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14 décembre
2010
Entretien
commenté (par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin)
Ray Kurzweil La singularité, la conscience
et l'ingénierie inverse du cerveau
L'inventeur
et futurologue Ray Kurzweil représente pour nous une
référence incontournable.
Nous avons plusieurs fois évoqué ses propos,
et référencé
son ouvrage «Singularity is Near».
Dans celui-ci, l'auteur avance que les progrès exponentiels
et convergents des sciences dites encore émergentes
contribueront à produire dans une cinquantaine d'années
un univers terrestre radicalement différent du nôtre,
encore pratiquement inimaginable par les hommes que nous sommes.
En
effet les humains ou super-humains qui en principe devraient
être les produits de la Singularité sont eux-
mêmes difficilement imaginables par les humains d'aujourd'hui.
Ray Kurzweil, cependant, pronostique que les humains augmentés
par les technologies de la Singularité seront bien
mieux capables que nous le sommes aujourd'hui de résoudre
les énormes difficultés matérielles qu'affronte
actuellement l'humanité face à un monde dont
les ressources paraissent non seulement finies mais déjà
en voie d'épuisement.
On
a beaucoup reproché - nous les premiers - à
cette hypothèse d'être exagérément
optimiste sans pour autant s'appuyer sur des raisons scientifiquement
crédibles.
D'une part, les risques de détérioration irréversible
de l'environnement peuvent se produire bien plus vite que
n'apparaîtraient les ressources des nouvelles sciences.
D'autre part, et d'un point de vue plus fondamental, l'évolution
induite par la Singularité n'étant pas elle-même
prévisible, on pourrait imaginer qu'elle puisse provoquer
l'émergence de situations ou d'entités qui,
au regard de nos conceptions actuelles du monde, apparaîtraient
insupportables.
Celà
dit, il est intéressant d'avoir un point de vue récent
de Ray Kurzweil sur la question de la Singularité.
Nous n'avons pas eu la possibilité de l'interroger.
Mais il se trouve que la publication
Hplus vient de le faire. Nous reprenons donc ici,
en le traduisant et le simplifiant, l'interview qui vient
d'être mis en ligne.
Nous y ajouterons nos propres commentaires.
Rappelons
en préalable que Ray Kurzweil a suscité les
grands titres du dernier Singularity Summit 2009 en
traitant de deux thèmes qui abordent précisément
les questions que nous venons d'évoquer :
«L'ubiquité
et la prédictibilité de la croissance exponentielle
des TIC»
«les critiques de la Singularité».
Les Sommets
de la Singularité sont organisés par le Singularity
Institute fondé en 2006 par Ray Kurzweil, Tyler Emerson
et Peter Thiel. Par la suite, Ray Kurzweil a créé
la Singularity University qui propose des formations intensives
de plusieurs semaines dans les principales disciplines concernées
par son objet: biotechnologies, bioinformatiques, nanotechnologies,
IA, robotique, finances, etc. L'Université est co-financée
par Google et le Ames Reserch Center de la Nasa.
Il
faut savoir également que Ray Kurzweil, définitivement
infatigable, a réalisé deux films qui doivent
sortir prochainement : "Transcendant man"
et "The Singularity is near, A True Story about the
Future".
Nous
nous limiterons cependant ici à reprendre et commenter
(en italiques bleues)
les propositions de Ray Kurzweil relatives à l'ingénierie
inverse du cerveau. Pour le reste, Ray Kurzweil se borne dans
l'interview à traiter par le mépris les allégations
d'un James Lovelock, selon lesquelles les innovations résultant
de la Singularité arriveront trop tard pour empêcher
les milliards de morts que pronostique l'environnementaliste
anglais. Ni Kurzweil ni Lovelock en effet n'apportent de preuves
convaincantes à leurs affirmations.
Question
1. Que diriez-vous des relations éventuelles entre la conscience,
le calcul quantique et la la complexité ?
Ray
Kurzweil (RK): On m'a posé la question d'un possible
lien entre le calcul quantique et le cerveau. Pourrait-on
utiliser le calcul quantique pour créer une IA aux
performances du cerveau humain? Ma réponse est négative.
Je ne retiens pas, notamment, les hypothèses de Roger
Penrose relatives à l'existence dans le cerveau de
micro-tubules où pourraient jouer des phénomènes
relevant de la physique quantique. Le calcul quantique est
capable d'accélérer considérablement
certaines procédures dans lesquelles le cerveau est
très lent, comme la factorisation des grands n ombres.
Mais on ne voit pas quel rôle il pourrait jouer dans
les mécanismes cérébraux donnant naissance
à ce que l'on nomme la conscience. Je ne peux prendre
au sérieux l'argument selon lequel la conscience humaine
et la calcul quantique étant également mystérieux
doivent procéder des mêmes logiques.
J'ai
moi-même réfléchi à la question
de la conscience depuis 50 ans. Je n'y vois toujours pas clair.
Lorsque je lis dans tel ou tel article que les auteurs ont
identifié dans le cerveau tel ou tel processus susceptibles
de générer des états conscients, je suis
toujours déçu. Je me demande à chaque
fois quel est le lien entre le processus qu'ils décrivent
et la conscience. Ainsi, lors d'une présentation, le
Dr Hammeroff a lié la conscience à ce que l'on
nomme la cohérence gamma des ondes cérébrales.
Celles-ci sont des ondes d'environ 10 cycles par seconde pouvant
résulter d'une synchronisation entre neurones. Or l'anesthésie
fait disparaître la cohérence gamma. Il est certain
que l'anesthésie est intéressante dans l'étude
de la conscience, puisqu'elle est réputée la
faire également disparaître. Mais en fait, l'anesthésie
fait disparaître bien d'autres activités, notamment
une grande partie de celles du néocortex. Ceci dit,
qui prouve que nous ne sommes pas conscient sous anesthésie?
Ce n'est pas parce que nous perdons la mémoire de ce
qui se passe que nous perdons la conscience. La mémoire
ne doit pas être confondue avec la conscience.
Je
m'intéresse plutôt aux projets actuels visant à
construire des néo-cortex artificiels, par exemple les projets
Blue
Brain et Numenta.
Certes les modèles qu'ils produisent sont infiniment simplifiés
au regard de ce qu'est le tissu cortical humain, mais ils permettent
déjà des observations intéressantes. Or il
n'y a là rien de quantique.
Vous
mentionnez également les liens possibles entre la complexité
et la conscience. J'ai abordé ce sujet dans The Singularity
is Near. Il ne faut pas confondre la complexité, que
Shannon avait proposé de mesurer, avec la répartition
au hasard. Dans mon livre, je parle de complexité organisée,
voire orientée (purposeful complexity). Elle pourrait
mesurer l'aptitude à la conscience. Elle est orientée
en fonction de l'histoire évolutive des entités.
Un homme est plus conscient qu'un chat et celui-ci davantage
qu'un ver de terre. Quant au soleil, est-il conscient ?
Automates
Intelligents (AI) : On
peut penser en effet que ces discussions sur la conscience
sont oiseuses. Parle-t-on de conscience primaire ou de conscience
supérieure? Celle-ci intègre-t-elle et comment
un modèle du Moi? Nous pensons pour notre part, à
la suite de Alain Cardon et de quelques autres, que tout système
multi-agents évolutionnaire artificiel, fut-il relativement
simple, pourrait générer des états conscients
évidemment limités, qui pourraient s'agréger
et s'enrichir au sein de populations de systèmes équivalents
en compétition darwinienne. C'est sans doute aussi
le point de vue de Ray Kurzweil.
Question
2 : Comment prouver la conscience ?
RK
: Il n'existe pas de « détecteur de
conscience », même parmi les humains. Il
faut s'accorder sur un certain nombre de signes objectifs
pouvant faire supposer que l'entité, biologique ou
artificielle interrogée, est consciente, au sens où
nous l'entendons. Il s'agit d'une variante du test de Turing.
Dans cette perspective, il faudra admettre que des êtres
artificiels puissent être conscients et souffrir. Il
ne sera donc pas bien de les tourmenter. C'est un des thèmes
de mon film The Singularity is Near. Mais on n'en est pas
là aujourd'hui. Ce sera cependant une des questions
morales ou philosophiques qui se poseront dans les prochaines
années: peut-on faire souffrir des hommes sous anesthésie,
des animaux ou des robots supposés pouvoir héberger,
davantage qu'un simple PC d'aujourd'hui, des états
conscients éventuels?
Question
3 : Que diriez vous des perspectives offertes à l'Intelligence
Artificielle par l'ingénierie inverse appliquée
au cerveau (reverse engineering the brain) dont vous vous
faites le promoteur ?
RK
: Je travaille actuellement, après mes films, à
deux livres, How the Mind Works et How to build
one (a Mind). J'y traite principalement du cerveau mais
j'y évoque l'esprit (mind) pour aborder la question
de la conscience que nous venons de mentionner. Un cerveau
devient un esprit quand il se conjugue avec un corps et, au
delà de ce corps, avec les multiples entités
sociales impliquant celui-ci.
Pour
moi, l'ingénierie inverse du cerveau ne sera pas une
simple opération mécanique, dont David Chalmers
a dit à juste titre qu'elle ne mènerait pas
à grand chose. Il s'agira au contraire ce faisant de
comprendre les bases mêmes de l'intelligence. Pour cela,
il faudra expérimenter à partir de simulations
opérationnelles. On découvrira alors que certaines
choses sont importantes et d'autres pas: la gestion des hiérarchies
et des changements, la propriétés des patterns,
les déterminants de haut niveau, etc. Or il se trouve
que le néo-cortex dispose d'une structure très
uniforme. La façon dont il traite ces questions basiques
semble se retrouver partout. Si on réussit à
les simuler à petite échelle, on pourra les
reproduire et les amplifier à grande échelle.
Ce sera là faire de l'ingénierie.
Le
cerveau de l'homo sapiens est certes très lourd et
complexe, mais il traite l'information sur un mode très
lent, et les connexions interneuronales sont toutes semblables.
Beaucoup sont d'ailleurs redondantes. On peut donc espérer,
à partir d'un automate élémentaire bien
conçu mais simple, les reproduire sans limitations
de taille dans un cerveau artificiel, en introduisant d'ailleurs
si nécessaires des niveaux hiérarchiques nouveaux.
En fait tout sera affaire d'expérimentation, en se
plaçant dans les problématiques qui sont celles
du cerveau humain, ou dans d'autres que nous imaginerons.
On
pourra dans cette perspective étudier aussi les dérèglements
mentaux, psychose maniaco-dépressive ou schizophrénie,
en simulant des comportements équivalents. Mais bien
sûr il faudra rester très prudent, car on ne
sait pas grand chose de la façon dont ces psychoses
se produisent dans les vrais cerveaux.
On
m'a objecté, notamment John Horgan, que pour simuler
le cerveau humain, il faudrait des trillions de lignes de
code, alors que les logiciels les plus sophistiqués
ne dépassent pas quelques dizaines de millions de lignes.
Mais il s'agit d'une absurdité. Il n'y a rien dans
le cerveau qui soit à ce point compliqué. Le
cerveau est le résultat de l'expression du génome.
Or celui-ci ne dépasse pas environ 800 millions de
bits d'information. De plus, il est plein de redondance. Les
séquences les plus longues peuvent être répétées
des centaines de milliers de fois. Si l'on utilise la compression
d'information, le génome peut être représenté
par 50 millions de bits, dont la moitié seulement intéressent
la genèse du cerveau. Cela peut être simulé
par 1 million de lignes de code seulement. D'autres modes
de calcul donnent le même ordre de grandeur.
AI
: On peut penser, même s'il ne le dit pas clairement,
que Ray Kurzweil se place dans une perspective évolutionniste.
Il est exact que les cerveaux humains, ou l'appareil nerveux
d'organismes plus simples, ne se sont pas construits d'un
coup. Ils ont été le résultat de l'agrégation
de processus certainement très simples, associant des
composants biologiques eux-mêmes très simples
apparus aux origines de la vie, chez les bacilles voire les
virus primitifs. Ce sont les aléas de la compétition
darwinienne, entraînant la nécessité de
résoudre des problèmes eux-mêmes simples
mais de plus en plus nombreux, qui ont entraîné
le rassemblement au niveau des génomes de gènes
codant pour des organisations cérébrales qui
nous paraissent aujourd'hui effroyablement complexes, mais
qui ne le sont sans doute pas.
Aujourd'hui
d'ailleurs, il semble que l'imagerie cérébrale
appliquée à des cerveaux humains engagés
dans des opérations cognitives jugées particulièrement
complexes, comme la reconnaissance des visages, ne fasse pas
apparaître de bases neurales très diversifiées
et complexes. C'est l'assemblage de ces bases dans des aires
cérébrales distinctes en relation par des neurones
réentrants, sous commande d'une programmation génétique
peu différenciée, qui explique la variété
des fonctions permises par le cerveau. De la même façon
en est-il de l'émergence de fonctions plus complexes
telles que la conscience. Nulle part il n'a été
possible d'identifier de neurones responsables de fonctions
complexes et moins encore d'hypothétiques neurones
de la conscience.
Il
est donc plausible de penser que, une fois réalisé
un module artificiel unique permettant de réaliser
des fonctions cognitives (vraiment) élémentaires,
une fois par ailleurs mis en place le moteur (très
simple) permettant de fabriquer et d'assembler des millions
de tels modules, le tout dans des organismes artificiels (robots
ou même entités virtuelles) associant ces bases
neurales artificielles et des corps artificiels dotés
d'entrées-sorties elles-mêmes simples, tous les
éléments seraient réunis pour générer
par compétition darwinienne un certain nombre de fonctions
complexes permettant de commander des fonctions intellectuelles
capables de résoudre des problèmes du type de
ceux qu'affrontent les corps et cerveaux humains.
Dans
cette perspective, les sophistications de l'IA actuelle, comme le
souligne Ray Kurzweil, ne pourront à elles seules permettre
de créer un cerveau artificiel (modèles de Markov,
algorithmes génétiques, réseaux neuronaux,
algorithmes de recherche et d'apprentissage). Il ne s'agit que de
techniques. Elles seront très utiles le moment venu pour
doter les modèles de fonctionnalités utiles, mais
rien ne remplacera un travail pas à pas analogue à
celui accompli par l'évolution pendant des centaines de millions
d'années. Comme les technologies émergentes résultant
de la Singularité devraient permettre de faire ce travail
en quelques dizaines d'années sinon moins, c'est cette voie
là qui mériterait, pensons nous, d'être explorée.
Remarquons que c'est cette voie là que de son côté,
à quelques différences près, propose le chercheur
français Alain Cardon.
Nous
conclurons en constatant que les propositions faites par Ray
Kurzweil en matière d'ingénierie inverse du
cerveau n'ont plus actuellement grand chose à voir
avec une des idées qu'il avait envisagée par
ailleurs: télécharger un esprit humain sur une
telle plateforme, ceci afin d'obtenir des doubles de soi.
Mais chaque chose en son temps....