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Automates
Intelligents (AI) : Cher professeur
Cardon, notre revue a suivi et commenté vos travaux sur la
conscience artificielle depuis ses débuts (1). Aujourd'hui,
vous publiez sur notre site votre dernier ouvrage «Un modèle
constructible de système psychique »(2).
Comment définiriez-vous ce livre par rapport aux précédents?
Alain
Cardon (AC) : Cet ouvrage concrétise un travail pluridisciplinaire
de plusieurs années, mené avec le psychiatre Pierre
Marchais, travail centré sur la modélisation du système
psychique. Ce système génère intentionnellement
des représentations des multiples choses du monde afin de
les éprouver, les évaluer et les modifier. Il génère
ce faisant le flot des pensées et met ainsi le corps en posture
d'agir.
Il
s'agissait pour nous de confronter deux approches, celle d'un clinicien
qui a très longtemps observé, analysé et classé
les cas pathologiques et la mienne, qui consiste à considérer
que le système psychique est un système complexe informatique
très particulier. Il l'est en ce sens qu'il manipule principalement
de l'information dans de multiples niveaux informationnels à
la fois dépendants et concurrents, qui sont en quelque sorte
contrôlés grâce à l'architecture du système.
J'ai
donc dû, en conséquence de cette confrontation, concevoir
un modèle selon le paradigme constructiviste de l'informatique
permettant de retrouver d'une part les éléments de
base, leur architecture et, d'autre part, le contrôle. Il
s'agit d'un auto-contrôle distribué, fluide, permettant
de générer intentionnellement au bénéfice
du système les représentations complexes qu'il éprouve
et qu'ainsi il manipule.
J'ai
introduit pour cela un élément important, le concept
d'un nouveau type de contrôle, expliquant à la fois
la rationalité de l'esprit et ses dérives pathologiques
inévitables. C'est, si l'on veut, la transposition dans le
calculable informationnel des topiques freudiennes qui utilisaient
le concept d'énergie, un calculable informationnel qui manipule
et créé de l'information sous forme de nuées
de processus coactifs. Evidemment, cette information utilise et
est utilisée par un corps sensible, également artificiel.
Ici, la technologie robotique et électronique actuelle va
très loin et permet de réaliser des prouesses.
AI
: Pourquoi avoir choisi une édition en ligne de votre ouvrage,
sous la licence "Creative Commons", qui ne rétribue
pas l'auteur et encourage le téléchargement ?
AC
: La modélisation que je propose est originale, pluridisciplinaire,
et surtout elle est constructible et de niveau méta par rapport
aux systèmes spécialisés que l'on utilise habituellement.
Cela veut dire que certaines personnes, dans certaines institutions,
utilisant cette modélisation, pourront construire un système
qui pensera intentionnellement, qui créera et contrôlera
de multiples systèmes informatiques et électroniques
distribués ainsi que des échanges informationnels,
tels le flot des messages échangés sur Internet, afin
de les manipuler en temps réel. Il me semble donc nécessaire
que tous les citoyens, je dis bien tous, soient au courant de ces
possibilités techniques. Ils doivent comprendre que celles-ci
ne sont pas neutres, que d'autres déjà les utilisent
sans le dire. Ils doivent donc décider, en pleine connaissance,
de les faire développer ou de ne pas les faire développer.
Le
prix d'un livre et sa faible diffusion ne me semblent pas un bon
moyen d'informer de ces problèmes. Il me semble qu'il y a
une certaine urgence à communiquer sur ces sujets et le téléchargement
gratuit en est le meilleur moyen.
AI
: Votre livre est préfacé
par le docteur Pierre Marchais, psychiatre, auteur de nouveaux ouvrages
sur l'esprit dans ses états normaux ou pathologiques. Comment
avez-vous été conduits à collaborer ? Et que
pourriez-vous continuer à faire ensemble?
AC
: J'ai connu le docteur Pierre Marchais dans la société
savante dont nous sommes membres, l'Académie Européenne
Interdisciplinaire des Sciences (http://www.science-inter.com/index.htm).
Nous avons constaté la très forte convergence de nos
idées et projets. Nous avons travaillé ensemble et
nous continuons nos recherches communes pour les approfondir, notamment
dans la recherche des processus causaux internes produisant les
dysfonctionnements, c'est-à-dire les pathologies. L'objectif
est de proposer une autre classification de ces pathologies prenant
en compte les processus causaux multiples avec leurs évolutions,
et pas simplement des symptômes apparents. On aborde donc
les pathologies comme des processus complexes, évolutifs
compte-tenu du contexte, multiformes et ne pouvant se résumer
en états symboliques. C'est exactement cela que doit faire
la recherche scientifique : analyser les connaissances courantes,
produire et confronter des idées nouvelles, les clarifier,
les approfondir, communiquer avec les communautés intéressées
et poursuivre le processus de création.
AI
: Le modèle de système
psychique que vous décrivez est très complet. Est-il
inspiré de ce que sait la science à propos du cerveau
humain et de ses fonctions?
AC
: Toutes les connaissances actuelles dans le domaine sont prises
en considération. Mais je crois que très peu de laboratoires
mènent des recherches pluridisciplinaires sur ce sujet précis,
en se centrant sur ce qu'est l'esprit considéré comme
un système, architecturé pour produire ce qu'il produit.
Il existe de très nombreuses approches disciplinaires spécifiques,
comme par exemple la neurobiologie cartographiant les mouvements
neuronaux pendant que le sujet pense à certaines choses précises,
ou bien la linguistique cherchant à définir les concepts
profonds sous-jacents aux combinaisons de mots en phrases. Mais
les laboratoires sont spécialisés, souvent très
spécialisés. Ils ont aussi, ce qui est humain, la
volonté d'aider leurs disciplines à se développer
au détriment des autres, car cela leur apporte des crédits
dans un univers où les dotations sont globalement très
limitées.
Chercher
ce qu'est l'architecture d'un système qui produit intentionnellement
des pensées n'entre pas dans les champs disciplinaires usuels.
La psychanalyse et la philosophie ont pu s'y intéresser dans
le passé, mais ni l'une ni l'autre ne produisent des modèles
constructibles précis. L'informatique tend de son côté
à s'incorporer aux technologies commercialisables dans un
monde où l'on vend des outils, oubliant qu'elle est d'abord
la science du calculable.
AI:
Si ce modèle était
développé sous la forme d'une conscience artificielle
incorporée au sein d'un «corps» lui-même
artificiel, ses performances fonctionnelles permettraient-elles
de mieux faire apparaître les points encore obscurs du psychisme
humain, sur le plan individuel ou collectif ?
AC
: Certainement et cela constitue le principal domaine de recherche
à approfondir. L'homme dispose d'une architecture psychique
qui est auto-adaptative de manière maximale. En effet, cette
architecture psychique possède la capacité de se comprendre
entièrement elle-même en utilisant les représentations
rationnelles que la culture humaine ne cesse de développer.
Je pense qu'il n'y a pas de mystères dans l'humain qui seraient
inaccessibles en termes absolus. Il n'y a que des problèmes
dont la science pourrait se saisir. La société, aidée
par la science, doit donc les poser afin de produire de la connaissance
et ainsi aider les individus et les groupes à mieux se connaître,
à choisir leurs voies et surtout leur destin.
AI
: Vous avez une conception
très optimiste de la science.
AC
: Je parle de la science telle qu'elle a est définie
par l'Encyclopédie et les Lumières, valeurs auxquelles
je pense que les sociétés européennes se réfèrent
toujours à leur base, seules peut-être encore au monde.
Je ne parle pas des technologies scientifiques développées
à des fins de domination et de profit. Savoir comment et
pourquoi on peut penser à ce que l'on pense là, ici
et maintenant, est une quête majeure de l'humain et de l'humanité.
Le but d'une civilisation n'est pas de se doter des moyens de contrôler
ses membres pour conserver des hiérarchies de pouvoir qui
se révèlent à la fois dangereuses et absurdes.
Il est de se comprendre pour savoir comment vivre ensemble le mieux
possible et progresser vers la sérénité, le
bonheur, l'égalité et la fraternité entre les
hommes.
Des
systèmes militaires et de contrôle civil
AI
: Mais vos travaux, et d'autres analogues,
n'auront-ils pas pour conséquence de réaliser le rêve
de tous les roboticiens aujourd'hui, réaliser un robot pensant
capable de s'interfacer avec l'homme, pour mieux le cas échéant
le contrôler, voire le dépasser ?
AC
: Là, on est dans le domaine de la domination, de la
volonté de la puissance, et cette perspective qui a été
très bien traitée par Nietzsche est fortement d'actualité.
Le but des décideurs politiques intervenant dans ces domaines
n'est hélas pas comme certains naïfs le pensent, de
faire construire un robot humanoïde jouet. Il est de mettre
en place un système méta qui pense, qui est hébergé,
volontairement ou involontairement, par des milliers ou des millions
de machines ou de processus distribués. Ce système
sera immergé dans un réseau communicationnel autonome
morphologiquement unifié tout en étant distribué.
Il génèrera des actions locales et globales à
toutes les échelles. Internet existe dorénavant. De
son fait, les systèmes informatiques locaux, isolés,
sont devenus très rares. Alors oui, un tel système
méta pourrait dépasser l'humain en faisant émerger
une hiérarchie contrôlée par une hiérarchie
très restreinte de dominants.
AI
:
Comment à cet égard pensez-vous que votre modèle
se situe par rapport à toutes les recherches actives qui
se font sur ce thème dans le monde ?
AC
: Je ne connais que les recherches publiques, universitaires,
qui sont assez rares dans ce domaine, mais qui se développent
actuellement, notamment dans le cadre d'un projet de recherche européen
sur la conscience artificielle(3). Les aspects technologiques
du problème ne cessent d'avancer de tous côtés,
les sous-problème se résolvent et il ne restera bientôt
plus qu'à unifier et mettre en service l'ensemble. Si j'ai
trouvé certaines choses, d'autres chercheurs l'ont fait aussi
ou le feront. Mais qui aura les moyens et le désir de faire
cette unification ?
Ce
ne sera pas des universitaires, mais à la base des concepteurs
de systèmes de défense et de sécurité
qui, eux, travaillent dans une confidentialité stricte. J'ai
des raisons de penser que le problème central, la représentation
de la sensation artificielle de penser, l'intentionnalité
et le libre arbitre artificiels sont en développement et
seront opérationnels dans peu de temps. Je sais que sont
menées des recherches très importantes, dans le domaine
militaire notamment, où il s'agit bien de dominer "l'adversaire"
en préparant le combat et en s'informant continuellement
de tout et sur tout.
Il
faut bien se persuader que nous sommes dans une société
conflictuelle. La concurrence et l'individualisme déployés
mondialement par la technologie la rendent chaotique, en posant
chaque homme comme un objet statistique ponctuel utilisable dans
le casino mondial où tout est considéré sous
une simple valeur marchande. Mais on pourrait rêver, puisque
«chaos» il y a, à une évolution rapide
inattendue, à une bifurcation replaçant l'humanité
de l'humain comme la valeur essentielle de la civilisation, à
considérer et à approfondir en soi, et partout sans
cesse.
AI
: S'il s'agit d'un tel enjeu, pourquoi
ne cherchez-vous pas à faire développer votre modèle,
en France ou dans d'autres pays qui, on peut le supposer seraient
disposés à y investir des sommes importantes ?
AC
: Je ne développerai pas le système, par choix
éthique et parce que je n'ai plus l'âge de l'aventure.
Il y a des applications beaucoup trop dangereuses pour la société
et je refuse de m'y engager. Je refuse de m'insérer dans
un processus qui est aujourd'hui, vu l'état des choses, non
maîtrisable. Cela m'a coûté très cher
personnellement, car j'ai renoncé à aller au bout
de vingt ans de travaux menés sans interruption : j'ai interrompu
totalement mes recherches informatiques sur le sujet. C'est mon
choix, et je ne le remettrai plus jamais en cause.
AI.
Quelle procédure proposez-vous aujourd'hui pour valoriser
vos travaux au bénéfice de la collectivité,
sans en faire un produit couvert par le secret militaire ou professionnel
?
AC
: Le mieux serait de faire prendre conscience du problème
à la collectivité scientifique, afin qu'elle poursuive
ces recherches de la façon la plus transparente possible
et qu'elle en informe tous les citoyens. Ceux-ci seraient parfaitement
capables de décider si la civilisation doit poursuivre son
déval technologique en construisant et utilisant un tel système
de façon confidentielle - ou bien en choisissant d'autres
voies, plus éthiques, mettant la technologie à sa
juste place, qui devrait être subalterne dans la civilisation.
Je persiste à croire que la technologie est au service de
la science et des citoyens et que ce ne devrait pas des flots de
processus incontrôlables qui submergent l'humanité.
Une
société savante ?
AI
: La création d'une Société savante sur ce
thème serait un bon moyen de faire dialoguer au plan interdisciplinaire
les différents spécialistes intéressés
au psychisme humain, qu'il soit naturel ou artificiel. Quel nom
pourriez-vous lui proposer et que serait son rôle précis
?
AC
:Ce serait une idée formidable. Vous devriez
poser cette perspective dans votre revue et trouver une belle solution.
L'argument de cette société pourrait être "La
question de la conscience artificielle".
AI.
Mais un tel projet ne devrait pas nous semble-t-il rester purement
académique. De quelle façon verriez-vous le moyen
d'encourager des développeurs à en réaliser
des modules ?
AC
: Pour passer de concepts architecturaux généraux
à la réalisation de modules, il faut spécifier.
Cette étape, longue, très délicate, est ici
de l'ingénierie et de la recherche très fines, car
le système n'est pas composé de modules indépendants
mais de modules coactifs à plusieurs échelles. Tout
nouveau module introduit dans le système modifie plus ou
moins les autres ainsi que les relations entre les autres. Telle
est le vécu d'une conscience qui diffère radicalement
d'une base de données. Je ne pratique plus ces développements
aujourd'hui, ce qui a été une partie de mon métier.
On ne peut donc pas travailler sur des micro-ordinateurs non reliés
les uns aux autres.
Mais
je le répète, avant de réaliser des modules,
il s'agit de décider si la société a besoin
d'un tel système ou pas, et où en ce cas elle veut
l'utiliser ? Comprenons bien qu'il s'agit de concevoir un vécu
artificiel qui va conditionner toutes les générations
de représentation. On trouve dans ce vécu des traces
inévitables d'attracteurs de bifurcations, pour reprendre
le terme que j'emploie. dans mon livre. Alors peut-on laisser n'importe
qui introduire ce qu'il veut comme événements artificiels
dans un vécu artificiel de système méta ?
On
sait bien que la majorité des pays de l'ONU ne sont pas des
démocraties et que les citoyens ne sont pas tous altruistes,
que le coût d'entretien des armées aujourd'hui sur
la planète Terre est supérieur au coût de la
nourriture pour les 6.5 milliards d'humains. On ne peut pas toujours
jouer avec le feu et la réalité impose, je crois,
la retenue et les vrais choix.
AI
: De quelle façon pourrait-on espérer que, sur le
modèle du logiciel libre, de tels développements puissent
constituer une véritable communauté de réalisateurs
ouverts sur le grand public et faisant partager à tous les
citoyens la conscience des enjeux et le bénéfice des
réalisations ?
AC : Le système que j'ai modélisé est
aux limites de la technologie informatique actuelle. Quels seraient
donc aujourd'hui ces développeurs bénévoles
et très moraux construisant un très vaste vécu
artificiel, sachant que tout ordinateur, quel que soit son OS, est
pénétrable par des spécialistes en moins d'une
minute, qu'il peut être à distance très fortement
perturbé et que toutes les communications informationnelles
non fortement cryptées sont lisibles par les institutions
spécialisées, qui sont des institutions d'Etat ?
Posons
d'abord la question du bien fondé de la création du
système et de ses usages, de son utilité dans le monde.
Voyons ensuite comment procéder, si on veut le faire, de
telle sorte que le développement soit connu et apprécié
de tous, absolument de tous. Et comme ce système est limite
dans son domaine, il serait bon en effet qu'il soit fait absolument
bénévolement et donné à tous les citoyens.
Est-ce possible dans nos sociétés ?
AI
: Il s'agirait me semble-t-il d'un projet à forte connotation
citoyenne ou de démocratie participative, si l'on peut employer
ces termes. En quoi notre revue, qui est très lue dans certains
milieux technologiques, pourrait-elle vous aider ?
AC
: Votre revue est exemplaire sur les sujets qu'elle traite. Or dans
le domaine de la conscience artificielle, et comme nous l'avons
vu, se pose aujourd'hui un problème intéressant la
société humaine tout entière. Il faut donc
d'abord bien poser le problème, le faire comprendre, ce qui
est majeur. Ensuite, on verra comment la société doit
tenter de le résoudre. Ce problème n'entre pas dans
la course à la puissance, car il est question de la liberté
de chacun et de tous. Là, votre rôle est essentiel,
car il y a d'abord un problème d'information et de critique,
reposant sur l'organisation, à partir d'un site internet
pilote, de larges dialogues.
Je
le répète, nous ne sommes pas obligés d'organiser
d'emblée la production d'un système débouchant
comme par hasard sur un Big Brother, en reproduisant le processus
qui a conduit la société humaine à produire
des bombes nucléaires capables de détruire la planète.
Il faut évaluer les limites acceptables de technologies informatiques
utilisées partout et par tous. Vous y avez fait allusion
dans deux articles précis de ce même numéro.
Si personne ne suscite une prise de parole des citoyens sur ces
questions, les développements limites se feront, inéluctablement,
confidentiellement et, très probablement, sur le mode de
l'agression et du contrôle.
Beaucoup
de semeurs d'alerte (whistle blowers) le font déjà,
certes. Mais ils sont plus ou moins bien informés de l'état
et de l'évolution des technologies. Vous avez par contre
l'avantage de connaître à fond des sujets généralement
ignorés, même de ceux se disant spécialistes.
Il faut en faire bénéficier le grand public.
AI: Y participerez-vous ?
AC:
Bien sûr. En fonction de l'évolution et du sérieux
des débats, je pourrai mettre à disposition des éléments
de mon modèle encore non communiqués.
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