Automates
Intelligents s'enrichit du logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
Présentation suivie d'un entretien
avec Pierre Michaud,
chargé d'affaire au secrétariat français
On connaît
les Programmes-Cadres de Recherche de l’Union Européenne,
qui prennent de plus en plus d’importance dans l’objectif
affiché par les Etats de consacrer au moins 3% des PIB en
2010 à la recherche, tant au plan national que communautaire.
Mais le grand public connaît moins bien le Programme Eureka,
qui contribue cependant pour une part non négligeable à
la réalisation de cet objectif indispensable à la
souveraineté de l’Europe.
L’initiative Eureka remonte à 1985. Elle avait été
prise, largement sur l’initiative de la France, et plus particulièrement
du ministre de la recherche Hubert Curien, avec un soutien enthousiaste
de l'Allemagne. Elle était en partie conçue pour éviter
que les appels d’offres lancés par les Etats-Unis dans
le cadre notamment du programme dit d’Initiative de Défense
Stratégique ou Guerre des Etoiles n’attirent sous l’influence
américaine le meilleur du potentiel de recherche des entreprises
européennes. Mais elle a eu dès le début un
grand succès auprès de nombreux pays européens
appartenant ou non au Marché Commun.
Le principe en est simple, assez proche de celui dit de la recherche
pré-compétitive des PCR : un certain nombre de domaines
de R/D jugés stratégiques par les responsables de
l’initiative (gouvernements et experts industriels) font l’objet
d’un financement public de départ.Mais il y a une différence
importante entre le PCRD et Eureka. Le premier travaille à
partir du haut (top-down) . Il définit des secteurs et y
organise des appels à propositions. Eureka au contraire travaille
à partir de la base. Ce sont les entreprises privées,
grandes et petites, qui sont encouragées à se regrouper
pour conduire des projets les intéressant directement. Elles
sont aidées à condition qu’elles apportent au
moins 50% du montant des projets. Les regroupements entre nationalités
et métiers différents sont encouragés. Les
laboratoires publics peuvent aussi participer.
Pour éviter la dispersion, on a défini très
tôt des secteurs dits d’Initiative Stratégique
ou Clusters à l’intérieur desquels les industriels
acceptent de travailler en commun afin de promouvoir des solutions
génériques bénéficiant à tous.
Un des objectifs est de proposer des standards européens
assurant l’interopérabilité entre matériels
et applications. Ces Clusters correspondent aux domaines où
les responsables d ‘Eureka constatent soit un retard européen
soit au contraire une avance qu’il convient d’encourager.
Des consortiums sont définis dont les membres acceptent de
coopérer dans le domaine particulier du consortium tout en
maintenant si nécessaire la concurrence entre eux. Les clusters
sont dotés de crédits substantiels pluriannuels afin
d’assurer la continuité des investissements.
Les partenaires des clusters établissent des feuilles de
route stratégique, mais celles-ci sont suffisamment flexibles
pour s’adapter à l’évolution de la technique
et du marché.
Aujourd’hui, et jusqu’à 2008, les principaux
clusters concernent les TIC : MEDEA+ (microélectronique,
4 mds d’euros) www.medeaplus.org
; EURIMUS II (micro-systèmes génériques, 500
mns d’euros) www.eurimus.com;
ITEA (logiciels « enfouis » 3 mds d’euros) www.itea-office.org
; PIDEA (interconnection et packaging, 600 mns d’euros www.pidea.com;
CELTIC (solutions de télécommunications, 600 mns d’euros)
www.celtic-initiative.org.
D’autres domaines font l’objet de clusters : la maison
numérique, l’automobile et la carte à puce.
Parallèlement aux clusters, Eureka promeut des projets dits
bi- ou multilatéraux. Il s’agit de développer
une innovation technologique devant aboutir à un produit
commercialisable, associant au moins 2 partenaires de l’industrie
et/ou de la recherche et coordonnés par un industriel. Le
financement moyen de chaque projet est de 500.000 euros. Les secteurs
sont les biotechnologies, les matériaux, le transport, l’environnement,
les applications sociétales.
Enfin, les entreprises participant avec succès aux projets
Eureka bénéficient d’un label très apprécié.
Deux palmarès annuels sont publiés : Eureka lillehammer
award et eureka lynx award
Résultats résumés
Depuis 1985, Eureka a soutenu plus de 2.200 projets pour un investissement
total de 22 mds d’euros, également répartis
entre projets stratégiques et projets bi- et multilatéraux.
Les TIC ont bénéficié de 70% de ces crédits.
C’est grâce à eux que la compétence européenne
en télécommunications puis microélectronique
a pu s’affirmer. 34 pays pan-européens sont membres
d’Eureka. La part française a été de
6,2 mds d’euros pour 734 projets.
Pour 2004, 4,6 mds d’euros sont affectés aux projets
en cours, les plus gros contributeurs étant la France, l’Allemagne,
les Pays-Bas et l’Italie.
Les entreprises labellisées sont à 47% des PME, 27%
des grands groupes, 14% des instituts de recherche et 11% des universités.
La présidence et la direction du Secrétariat sont
tournantes et annuelles. En 2003, elles ont été françaises
et sont dorénavant néerlandaises.
Ci-dessus,
la carte des pays membres d'Eureka. En vert les membres
à part entière, en beige les pays associés,
en jaune les pays dotés d'un bureau d'observation.
La présidence est en rouge. On notera la présence
de la Turquie, de la Russie et d'Israël.
Entretien
avec Pierre Michaud
Automates
Intelligents (AI): Pierre Michaud, pouvez-vous d’abord
vous présenter ?
Pierre Michaud (PM)
: Je suis ingénieur de l’Institut de Chimie
de Nancy et j’ai obtenu mon doctorat es-sciences en
chimie à l’Université Laval à
Québec. J’ai travaillé ensuite au Conseil
National de la Recherche à Ottawa, puis aux Etats-Unis,
en Suède et dans d’autres pays européens.
Je connais relativement bien les systèmes de recherche
et d’innovation de ces pays.
Je suis affecté actuellement à Eureka, comme
chargé d’affaires. Vous avez résumé
ci-dessus les objectifs et les modalités d’action
de cette initiative Eureka. Je n’y reviendrai pas.
Le plus grand succès d’Eureka a été
un cluster dans le domaine de la micro-électronique.
Il a d’abord été appelé JESSI
puis est devenu MEDEA+. Sans JESSI, l’industrie électronique
européenne n’en serait pas où elle en
est. Vous avez eu Crolles1, puis Crolles2. Motorola s’est
installé à côté, ce qui est une
reconnaissance de la capacité européenne par
une grande entreprise américaine.
La situation est aujourd’hui plus simple et plus compliquée
qu’elle ne l’était aux origines. L’enjeu
européen est bien installé dans les esprits,
ainsi que les mécanismes transversaux de financement
de la recherche. Les entreprises l’ont compris, mais
aussi les collectivités territoriales. Vous savez
que la région Rhône-Alpes consacre un financement
important à des bourses permettant à des chercheurs
d’aller travailler à l’étranger.
Vous avez désormais de nombreux programmes, auxquels
participe l’UE, notamment dans les zones frontalières.
Il faut donc faire des choix.
Eureka est devenu complémentaire du PCRD européen.
Le PCRD, c’est la recherche pré-compétitive.
Eureka, ce sont des programmes qui sont initiés par
les industriels eux-mêmes. On a une approche ascendante
confrontée à une approche descendante. L’approche
ascendante d’Eureka est particulièrement intéressante.
Si des partenaires veulent faire quelque chose ensemble,
c’est qu’ils ont une forte volonté d’aboutir.
Ils ne recherchent pas uniquement de l’argent pour
développer un prototype qui finira sur une étagère.
Mais Eureka se heurte aujourd’hui à une grande
difficulté. Nous enregistrons une désaffection
croissante de la part des grands pays industriels. La France,
l’Allemagne, la Grande Bretagne sont de plus en plus
réticents à apporter des fonds publics nationaux.
Cela entraîne des freins considérables parce
qu’Eureka ne fonctionne encore que sur de tels fonds
(en dehors des apports des entreprises). Tant que ces grands
pays finançaient les programmes Eureka, on était
sûr d’aboutir. Aujourd’hui, même
quand de bonnes collaborations sont initiées, quand
de bons programmes sont engagés, on peut se trouver
en panne du fait de la défection brutale d’un
pays qui refuse de financer sa part. Les entreprises, qui
apportent 50% des crédits et qui ne reçoivent
pas le complément de financement d’Eureka,
ni le label, sont donc déçues.
En France, nous sortons de la période de la présidence
française, qui a duré de juillet 2003 à
juin 2004. Si regarde les résultats, on voit que
quasiment tous les programmes financés ont été
initiés par des petites entreprises et qui ont été
pris en charge par l’ANVAR. Très peu ont été
pris en charge, comme cela se faisait autrefois, par les
ministères de la recherche et de l’industrie.
Par contre, le ministère de l’industrie a continué
à financer les gros programmes clusters, MEDEA, IKEA,
etc., mais ceci vraiment a minima.
Ce que je dirais d’Eureka est que c’est un magnifique
véhicule pour le partenariat technologique européen,
sauf qu’il faudrait que les conducteurs (les Etats)
desserrent les freins et mettent de l’essence dans
le réservoir. Si on avait cela, on aurait quelque
chose de vraiment intéressant.
AI : Nous nous posons la question
de la relance de la recherche européenne. On peut
conclure de vos propos que réactiver Eureka serait
une des priorités.
PM : Oui.
Mais il faut ne pas confondre Eureka et la recherche européenne.
Les relations avec le PCRD n’ont jamais été
excellentes. Au début, quand Eureka s’est créé,
la Commission y a vu une offensive à son encontre.
Mais actuellement le dialogue est en train d’être
renoué, afin de déterminer comment Eureka
et le PCRD peuvent travailler ensemble. La coopération
pourrait s’établir soit sur des projets issus
de plate-formes communes, soit sur des projets issus de
groupes conjoints. Mais ceci est assez délicat, car
il faut respecter le traité de Maëstricht, notamment
les articles 164 et 171. Ces articles permettent au PCRD
de financer des initiatives venant des Etats, mais sous
certaines conditions.
Si ce dialogue Eureka/UE aboutit, les financements nationaux
qui sont défaillants pourront être remplacés
par des financements de la Commission. On pense aussi à
la BEI (Banque européenne d’investissement)
ou au FEI (Fonds européen d’investissement).
Eureka pourrait en ce cas retrouver une certaine dynamique.
Ceci dit, ces nouvelles sources ne retirent rien à
la nécessité de voir les financements publics
des grands pays reprendre, le cas échéant
sur des objectifs nouveaux. Il faudrait que les grands pays
fondateurs, France, Allemagne, Angleterre, sanctuarisent
et augmentent les crédits publics dédiés
à Eureka, étant entendu que certains membres
plus récents, l’Espagne, la Hollande, les pays
scandinaves (la Norvège a de l’argent, avec
le pétrole) sont en train d’augmenter leurs
contributions. Il faudrait donc absolument relancer la participation
des grands pays.
AI : Comme toujours, c’est
un problème de volonté politique.
PM : Exactement.
AI.
Voulez-vous que nous élargissions le débat au problème
de la sensibilisation des Français à l'intérêt
de la recherche scientifique?
PM : Oui. La recherche
en France n’a jamais été bien traitée,
sauf sous de Gaulle et Mitterrand, à leurs débuts.
Ce phénomène est désastreux. Il met en cause
directement les intérêts des citoyens, notamment en
matière de santé et d’environnement. A la base,
il n’y a pas vraiment de dialogue Science-société.
Je compare la situation française avec ce que j’ai
connu en Suède. Lorsque ce pays a décidé d’abandonner
le nucléaire, j’étais alors conseiller scientifique
à l’Ambassade de France. J’ai constaté
que de nombreux débats avaient été organisés,
rassemblant des citoyens, des experts scientifiques et des politiques.
Or ces trois catégories de partenaires entretenaient une
confiance réciproque. Tandis qu’en France, les citoyens
se méfient systématiquement de ce que disent les scientifiques
(pour ne pas parler de ce que disent les politiques). Il faut absolument
restaurer la confiance. Mais comment ?
Je pense qu’il faudrait organiser des séries de conférences
à petite échelle, mais nombreuses. J’ai participé
à cela à Montréal, sur les questions de l’environnement.
Il ne faut pas faire de grands messes, mais des réunions
rassemblant 50 personnes au plus, au niveau des quartiers.
AI : Oui, mais ce qui était
faisable à Montréal est plus difficile en France.
Comment sensibiliser 50 millions de personnes ?
PM: Les gens en France ont été sensibilisés
par les manifestations des chercheurs, qui ont recueilli des milliers
de signature. Mais il a surtout été question du statut
des chercheurs. Nulle part n’ont vraiment été
posées les questions relatives aux objectifs et enjeux de
la recherche.
Je suis inquiet par ailleurs de la façon dont les débats
tournent. Rien n’est fait pour intéresser les citoyens
à l’avenir, non des chercheurs eux-mêmes (qui
est évidemment essentiel à garantir...) mais des objectifs
stratégiques que la recherche devrait se voir assigner. On
veut tout casser, le CNRS, l’INSERM, l’INRA…,
on veut refaire les universités. Or vous savez comme moi
que lorsque l’on casse tout, il faut des années pour
que les travaux reprennent. Ce qui manque en France, c’est
la fluidité. Or pour assurer celle-ci, le maître-mot
devrait être l’excellence, laquelle suppose l’évaluation.
Or l'évaluation n’est pas dans la tradition française.
Une authentique évaluation d’un laboratoire, tous les
4 ans environ, devrait faire appel à des experts de divers
pays, disant franchement ce qu’ils constatent et ce qu’ils
proposent pour que si besoin était les choses aillent mieux.
Après cela l’organisme de tutelle donnerait une nouvelle
période de 4 ans au laboratoire pour réussir. C’est
ce type de travail qui devrait être la priorité du
CNRS.
Le CNRS ne devrait pas non plus se désintéresser de
valoriser ses propres travaux. Mais il faudrait le faire en connaissance
de cause, avec des valorisateurs spécialistes. Les gens qui
déposent des brevets, ce ne sont des chercheurs, ni des administratifs.
Si on doit aider à créer des entreprise, il faut,
comme dans les universités canadiennes, disposer de gens
qui ont fait le parcours complet : recherche, brevet, développement.
Par ailleurs ce seront ces mêmes gens qui seront les mieux
placés pour faire, en particulier, l’animation citoyenne
dont nous parlions. Or aujourd’hui, dans les technopoles,
par exemple, je vois surtout à l'oeuvre des administratifs.
Ce ne sont pas eux, non plus que des chercheurs enfermés
dans leurs problèmes de carrière, qui iront prêcher
la science sur les places publiques.
AI
: La valorisation de la recherche se fera-t-elle mieux en France
dans l’avenir ?
PM: Je le pense. Il y a des progrès, avec
les concours entre entreprises innovantes, par exemple. Les chercheurs
sont plus qu’auparavant sensibilisés à la création
d’entreprises. Ils reçoivent des fonds des ministères,
de l’ANVAR. Sur 300 entreprises retenues par an, s’il
en reste 30, ce sera déjà bien.
Ceci dit, je suis bien obligé de constater que la recherche
privée est en France largement à la traîne.
Elle n’est pas prise en compte dans l’entreprise. Si
vous examiniez tous les grands groupes français (pharmacie,
chimie, notamment), vous verriez des pans entiers prendre du retard.
Face à cela l’Etat ne devrait pas rester les bras croisés.
Il faudrait aider à regrouper ce qui existe encore, le tout
évidemment au niveau européen.
AI : ceci nous ramènerait à
des politiques de filières, pourtant très décriée
depuis 15 ans.
PM: Oui. C’est ce qui s’est fait précisément
dans Eureka, autour de la microélectronique notamment. Mais
l’Etat, dans Eureka, a su se limiter. Il a donné l’impulsion
de départ, mais le cluster s’est fédéré
et a pris son indépendance de lui-même. Eureka constate
aujourd’hui que les clusters lui échappent. Il ne faut
pas s’en plaindre. C’est une excellente chose.
AI : En vous écoutant, on pourrait
conclure que pour relancer la recherche privée, il faudrait
généraliser les processus Eureka à bien d’autres
secteurs industriels.
PS. Oui, mais avec
des apports des Etats bien plus importants. Il faudrait faire ce
que font depuis des décennies les gouvernements américains,
avec les financements consacrés à la recherche duale.
Voyez les sommes que mettent la NSF ou les agences de défense
dans l’ensemble des gammes de la recherche. Nous en sommes
loin en Europe. Si vous pouvez aider, ne fut-ce que marginalement,
à la prise en compte par l'opinion de cette nécessité,
vous aurez tout mon appui. C'est dans cet esprit que j'ai signé
votre manifeste [voir
http://www.europe-puissance-scientifique.org/manifeste.htm].