI
Djillali Henni est
président de TBC France (Telephone, Broadcast, Communication).
TBC France est un groupe français composé de
trois filiales, VIDEOSPACE, DISTRICOM NORTEK and DESIGN BROADCAST
SYSTEM (DBS). Il est un fournisseur au niveau international
de technologies du broadcast http://www.tbcfrance.com/
Son activité se situe là aux confins entre la
recherche de laboratoire, le développement et l'industrialisation
à grande échelle le tout portant - comme le
souligne l'auteur - non seulement sur des technologies nouvelles
mais sur des très hautes technologies.
Automates
Intelligents (AI) : M. Henni, voulez-vous vous présenter
pour ceux de nos lecteurs qui ne vous connaissent pas ?
Djillali Henni : Je suis
le président du groupe Telecom, Broadcast, Communication,
créé il y a quelques mois. L'objet est de développer
un pôle de haute technologie lié au broadcast. Le broadcast
concerne toutes les sortes d'émission, notamment radio et
télévision, incluant aujourd'hui Internet. Dans ce
domaine, il y a très peu d'acteurs de taille internationale,
c'est-à-dire de constructeurs d'émetteurs de forte
puissance. Ceux qui couvrent 80% du marché sont en n°
1 Thales Broadcast and Multimedia (http://www.thomcastcom.ext.imaginet.fr/html_gb/support_comwave.html),
l'ex Thomcast dont le siège est à Conflans St Honorine.
Viennent ensuite les américains Harris et Continental, le
japonais Nec et quelques autres. Dans le domaine des faibles puissances,
on trouve 2 ou 3.000 entreprises, réparties dans le monde
entier.
Les émissions, qu'elles soient terrestres ou satellitaires,
sont diffusées auprès des consommateurs finaux
par la voie hertzienne (15 millions de foyers en France),
le câble (2 millions de foyers) ou le satellite (nombre
indéterminé de foyers).
AI : Quels liens avez-vous
eu avec Thalès ?
D. Henni : Thalès
a installé des émetteurs dans environ 150 pays. J'en
suis un pur produit. J'en ai été le directeur des
achats au plan mondial (corporate).
AI : Comment évolue
aujourd'hui la technologie ?
D. Henni : Aujourd'hui
la mode est le tout-numérique, que l'on veut substituer à
l'analogique. Cela coûte et va coûter très cher.
80% des populations en sont encore à l'analogique. Le déploiement
du tout-numérique sera donc lent et cher - pour il est vrai
une qualité d'image et de son améliorée au
niveau du consommateur final.
AI :
Qui est derrière ce lobby du tout numérique ? Les
industriels du broadcast ? Les fournisseurs de contenus ?
D. Henni : Sans
doute certains industriels et fournisseurs de contenus, mais ils
ne sont pas seuls. On constate aussi une véritable volonté
politique sous-jacente, provenant d'outre-atlantique. Pour le comprendre,
il faut savoir que le vrai poumon d'un émetteur, ce n'est
pas l'émetteur lui-même, ce sont les instruments de
mesures, la métrologie (de même que l'on ne pourrait
pas piloter un avion sans les instruments de bord). C'est le domaine
que nous avons choisi. Or ce domaine est très stratégique.
Il ne s'agit déjà plus de nouvelles technologies,
comme beaucoup continuent à le penser. Nous nous situons
là dans les hautes technologies. Or vous me posez la question
de savoir qui, sur le plan mondial, pousse au tout-numérique
: je vous répondrai que le mouvement vient en grande partie
de nos amis américains.
Il y a plusieurs raisons à
cela. La première est évidemment industrielle. Dans
les équipements de mesure, les premiers mondiaux sont des
firmes américaines, Techtronics (http://www.techtronics.com/),
Scientific Atlanta (http://www.sciatl.com/)
et quelques autres. Ils ont investi des centaines de millions de
dollars dans les équipements numériques : démodulateurs,
récepteurs de télévision pour les têtes
de réseaux, etc. Ils ne s'intéressent plus à
l'analogique. Vous comprenez bien que je ne vous parle pas là
des décodeurs grand public, auxquels on pense généralement
(et qui d'ailleurs ne sont pas gratuits) mais des instruments professionnels
traitant le signal en voie montante et descendante à haut
débit.
Les matériels de métrologie
sont destinés à plusieurs catégories de professionnels,
notamment les "broadcasters" (en France M6, Canal +, canal
Sat, etc ) et les exploitants qui diffusent eux-mêmes, c'est
le cas de TDF. Avec le numérique, ceux-ci vont perdre leurs
situations de monopoles, puisque se présentent de nouveaux
arrivants profitant du caractère plus ouvert des réseaux.
C'est par exemple le cas Towercast (http://www.towercast.fr/).
Mais de plus, ils devront affronter d'autres
difficultés. En passant au tout-numérique, ils
doivent assurer la même qualité de service que
dans l'analogique. Or le numérique, c'est le binaire,
c'est-à-dire qu'il devient très difficile d'y
réparer les signaux défectueux. Ainsi, en analogique,
on dispose de quelques secondes pour rétablir une émission
rencontrant une baisse de qualité pour une raison quelconque.
Dans le numérique, la panne se généralise
tout de suite. En quelques secondes, des centaines de milliers
de téléspectateurs basculent sur une autre chaîne
et y restent. Il faut donc que la métrologie assure
une très haute qualité de maintenance au profit
des téléspectateurs.
A I:
Etes-vous la seule entreprise française face à tous
ces grands américains ?
D. Henni : Il faut
bien comprendre le type de service que nous proposons. C'est une
sécurité au niveau de l'exploitation. Les exploitants
travaillent avec des matériels différents, qui ont
chacun leur logique. Nous appelons cela les "cervelles de babouin".
Mais, en tant que tête de réseau, ils doivent pouvoir
maîtriser l'ensemble de celui-ci. Le métier de notre
filiale Vidéospace est de mettre en place des systèmes
de pilotage permettant à l'émetteur de garder la main
quel que soit le matériel, qu'il s'agisse de celui de Nortek
que nous commercialisons ou des autres. Effectivement, dans ce métier,
nous sommes seuls face aux géants nord-atlantique.
AI :
Vous devez, je suppose, être présents sur 3 segments,
le câble, l'hertzien et le satellite ?
D. Henni : C'est
exact. Dans ces 3 domaines, nous essayons de faire des produits
uniques, pour faciliter l'accès. On trouve là des
perspectives de marché considérables. Via l'ADSL par
le satellite, par exemple, il y a un énorme marché.
Prenez l'exemple des collectivités locales qui veulent maintenant
toutes offrir du haut débit à leurs administrés.
Elles ont besoin de devenir elles-mêmes têtes de réseau
(la distribution locale vers l'usager final se faisant selon les
techniques traditionnelles). L'entreprise qui maîtrisera l'ensemble
des facteurs techniques, opérationnels, économiques,
pourra proposer aux municipalités de devenir tête de
réseau.
AI :
C'est pour capturer et garder ce marché, si nous comprenons
bien, que les américains poussent à un renouvellement
technologique permanent ?
D. Henni : Oui.
Si en Europe, les industriels ne suivent pas leurs concurrents américains
au plan technologique, les clients européens seront tentés
de s'adresser aux américains. Ceci dit, nous avons jusqu'à
présent en Europe un atout, qui est précisément
la supériorité technologique. Nous sommes supérieurs
en qualité. C'est le cas, par exemple, des téléviseurs
à écran plasma sortis par Thomson. Les industriels
du broadcast continuent à regarder ce qui se fait en France,
car nous restons l'un des leaders mondiaux. Combien de temps le
resterons-nous ?
AI :
Cette question ne se pose pas seulement dans votre secteur. Mais
voyons un autre point important, qui pourrait expliquer aussi la
pression des américains pour le passage au tout-numérique.
Est-ce que les intrusions et piratages y sont plus faciles que sur
l'analogique ?
D. Henni : La télévision
est un enjeu politique énorme, car elle véhicule de
l'information et des idées. C'est donc une arme redoutable
pour qui possède la fabrication des contenus. Mais cela l'est
aussi pour qui possède les tuyaux. Il s'agit d'une arme aussi
stratégique qu'un équipement militaire. En 3 secondes,
on peut démoraliser un pays. Donc, la réponse à
votre question est là. Celui qui possède bien le numérique
rencontre très peu de moyens de résistance de la part
des pays récepteurs quand ceux-ci ne sont pas au top niveau
de la technologie. Plus le système est complexe, plus il
y a de points d'entrée ou points d'attaque au profit des
gens compétents. Il est possible de prendre son téléphone
portable et mettre en panne un émetteur. Cela fait froid
dans le dos. Dès que vous véhiculez un signal, il
peut être intercepté.
AI : Reposons la question. Est-ce
que dans la poussée vers le numérique à laquelle
se livrent les Américains, il y a non seulement des objectifs
de prises de part de marché, mais aussi la volonté
de manipuler les opinions en vue d'un monitoring global de la planète
? Clinton avait dit " Shaping the world, shaping the mind ",
ce que même Staline lui-même n'avait pas osé
annoncer aussi explicitement.
D. Henni : Je vous
laisse répondre vous-même à votre question.
Il faut bien voir que la technologie moderne ne coûte pas
plus cher, mais coûte au contraire moins cher que la précédente.
Les consommateurs finaux s'estimeront gagnants, tant en performance
des équipements qu'en coûts. On peut passer de plus
en plus d'images et de contenus dans un canal de plus en plus étroit.
Ce n'est pas là que le bât peut blesser. Mais, avant
de parler d'économie, il faut parler de régulation
ou plutôt de dérégulation. Plus le réseau
est dérégulé, plus il dispose de points d'entrées,
plus il est susceptible de prises en mains. Autrement dit, il faut
poser la question de savoir qui a envie d'attaquer qui. On n'attaque
pas TDF comme on attaque un petit exploitant. Une grande puissance
n'attaque pas comme le ferait une poignée de terroristes.
AI : On retrouve la situation
régnant sur Internet...
D. Henni : sur
Internet, on est devenu conscient des risques. On ne l'est pas concernant
la radio et la télévision. On ne voit pas les risques
pouvant survenir de prises en mains malveillantes. En très
peu de temps, un quartier, une ville, un pays peuvent être
déstabilisés.
AI :
Cela pourtant ne s'est jamais produit...
D. Henni : C'est
vous qui le dites. Savez-vous que l'Algérie a été
récemment coupée du reste du réseau téléphonique
mondial pendant 15 jours ou 3 semaines. Savez-vous que des villes
importantes de certains pays ont vu leur réseau électrique
durablement effondré Je ne parle pas de ce qui s'est
passé récemment à New-York ou à Rome.
On a trouvé ou prétendu trouver des causes techniques
à ces dernières pannes générales.
AI :
Vous avez raison d'évoquer les attaques contre le téléphone
et plus généralement contre les réseaux de
transmissions et de commandement. En effet, les risques que nous
évoquons ne concernent pas seulement la radio et la télévision.
Les techniques étant les mêmes, les entreprises, les
gouvernements qui ne sont pas hyper-protégés peuvent
être rendus impuissants en quelques minutes. Les romanciers
américains produisent d'ailleurs beaucoup de scénarios
montrant comment des adversaires dotés de puissants moyens
d'intrusion (notamment les futurs ordinateurs quantiques ou à
ADN) pourraient provoquer l'effondrement total de la société
américaine (voir par exemple The Paris Option, de Robert
Ludlum, 2001). Mais ils n 'évoquent évidemment pas
le cas où ce serait le Pentagone qui conduirait des actions
de cette nature.
D. Henni : Il ne faut pas non plus devenir paranoïaque.
Toutes les pannes ne sont pas dues à la malveillance. Il
arrive souvent des coupures venant d'erreurs humaines. Ainsi celles
ayant affecté récemment l'émetteur de Paris-Tour
Eiffel.
AI :
Une société comme la vôtre qui est un prestataire
de service pour les broadcasters pourrait éventuellement
contrôler son client, c'est-à-dire la chaîne
D. Henni : Certes.
C'est pourquoi mes amis et moi avons monté ce groupe pour
éviter que la société précédente
qui battait de l'aile ne passe sous contrôle étranger.
Mais la partie est loin d'être gagnée. Je m'explique.
Aujourd'hui, nous sommes dans l'opérationnel. Il y a un marché
émergent. Nos clients potentiels sont très nombreux,
dans le monde entier. Nous devons passer du capital-risque aux financements
industriels, aux capitaux-développement. Or en France, les
interlocuteurs banquiers ne comprennent pas ce marché, contrairement
à ce qui se passe aux Etats-Unis. Nous sommes confrontés
de leur part à une ignorance abyssale des enjeux. Je le répète,
nous avons les clients mais il nous faut fabriquer rapidement les
produits. Mais nos banquiers ne sont pas assez experts de ces questions
pour s'intéresser vraiment à ce marché de la
métrologie.
AI :
Peut-être êtes-vous trop discret ? Des interviews comme
celui-ci pourraient vous aider à mieux sensibiliser les décideurs
financiers
D. Henni : Vous
avez raison. Je me reproche parfois de n'avoir pas assez communiqué
sur ces enjeux. Mais vous savez ce que c'est. Il ne faut pas s'exprimer
avant d'avoir un certain nombre de cartes en mains. Ceci dit, je
reste optimiste, car je le répète, nous avons les
meilleurs ingénieurs du monde, je dirais aussi les meilleurs
produits. On ne peut donc pas faire l'impasse sur cela. De plus,
par rapport aux grands, nous avons une capacité de manuvre
rapide qu'ils n'ont pas.
AI :
On constate que le métier que vous faites est au cur
des problèmes de souveraineté qui se posent aux puissances
politiques. Il y a beaucoup d'autres cas analogues que nos concitoyens
et nos hommes politiques n'aperçoivent pas. Nous pensons
à un exemple petit mais significatif, celui de la perte d'indépendance
de Gemplus, leader mondial de la carte à puce. Dans les hautes
technologies se trouvent tapis des produits et des savoir-faire
dont dépend notre destin collectif, et que convoitent évidemment
nos concurrents et ennemis, dans l'indifférence générale.
Mais que conclure ?
D. Henni : Je préfère
vous laisser ce soin.
AI :
Bien. Nous pourrions tirer en quelques lignes
les enseignements de cette intéressante conversation, à
laquelle nous vous remercions de vous être prêté.
Dans les hautes technologies, que ce soit celle du broadcast, de
l'Internet nouvelle génération et de toutes les autres
d'ailleurs, l'Europe se trouve confrontée à des concurrents
mondiaux qui veulent la dominer, tant au plan économique
que politique. Pour cela, ces concurrents cherchent à profiter
de leur supériorité scientifique et industrielle pour
mener une course sans pitié aux solutions nouvelles, dont
ils inonderont les marchés - parfois au mépris du
bon sens qui justifierait de rentabiliser des équipements
en place avant de les jeter. Mais ces solutions nouvelles, dont
ils veulent se donner la maîtrise, sont aussi pour eux des
terrains de manuvre et de pénétration culturelle
et politique, sinon militaire. Ils s'en sont toujours servi et continueront
à la faire.
Ce dessein à ambition
mondiale se heurtera cependant à deux obstacles. Le
premier, bien connu dorénavant, sera la pénétration
des nouveaux réseaux par des Etats "proliférants",
selon l'aimable expression du Quai d'Orsay, ou par des groupes
terroristes de toutes origines. Acquérant à
leur tour des technologies avancées, plus faciles d'emploi,
ils représenteront une menace externe ou interne de
plus en plus présente. Le deuxième obstacle
pourrait venir des réactions de pays comme les nôtres
qui voudront, seuls ou de préférence au plan
européen, se donner à leur tour des moyens de
puissance, en valorisant les atouts certains qu'ils possèdent
encore dans certains secteurs - y compris évidemment
au moyen de la normalisation ouverte.