Automates
Intelligents s'enrichit du logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
18 Février
2003
propos
recueillis par Jean-Paul Baquiast et
Christophe Jacquemin
Réda
Benkirane
Auteur du livre
"La complexité, vertiges et promesses
18 histoires de sciences" (voir
notre présentation)
Sociologue,
spécialiste de l'information, Réda Benkirane a
la double nationalité marocaine et suisse, il travaille
à Genève comme consultant auprès des Nations
Unies (CNUCED) et du Conseil cuménique des Eglises.
Il a précédemment exercé entre autres activités
celle de journaliste, notamment au sein de la revue Le Temps
stratégique.
Il vient de publier l'ouvrage "La
complexité, vertiges et promesses".
II est également l'auteur de Jahiliya, le voyage des
origines. Sociologie poétique de la migration (à
paraître en 2003).
Depuis
1996, il anime le site @rchipress (http://www.archipress.org),
qui regroupe une agence de presse Nord-Sud et un centre de
documentation Episthèmes. Ce site (1000 visiteurs uniques/jour)
a été classé en tête des magazines
suisses en ligne par le portail MSN France.
Automates
Intelligents (AI) : Réda Benkirane, pouvez-vous préciser
l'itinéraire professionnel et/ou intellectuel qui vous a
conduit à entreprendre ce livre "La
complexité, vertiges et promesses"
?
Réda Benkirane (RB): Je suis un sociologue plutôt
éclectique dans mes centres d'intérêt et champs
d'observation. Ma singularité réside dans mon parcours
professionnel qui a couvert la palette des métiers de l'information
; documentaliste, réalisateur, journaliste, éditeur
et Web designer. Avant de me lancer dans cette exploration des sciences
contemporaines, je n'avais pas à proprement parler de culture
scientifique, si ce n'est les rudiments qu'on peut glaner jusqu'en
première année universitaire de maths-physique (j'ai
bifurqué ensuite pour les sciences sociales) et à
la faveur de quelques lectures personnelles durant les années
80 sur la philosophie des sciences. C'est en travaillant au sein
de la revue suisse Le Temps stratégique(1)
à l'édition d'un dossier sur la réforme de
l'enseignement supérieur que m'est venue progressivement
l'idée d'entreprendre une exploration des sciences contemporaines,
plus particulièrement celles qui s'occupent de problèmes
typiques de la complexité. Juste avant cela, je croyais durant
un certain temps que l'objet de ma recherche devait être le
cyberespace, ses terrae incognitae et ses défricheurs.
Puis, je réalisai qu'en fait mon sujet était à
la source même du nouvel espace-temps informatique et qu'il
me fallait retracer des histoires susceptibles d'expliquer l'origine
de l'essor de l'informatique et son formidable couplage avec les
sciences. La découverte de la pensée algorithmique,
de son histoire pluri-millénaire et multiculturelle, de ses
potentialités et ses limites actuelles, a été
au sens propre une illumination. Mon exploration à la fois
des sciences des limites et des limites des sciences peut aider
à mieux comprendre le monde de l'information et de la communication
où les idées circulent à la vitesse de la lumière.
Mais attention ; de l'aveu même de tous les scientifiques
que j'ai lus et rencontrés, il n'y a pas plus difficile à
prévoir que le comportement d'une société humaine,
et l'objet le plus complexe qu'il soit donné d'observer au
sein de l'univers reste le cerveau humain, l'esprit qui s'en dégage.
Je suis convaincu qu'il faut lutter contre l'inculture scientifique
du plus grand nombre, j'ai également le sentiment très
fort que l'explosion du savoir, sa désintermédiation,
font que de plus en plus l'on va apprendre et connaître en
dehors des espaces jusque-là consacrés que représentent
l'école et l'université. Nous allons probablement
aller vers une désacralisation du savoir, en empruntant des
voies d'acquisition de plus en plus informelles, autodidactes. C'est
rendu possible grâce à la palette d'outils d'information
et de communication dont nous disposons et surtout de la façon
judicieuse dont nous pouvons apprendre à les utiliser : certes,
tous les jours nous constatons que trop d'informations tuent l'information,
mais toute la nouvelle pédagogie à venir va consister
à développer une éthique en même temps
qu'une "diététique" de l'information.
AI : Vous avez choisi
la méthode de l'entretien, qui généralement
débouche sur des banalités. Comment avez-vous fait
pour obtenir une telle densité ? RB : C'est vrai que tel qu'il se donne à voir dans
la presse et l'édition, l'entretien est souvent réduit
à une simple convention, voire à de la publicité
qui ne dit pas son nom. La méthode de l'entretien en sciences
sociales, quant à elle, est une voie noble de récolte
d'information. Beaucoup de chercheurs privilégient la saisie
directe du vécu et du perçu aux références
uniquement livresques, et l'entretien accompagne toute enquête
sociologique digne de ce nom ; on oppose volontiers ce terrain social
vivant et bruissant de murmures, rumeurs et clameurs au travail
en chambre où à la longue se dégage aussi de
la "fermentation" théorique. La méthode de l'entretien
a des protocoles spécifiques, elle requiert de la rigueur,
de la précision, de l'humilité et une capacité
de lier langue avec l'Autre. En général, chercheurs
et auteurs recourent bien volontiers aux entretiens, mais ils s'appliquent
ensuite, sans doute inconsciemment, à effacer les traces
de ces mêmes entretiens pour présenter une démonstration
plus "unifiée", un argumentaire plus personnel, une mise
en forme plus conforme aux canons du style écrit. Je voulais
restituer, quant à moi, les conditions réelles de
ma recherche ainsi que du dialogue que j'ai instauré avec
des scientifiques. Je considère le procédé
narratif que j'ai utilisé comme aussi important que le contenu
qu'il développe. Cette mise en forme, somme toute plus spontanée,
contribue à faciliter l'approche de notions à première
vue difficiles pour un lecteur néophyte. Je pensais que l'entretien,
par son style ouvert et convivial, inciterait le lecteur à
suivre, sans sentir réellement l'effort, le cheminement des
idées.
Toutes sortes de techniques d'entretiens ont été
mises au point et personnellement j'avais beaucoup travaillé
sur les entretiens semi-directifs et les histoires de vie. En 1989,
j'ai mené une enquête sur le terrain de six mois consacrée
à la monographie d'un bidonville dans la ville de Casablanca
: j'y avais notamment recueilli près de 80 histoires de vie
où je m'intéressais aux changements socioculturels
au sein de l'habitat précaire(2).
En fait j'ai traité le milieu de scientifiques comme l'anthropologue
s'occuperait d'une tribu dont il voudrait esquisser la personnalité
et la dynamique profondes. Je crois que c'est une image assez parlante
que d'imaginer ce panel de scientifiques comme des représentants
d'une tribu particulière de "cognitaires". Dans le cas qui
nous intéresse ici, il s'agissait d'approcher les membres
d'une élite intellectuelle, des représentants au sommet
de cette hyperclasse "manipulatrice d'abstractions". Certes traiter
avec les mêmes techniques d'analyse "ghetto" et "gotha" casse
un peu l'image de "mandarins" que certains peuvent se faire des
scientifiques, ce qui n'est pas pour me déplaire !
Quelquefois, je suis bien volontiers Candide,
et mes questions sont mues par l'ignorance - que je cultive de manière
aussi saine et pure que possible pour qu'elle me guide vers l'essentiel,
vers le plus significatif. D'autres fois je suis complice de mes
interlocuteurs et avoue mon étonnement devant la singularité
d'un concept, mon admiration devant la beauté d'une théorie.
Parfois aussi je suis critique et sans complaisance quand je sens
que l'idée en question souffre justement d'un esthétisme
oublieux de son argumentaire démonstratif ou de ses applications
pratiques, enflée par ce que les Anglo-saxons appellent le
"hype", c'est-à-dire le battage médiatique qui par
exemple facilite l'octroi de crédits de recherches et l'acquisition
de pouvoir au sein de l'académie. Car la science n'est plus
uniquement une activité de laboratoire, la communication
et le marketing la travaillent, influant jusque sur le choix et
la nature de ses résultats. Il est à noter que si
la science reste mal connue, c'est aussi dû au fait que les
scientifiques eux-mêmes peuvent involontairement contribuer
à des effets de brouillage par des énoncés
dont la motivation peut être plus médiatique, économique,
politique que didactique.
AI : Avez-vous lu
et compris, comme il semble, les principaux ouvrages des scientifiques
interrogés ? RB : Mon repérage a en effet essentiellement consisté
à m'immerger dans un laps de temps très court dans
une bibliographie d'ouvrages et d'articles publiés pour la
plupart ces dix dernières années. La mise à
jour qui s'est faite au niveau de l'information scientifique cette
dernière décennie a suivi la croissance exponentielle
de la connaissance qui double en quelques années seulement.
Or tout chercheur, tout étudiant désireux de comprendre
l'enjeu des sciences, en lisant une sélection d'ouvrages
récents peut en tirer une vue globale suffisamment large
et précise, une grille d'analyse susceptible de lui permettre
d'interpréter tout seul les découvertes et avancées
actuelles. Une culture scientifique de base est désormais
à portée du citoyen. A la fin du livre, je propose
à mes lecteurs une bibliographie commentée et hypertexte
mais ce n'est là que la partie visible d'un corpus plus important
que j'ai sondé très en détail pour préparer
au mieux mon questionnement.
Ma compréhension des ouvrages des scientifiques
se donne à voir, je crois, à la fois dans ses limites
et sa profondeur de champ dans l'énoncé même
de mes questions. En ce qui me concerne, je dis toujours à
mes interlocuteurs que je peux essayer de soutenir mon effort de
compréhension tant que l'on exprime la science en langage
naturel ou à la rigueur au travers d'illustrations. C'est
je crois une bonne indication des limites du niveau de détail
que l'on peut espérer atteindre en tant que non-spécialiste.
AI : Comment avez-vous
choisi les 18 scientifiques ? Qui vous a introduit auprès
d'eux ? Y en a-t-il que vous auriez aimé ajouter, si vous
en aviez eu la possibilité ? Auriez-vous interrogé
Wolfram si son travail avait été publié à
temps ? RB : Pour faire paraître ces 18 entretiens j'ai dû
en réaliser à peu près le double et, à
l'exception des scientifiques français, j'ai sélectionné
moi-même le panel de personnes. Ce sont les Anglo-saxons qui
furent les plus faciles à identifier étant donné
les études scientifiques de la complexité qu'ils ont
produites depuis une dizaine d'années et qui n'ont pas été
traduites et publiées en français - d'où aussi
en partie la raison d'être de ces entretiens. En ce qui concerne
les scientifiques français, c'est une amie, Hourya Sinaceur,
directeur de recherches au CNRS et qui compte parmi les plus importants
philosophes des mathématiques, qui après une courte
enquête de quelques jours est revenue vers moi en suggérant
une liste de noms de gens de "hautes vues" comme ils disent à
Bures-sur-Yvette. Dans cette liste figuraient Ekeland, Pomeau et
Derrida, leur compétence en imposait. Hourya Sinaceur, de
manière feutrée mais non moins ferme, me suggérait,
alors que j'en étais au stade de l'avant-projet, de choisir
un panel de scientifiques au-dessus de tout soupçon, et de
tout faire pour éviter ceux qui auraient de gros penchants
médiatiques ou des inclinations vers une shadow
métaphysique du genre Nouvel Age. J'ai immédiatement
saisi le bien-fondé de l'avertissement de Hourya Sinaceur.
Bien que notre époque soit dominée par l'éphémère
chatoyant et le futile, j'ai choisi de produire un objet qui dure
et qui soit utile.
Je regrette de n'avoir pu rencontrer Philippe
Flajolet, hyperspécialiste de la complexité et des
mathématiques algorithmiques, ainsi que Pierre-Gilles de
Gennes qui n'ont pu, faute de temps, s'entretenir avec moi, même
si nous avons échangé des courriers électroniques
où ils répondaient à certaines questions que
je leur avais adressées. Voilà aussi un aspect qui
m'a particulièrement frappé au cours de cette enquête
dans le monde scientifique. Si vous avez une question que vous voulez
éclaircir, pour peu que votre message soit cohérent
et qu'il ait suffisamment de substance, le meilleur spécialiste
au monde de la question prendra la peine de vous répondre,
souvent dans le détail, pour vous apporter l'éclairage
que vous lui demandiez.
La science est une uvre collective, et les
dix-huit récits de science que je propose au lecteur relèvent
de l'incomplétude. Le physicien Stephen Wolfram aurait pu
bien entendu conter une nouvelle histoire de sciences, celle que
lui dictent les "glissades" et autres figures étranges de
ses automates cellulaires. Dans le travail de Stephen Wolfram, je
vois pointer une définition possible de la science, épurée
au maximum : la science comme catalogue des motifs (patterns).
La question la plus intéressante qui vient alors à
l'esprit est la suivante : que fait-on avec tous les motifs qui
ne peuvent être reproduits/résolus par le calcul ?
Comment expliquer l'engendrement de choses, particulièrement
en biologie, que l'âge de l'univers ne suffirait pas à
produire uniquement par le calcul ?
Il est évident que beaucoup d'autres histoires
de sciences sont possibles, et même souhaitables, que d'autres
scientifiques de tous horizons ont des choses à dire sur
ce sujet de la complexité que par définition on ne
peut clôturer d'aucune façon.
AI : Avez-vous rencontré
tous vos interlocuteurs effectivement ou les avez-vous seulement
joints par mel ou téléphone? RB : Ces entretiens dans leur grande majorité se sont
déroulés en "présentiel"; j'ai rencontré
la plupart de ceux que j'ai interrogés, au cours de multiples
déplacements principalement à l'Ecole polytechnique
fédérale de Lausanne, au Cern de Genève, à
l'Ecole normale supérieure de Paris et à l'université
libre de Bruxelles. Mais pour quelques-uns toutefois, j'ai tenté
l'exercice de l'entretien téléphonique - j'avais immédiatement
écarté la possibilité de l'entretien par courrier
électronique car sa nature asynchrone ne pouvait s'accorder
au dialogue direct que je voulais engager. Il faut dire que le choix
de l'entretien téléphonique était motivé
par des contraintes financières ; ayant volontairement mené
cette recherche sans soutien financier aucun et uniquement sur mon
"spare time", je ne pouvais me permettre de multiplier des voyages
outre-atlantique. En effet, comme acteur de la société
civile, il me paraissait important de prouver que l'on pouvait travailler
sans financement de Shell, de Synthé-Labo, ou d'une banque
par exemple.
Cette expérience d'entretien téléphonique
s'est avérée particulièrement réussie
dans la mesure où son dispositif exigeait une concentration
maximale autour de l'échange et surtout une formulation claire
et précise des questions autant que des réponses.
Il se trouve aussi que cette manière d'opérer est
parfaitement en phase avec la manière de travailler des scientifiques.
Ainsi tous les jours, les chercheurs scientifiques co-rédigent
via le courrier électronique - qu'ils ont inventé
à cette fin - des dizaines d'articles scientifiques avec
des collègues qu'ils n'ont jamais rencontrés et auxquels
ils n'ont jamais parlé.
Un des récits de sciences dont je suis
le plus fier fut celui conduit avec le mathématicien Gregory
Chaitin. C'est dans cette conversation téléphonique
qui avait duré plus de deux heures et demi où personnellement
je considère avoir atteint le cur du sujet de la complexité,
sans parler de sa dimension foncièrement épistémologique,
que je me suis rendu compte que je tenais vraiment le bon bout.
Greg et moi avons par la suite eu de nombreuses conversations téléphoniques.
Un jour que je lui exprimais mon souhait de le rencontrer lors d'un
de ses passages à Paris, il me répondit que la rencontre
avait déjà eu lieu, dans les sphères intellectuelles.
Rien ne me fit plus plaisir !
AI : On notera que
parmi les scientifiques avec qui vous vous entretenez ne figurent
aucune femme et aucun chercheur en dehors de l'Europe et de l'Amérique
du nord. Que faut-il en conclure ? RB : Absolument rien, je vous assure, c'est totalement fortuit
! En même temps je dois reconnaître que cette remarque
est la critique la plus fondée que l'on puisse m'adresser
et j'y ai été sensible depuis le début. Mea
culpa, je n'ai pas été en mesure de refléter,
dans mes dix-huit entretiens, la diversité socioculturelle
de la communauté scientifique mondiale (quelque 3 millions
de chercheurs). Je dirais que c'est l'équation que je n'ai
pas résolue parce qu'en réalité je souhaitais
représenter une sociologie des énoncés scientifiques
à propos de la complexité. Je ne sais pas trop pourquoi,
l'enchaînement fut tel que, c'est vrai, le panel n'est pas
très "politiquement correct". Le panel ignore la question
"gender". Faut-il en conclure que la science est machiste et ethnocentriste
? Je ne le crois pas.
Le premier scientifique que j'ai contacté
et le seul auprès de qui j'ai essuyé un refus catégorique
quant à sa participation était une femme, la philosophe
des sciences et chimiste belge Isabelle Stengers, qui me semblait
incontournable vu sa longue collaboration d'écriture avec
Ilya Prigogine sur le thème de la complexité. Donc
ce n'est tout de même pas faute d'avoir essayé. Ceci
dit, j'avais travaillé à la revue Le Temps stratégique
à la publication d'un article d'Agnessa Babloyantz, chimiste
de l'université libre de Bruxelles et spécialiste
du chaos cérébral(3).
Au cours de ma recherche, je me suis également entretenu
avec la philosophe des sciences Nayla Farouki et la philosophe des
mathématiques Hourya Sinaceur, sans compter tout le travail
accompli avec mon éditrice, Sophie Bancquart, qui mène
depuis longtemps et avec talent un effort de vulgarisation scientifique,
y compris auprès du jeune public.
Quant à la diversité culturelle, je dirais qu'elle
est dans le regard même qui est le mien. Je suis un méditerranéen
qui, ayant vécu dans plusieurs pays, se situe à la
rencontre du Nord et du Sud, de l'Occident et de l'Orient, des sciences
et des humanités. C'est une culture tierce née de
la migration qui donne de l'acuité au regard, la capacité
de se décentrer et d'entrer en intelligence avec l'Autre,
autant de qualités nécessaires pour tenter l'exercice
de recueillir tous ces récits de sciences.
AI : Y a-t-il des
questions supplémentaires qu'aujourd'hui vous aimeriez poser
aux scientifiques ?
RB : Certainement, j'ai une moisson de questions, car chaque
découverte, chaque avancée majeure que Nature
ou Science rapportent, augmentent le champ de la connaissance
et celui de l'ignorance. Pour répondre à mes questions
à venir et à d'autres émanant de tous ceux
qui suivent de près ces problèmes de complexité
et de phénomènes non-linéaires, j'ai imaginé,
depuis le tout début, la suite possible à ce livre
d'entretiens ; elle consisterait à réunir la plupart
de ces scientifiques interrogés ainsi que d'autres encore
dans le cadre de Rencontres sur la Complexité. Nous
aurions là des échanges fructueux que nous pourrions
décliner en multimédias sur le Réseau et ailleurs,
pour créer une communauté virtuelle regroupée
autour de scientifiques ayant suffisamment étudié
la complexité sous les éclairages mathématique,
physique et biologique. En France par exemple, j'aimerais beaucoup
voir collaborer à ces Rencontres des chercheurs comme Jean-Paul
Delahaye et Hervé Zwirn dont les travaux me paraissent riches
d'enseignement pour les scientifiques et les philosophes.
Un aspect dont j'aimerais que les scientifiques
discutent est la toute puissance de la technologie, qui se déploie
peut-être même au détriment de la science. En
un demi-siècle d'existence, l'informatique a vu sa puissance
de calcul augmenter d'un facteur de dix milliards. Les calculs dont
elle s'occupe dorénavant concernent des vérités
longues et profondes inaccessibles autrement au mental humain, et
des descriptions mathématiques définitivement hors
de portée de la méthode du papier et du crayon. L'informatique
comme science de l'information et du calcul a propulsé la
connaissance dans des territoires vierges et quasi infinis qu'il
s'agit autant de défricher que de déchiffrer. Ceci
va dans un futur peut-être pas si lointain faire apparaître
un certain nombre de dangers, car la technologie risque aussi de
prendre en otage la science, la déterminer complètement
pour aboutir par exemple, comme c'est de plus en plus le cas en
biologie, à la maîtrise d'outils manipulant du vivant
alors que du point de vue de la science et de ses ressorts profonds
nous en ignorons superbement les implications et les conséquences.
Nous serons interpellés par cette toute-puissance de la technologie
qui ne s'accompagne pas forcément d'une compréhension
des phénomènes. C'est là où la société
civile, bien au fait de l'évolution des sciences, doit avoir
son mot à dire et affirmer ce qui lui paraît souhaitable
pour l'homme et la biosphère et ce qui ne l'est pas. La culture
scientifique, de ce fait, entre dans le champ du politique, et c'est
la meilleure chose qui puisse arriver. Je refuse de laisser le soin
de déterminer l'évolution et l'application des sciences
à des gouvernants qui pourraient se montrer tout à
fait irresponsables. La société civile a son mot à
dire sur le type de santé publique, l'agriculture et la gestion
des urbanités qui doivent être développés
pour une planète viable pour tous.
Nous sommes à cette étape de l'histoire
des sciences où le progrès de l'outil technologique
provoque un changement qualitatif de l'évolution de la science.
Et à chaque avancée majeure, augmente l'étendue
de la connaissance tout autant que l'incommensurabilité de
notre ignorance. Pour décrire ce processus sans fin, où
dès qu'un coin de voile est levé, une autre énigme,
un problème plus profond se pose aux scientifiques, j'ai
en tête cette parole de Khalil Gibran qui dit que "lorsque
l'ombre s'affaiblit et s'évanouit, la lumière qui
persiste devient l'ombre d'une autre lumière."
Une autre image qui dit l'immensité de ce que nous ne connaissons
pas et ne comprendrons probablement jamais est celle de la personne
qui cherche en pleine nuit ses clés autour d'un lampadaire,
elle cherche à cet endroit seulement parce c'est uniquement
là qu'il y a de la lumière. Certes, nous connaissons,
mais nous ignorons énormément.
AI : A quel public
destinez-vous ce livre ? Estimez-vous qu'il est facile d'accès
? Avez-vous déjà eu des retours de certains lecteurs
? Estimez-vous avoir touché les lecteurs que vous visiez
? Pensez-vous que certains lecteurs ignorants de ces questions iront
grâce à vous plus loin dans l'approfondissement ? RB : Ce livre peut fonctionner comme un plan de lecture des
sciences contemporaines pour tous ceux, scientifiques et non-scientifiques,
désireux de mettre à jour leur connaissance en ces
domaines.
La réaction typique de certains lecteurs
est la suivante : ils ont été attirés par le
sujet du livre car la complexité résonne de tout ce
qui agite la société dans ses fondements les plus
intimes, puis pour certains, ils l'auront parcouru, en seront restés
là un certain temps, mais une fois qu'ils l'auront commencé,
ils se trouveront emportés par l'odyssée de la complexité
et reconnaîtront rétrospectivement l'aspect fascinant
du sujet et de la manière plurale dont les scientifiques
en parlent. Tout l'aspect difficile au premier abord n'est plus
qu'un vague souvenir. Ils auront compris l'essentiel des principes
et des théories présentés dans le livre. Ce
que je voulais démontrer.
De manière plus générale,
je destine ce livre à un lecteur curieux et à l'esprit
ouvert cherchant à renouveler son regard à une époque
où les pensées uniques abondent, alors que les intégrismes
de tous bords s'exacerbent et qu'au mieux les gens se confinent
dans une véritable monoculture de l'esprit. Je suis extrêmement
frappé de constater que jamais le monde n'a été
aussi complexe, interdépendant, incontrôlable et multiculturel
alors que les politiques censées le régir sont plus
déterministes, linéaires et monoculturelles que jamais.
Une brise fraîche et régénératrice souffle
actuellement dans les vallées et les hauts plateaux du paysage
scientifique, elle éclaircit son ciel où perce une
lumière de grande beauté : je crois sincèrement
que nous gagnerons à nous imprégner des idées
montantes de la science contemporaine, elles portent en elles les
germes d'un renouveau. Il ne fait pas de doute pour moi que les
sciences humaines finiront bon gré mal gré par recourir
aux paradigmes de la complexité. Personnellement, la science
actuelle m'inspire car pour la première fois j'entrevois
une raison rigoureuse nous permettant d'appréhender par des
équations solidement établies les phénomènes
non linaires, non déterministes, la turbulence, l'incertitude,
le hasard et le risque, or tous ces phénomènes culminent
dans le social et chez l'individu. J'invite les lecteurs de votre
revue à méditer la vision du chimiste et philosophe
belge Ilya Prigogine lorsqu'il dit que nous sommes en train d'assister
à la naissance d'"une nouvelle rationalité qui n'identifie
plus science et certitude, probabilité et ignorance". Tous
ceux voulant explorer cette rationalité en devenir devraient
être intéressés par ce livre.
AI : Quel jugement
portez-vous sur l'état de compétence (awareness) des
Français au regard des questions que vous abordez. Ne prenons-nous
pas globalement un retard qui sera difficile à rattraper
? Comment faire pour que les scientifiques français sortent
des frontières de leur discipline, que les philosophes français
s'intéressent davantage aux sciences ? RB : Je ne connais pas suffisamment la scène scientifique
française pour pouvoir me prononcer à ce sujet, mais
ce que je constate de manière générale c'est
que les Européens ont les défauts de leur qualité,
il en est bien sûr de même des Américains sur
le plan de la culture scientifique. Je crois qu'une synthèse
est souhaitable entre ces deux courants, qu'elle procède
d'une culture tierce qui est en train de voir le jour avec justement
la venue de scientifiques du monde entier et plus particulièrement
d'Asie, là où probablement va se situer le centre
de gravité du monde. C'est aussi cela la globalisation de
la science. Je suis persuadé que les équipes de recherches
multiculturelles où figurent des Indiens, des Indonésiens,
des Arabes et tant d'autres dessinent une nouvelle mappemonde de
la connaissance.
Il apparaît de plus en plus qu'un nouvel
être collectif émerge, un nouveau sujet d'enseignement
: l'Humanité. Comme dit l'écrivain espagnol Rodrigo
de Zayas, "il s'agit d'enseigner l'humanité à l'humanité"
; scientifiques autant que philosophes pourraient contribuer à
ce projet global qui s'adresse à l'humain du haut de toutes
ses civilisations, ses traditions culturelles et spirituelles. A
l'heure actuelle, certains argumentent autour de la "guerre des
civilisations", théorie dont je crois avoir démontré
dans deux textes(4)
les origines véritables en même temps que démonté
les fausses prémices à partir desquelles elle prend
forme. Parce que du point de vue intellectuel, c'est plus facile
à représenter, l'on oppose un hémisphère
Nord, disons judéo-chrétien, riche et repu à
une sous-humanité plutôt islamo-confucéenne,
pauvre, sous-développée, cruelle, terrorisante et
terroriste. Eh bien l'histoire des sciences m'inspire, quant à
moi, des rencontres paisibles et plutôt fécondes entre
civilisations. Voici un exemple de rencontre inter-civilisationnelle,
peu spectaculaire, extrêmement concis mais abyssal dans les
transformations qu'il a déclenchées : s'il fallait
définir un langage qui approcherait l'universalité,
réconciliant tous les peuples et mettant tout le monde d'accord,
ce serait encore le système de numération indo-arabe
et son positionnement des chiffres - que certains scientifiques
n'hésitent pas à qualifier de plus grande invention
scientifique de tous les temps -, premier véritable algorithme
sur lequel la science moderne a pu prendre son envol. Le code numérique
binaire n'est qu'une variation du système de décimal
qui culturellement est une production orientale. Il faut ici rappeler
qu'au cur des ordinateurs, brillent par leur absence les mathématiques
grecques et la géométrie, c'est en fait la logique
des Orientaux qui triomphe ici ; celle de la Mésopotamie,
de l'Inde et du Croissant fertile. De la tablette d'argile des Babyloniens
aux circuits imprimés de nos microprocesseurs en passant
par le calcul écrit et les chiffres arabes, il y a une filiation
plurimillénaire où participent quelques civilisations
majeures. Pour décrire la résolution en une séquence
finie d'instruction de la plupart des problèmes, nous avons
recours à l'algorithme. Or ce mot, qu'aujourd'hui
nous employons tous les jours pour décrire le traitement
de l'information dans l'ADN ou les microprocesseurs, tire son nom
du nom du mathématicien Al Khawarizmi qui formalisa au IXe
siècle la numération indo-arabe. Chaque fois que nous
prononçons ce mot sophistiqué pour signifier la résolution
de problèmes, nous rendons hommage à l'auteur de la
première mention écrite de l'algèbre, à
ce savant de la fameuse "Maison de la Sagesse" de Bagdad, ville
que l'on s'apprête d'ailleurs à tapisser de bombes.
Et là les technologies de l'information et des algorithmes
se révèlent à double tranchant, surtout quand
elles s'inscrivent dans une logique de combat entre "axes du Bien
et du Mal". Les technologies de l'information peuvent servir la
lutte contre l'analphabétisme et le partage du savoir mais
elles peuvent tout autant guider les missiles balistiques de type
Tomahawk et autres armes prétendument "intelligentes", pourtant
génératrices de "dommages collatéraux".
AI : Comment former
les décideurs de toutes sortes à ces approches de
la complexité, qu'ils ignorent presque tous ? RB : Nos dirigeants politiques et décideurs économiques
doivent d'abord se rendre compte qu'il existe une classe de problèmes
pour lesquels la prédictibilité, le contrôle
ne sont que très relatifs. Pour tenter d'agir sur le monde,
ils doivent paradoxalement opérer un véritable "lâcher
prise" en se délestant des principes sommaires de la première
cybernétique, celle de l'asservissement et du contrôle
de l'homme et de la machine, pour recourir aux idées de la
seconde cybernétique qui s'inspirent de la logique du vivant
comme l'auto-organisation et l'émergence, ou puiser du côté
de la théorie mathématico-physique du chaos et de
la sensibilité aux conditions initiales.
Considérons à titre d'exemple le
sujet du terrorisme international où nous sommes tous d'accord
sur le grave danger qu'il représente. Rappelez-vous tout
d'abord comment la guerre du Golfe de 1991 fut vendue à l'opinion
publique internationale ; une guerre "courte", " high-tech", "intelligente",
"chirurgicale", quasi virtuelle puisque visible uniquement par écran
interposé ; or je vois les évènements du 11
septembre 2001 comme un effet-retour, une remontée d'acide,
ou si vous voulez la réponse low-tech d'une poignée
de Bédouins hallucinés et irréductibles à
cette version bêta de la guerre de l'information.
Toutes ces questions à l'évidence
sont mal perçues et pensées par les décideurs
politiques. Au lieu d'être conseillés par des politologues
comme Paul Wolfowitz qui est un philosophe messianique dans l'âme
(ce dirigeant du Pentagone n'a jamais servi dans l'armée
et n'a aucune connaissance pratique de la guerre), ils devraient
s'instruire auprès de spécialistes de la science des
nuds et des liens, de mécaniciens statisticiens, d'immunologistes,
d'informaticiens, etc. qui les instruiraient sur la grande métaphore
du réseau qui se déploie à l'horizontale à
toutes les échelles d'observation. Le 11 septembre a marqué
la grande vulnérabilité de la première puissance
mondiale, et en tout premier lieu le cuisant échec et la
faible intelligence - c'est vraiment le moins qu'on puisse dire
- des services de renseignements américains qui font orgie
de moyens technologiques et dépensent des dizaines de milliards
de dollars chaque année pour espionner, écouter, photographier
chaque mètre carré du globe. La guerre menée
contre le terrorisme est pensée comme s'il fallait combattre
la gangrène alors qu'il s'agit d'un virus, certes extrêmement
dangereux, mais encore faut-il agir et prévenir en conséquence.
Cela demande une thérapie appropriée. L'aviation,
la grosse artillerie ne servent à rien, l'amputation ne changera
rien ; on confond causes et symptômes et les remèdes
sont pires que les maux, provoquant des rejets massifs vu l'étendue
des dégâts collatéraux qu'ils provoquent. Ce
n'est pas de chirurgiens mais d'acupuncteurs dont le monde a maintenant
besoin pour renforcer ses défenses immunitaires contre pareils
fléaux qui vont être amenés à se multiplier
au sein de l'économie et de la société en réseau.
Ces digressions que je fais à propos de politique internationale
et de terrorisme, c'est justement une mise en acte de l'effort de
complexité ; j'essaie de montrer qu'il est urgent de changer
notre mode d'analyse basé sur la science du contrôle
et de la manipulation si l'on veut pouvoir agir sur les risques
qui nous menacent. Il y a des choses que nous ne pourrons jamais
contrôler ni même enrayer complètement, mais
nous pouvons agir sur elles de manière à les circonscrire,
pour limiter leur capacité de nuisance, jusqu'à les
faire progressivement se résorber.
AI : En matière
universitaire, ne faudrait-il pas organiser dès maintenant,
et dès le premier cycle, sinon avant, des formations permettant
d'approfondir les questions de complexité systémique
évoquées dans votre livre ? RB : Il faut bien entendu organiser des formations sur les
sciences et la complexité, et l'on peut introduire dès
le secondaire les problèmes mathématiques d'optimisation
combinatoire (comme le problème du voyageur de commerce et
la conjecture des quatre couleurs), instruire sur la puissance et
les limites de l'intelligence artificielle, les scénarios
de modèles d'univers. Tout ce qui s'appuie sur le calcul
informatique a une chance d'être plus vite assimilé
par un public jeune qui est, lui, vraiment très doué
pour l'informatique. J'irais même plus loin en disant que
cet enseignement peut et doit se faire en dehors de l'université,
avant elle, dans les petites et moyennes entreprises dont l'évolution
est directement liée au Réseau mais aussi dans les
associations et autres ONG de la société civile globale
qui s'organisent de mieux en mieux en couplant l'humanité
solidaire et dispersée grâce à la connectique
informatique, de plus en plus accessible du point de vue des coûts
matériels. Il s'agit de s'approprier la science qui reste
quoiqu'en dise la "méta-grammaire" de la révolution
de l'information. Il faut que tout un chacun en possède les
rudiments de manière à être en harmonie avec
son environnement aussi bien naturel qu'urbain et technologique.
Aujourd'hui, pour tenter de maîtriser un tant soit peu son
devenir, l'individu contemporain, la société civile
n'ont d'autre alternative que d'acquérir une culture scientifique.
Avec cette invasion de la science et de la technologie dans tous
les pans de notre réalité, leur connaissance devient
un élément central de notre culture, un enjeu de citoyenneté.
Je dis que la culture scientifique sera une culture citoyenne ou
ne sera pas.
Aux jeunes générations, je dirais
qu'il leur faut multiplier leur compétences, s'ouvrir à
divers champs d'observation, développer la curiosité,
cultiver le sens du dialogue, apprendre à reconnaître
et respecter l'altérité proche et lointaine, en bref
admettre que la réalité a divers facettes, qu'il existe
une infinité de représentations du monde liées
à des histoires, des cultures et des dispositifs d'observation
particuliers. Et si je trouve la science si intéressante
en ce début de siècle, c'est parce qu'elle reflète
cette ouverture et cette "modestie épistémologique".
Il faut savoir que la science a pendant longtemps commis des péchés,
qu'elle a souvent contribué à la domination de sociétés
entières, que pour beaucoup de peuples, particulièrement
au Sud, la science a été perçue comme une production
occidentale, une culture de l'arrogance. Il n'y a pas si longtemps
les sciences, et plus particulièrement l'étude de
l'évolution, servaient des visions franchement racistes ;
j'en veux pour preuve ce que par exemple publiait la très
académique Oxford University Press sous la plume de Sir Grafton
Elliot Smith, un spécialiste réputé de la théorie
de l'évolution(5).
Ce qui en 1923 passait pour de la haute science serait en 2003 passible
de tribunal pour racisme éhonté. C'est pour cela que
je dis qu'heureusement l'histoire des sciences est par nature révisionniste,
seule manière de mettre à jour la connaissance en
se débarrassant de ses souillures majeures. Or par ses mises
à jour, l'histoire des sciences révèle en outre,
maintenant que se multiplient les traductions d'uvres jusque-là
ignorées, de plus en plus l'apport des autres cultures et
civilisations à l'édification des sciences. Et nous
n'en sommes qu'au début de ce type de démarche qui
montre comment l'histoire des sciences s'actualise constamment,
car rien n'est connu ou couru d'avance.
AI : Vous-mêmes,
après avoir lu et entendu tout ceci, n'envisagez-vous pas
d'écrire des synthèses, pour des publics de niveaux
différents, qui n'auront pas le temps ou la compétence
d'approfondir l'uvre de chacun des scientifiques interrogés
? Le lecteur sent intuitivement qu'il y a derrière toutes
ces vues des choses très profondes, touchant au cur
même de l'origine et de l'évolution de l'univers, que
l'on regrette de ne pas voir regroupées. RB : Après avoir cherché à comprendre
la nouvelle physique de l'information, je suis tenté d'explorer
la métaphysique de l'information. Il est clair que
le paradigme de l'information se retrouve maintenant en sciences
absolument partout, à l'origine de la matière, qu'elle
soit inerte, vivante ou pensante, et de l'existence.
Je suis frappé de constater combien la
science reflète des motifs culturels puissants comme par
exemple ceux des grandes spiritualités. Comment nier que
la cosmologie du Big Bang, esquissée pour la première
fois par le scientifique belge (et abbé) Georges Lemaître,
est un reflet de la théologie médiévale chrétienne
? Pareillement, je verrais la complexité comme renvoyant
anthropologiquement à une vision "polythéiste" du
monde ou les êtres pensants traitent l'information extérieure
en ramenant sa nature "multiduniste" aux grands nombres et à
la diversité. Et comment ne pas voir que la quête scientifique
pluricentenaire d'une théorie unique pour expliquer le monde
(aujourd'hui encore avec la physique des cordes) tire son origine
anthropologique du monothéisme et de sa réponse extrêmement
concise? Sur le monde du vide, la vacuité, je vois l'influence
de la pensée indienne qui inventa le zéro mathématique,
ce rien qui a eu tant d'incidence sur la science et le monde, ou
encore celle du bouddhiste Nagarjuna (IIe siècle) qui décrit
les qualités subtiles du vide. Or aujourd'hui on décrit
les qualités quantiques du vide pour expliquer l'origine
du monde, avant l'explosion primordiale "du jour sans hier". Et
puis vient l'heure des grands monothéismes qui nous disent
que le meilleur traitement de l'information extérieure n'est
pas de ramener le pluriel au pluriel (polythéisme) ou au
vide-vacuité-sunyata (bouddhisme) mais à
l'Unique. Et même entre les trois monothéismes, il
y a des variations qui produisent différentes épistémologies.
Je ne peux m'empêcher de voir la trinité comme une
manière de traduire ou réduire la pluralité
à un seuil raisonnable: trois, très
(beaucoup), trans (au-delà) sont étymologiquement
apparentés et signifient un seuil à partir duquel
l'on verse vers la multitude de l'information. Quant au motif central
de l'islam, ce n'est pas la trinité (Un = 1+1+1) mais l'unicité
(tawhid) qui postule une dialectique entre l'un et le multiple
(Un= 1x1x1x...x1). Je suis persuadé que ces motifs dirigent
souterrainement et culturellement les productions scientifiques
et philosophiques les plus achevées des différentes
traditions humaines et la science reflète aussi ces motifs.
J'aimerais m'y plonger quelque temps pour pouvoir le démontrer.
AI : Que pensez-vous
de notre revue Automates intelligents ? Suggéreriez-vous
des améliorations ? RB : Autant du point de vue de la forme que du fond, la revue
Automates intelligents est une expérience très inspirante
pour la vulgarisation qu'elle propose sur des sujets comme l'IA
et la robotique. La revue uvre à une culture scientifique
désormais incontournable et opère un décloisonnement
salutaire y compris pour les scientifiques eux-mêmes. Elle
montre que les médias sur le Réseau ne concurrencent
pas les autres formes de supports d'information mais les complémentent.
On y trouve des revues de livres très utiles pour faire ressortir
la qualité de l'information au milieu de la "quantitude"
de l'édition en flux tendus et des livres aux cycles de vie
de plus en plus courts. J'apprécie son ouverture, peut-être
pour l'heure un peu trop timide, aux sciences humaines et je nourris
l'espoir que la revue développe cette ambition comme lors
de ses incursions du côté du philosophe chrétien
René Girard ou encore du démographe Emmanuel Todd
qui à mon avis ont proposé les énoncés
les plus éclairants pour expliquer ce qui se passe depuis
le 11 septembre 2001. Je souhaiterais voir plus nettement affirmée
cette direction qui signalerait les uvres innovantes dans
le domaine des sciences humaines. Aux Automates intelligents qui
servent et enrichissent si utilement les humanités, je dis
: bon vent et longue vie !