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Nous
avions déjà remarqué les articles d'Hervé
Poirier, journaliste scientifique à Science
et Vie. D'une part, il sait dénicher des hypothèses
innovantes encore mal connues de nombre de lecteurs, scientifiques
ou non. D'autre part et surtout, dans la tradition d'ailleurs de
cette revue trop souvent snobée, il sait remarquablement
les présenter. Ses interviews, ses schémas, ses encarts
explicatifs rendent apparemment faciles des questions qui ne le
sont pas. Dans le numéro 1034 de novembre 2003, il récidive
en présentant la théorie "constructale"
dont l'auteur, Roumain émigré aux Etats-Unis,
est Adrian Bejan, diplômé du MIT et professeur d'ingénierie
mécanique à l'université Duke de Caroline du
Nord. Nous n'allons pas refaire l'article ici, renvoyant le lecteur
à l'article de Science et Vie. Disons seulement que
cette théorie s'inscrit dans la ligne des recherches relatives
à la morphogenèse : pourquoi y a-t-il des formes (ou
processus formalisés) dans la nature plutôt que rien
? Pourquoi ces formes semblent se développer selon des algorithmes
comparables sinon communs alors qu'elles apparaissent dans des domaines
très différents : le minéral, le vivant, le
sociétal ?
Retenons de cette théorie :
La complexité, dans la nature, naît de la combinaison
de processus élémentaires. Cela paraît une banalité
de le rappeler, mais beaucoup de gens s'imaginent encore que la
complexité est descendante, c'est-à-dire qu'elle est
donnée d'emblée et peut être réduite
en éléments simples par l'analyse. L'exemple, cité
par Hervé Poirier, est éclairant, c'est celui des
fractals. Pour la théorie fractale, les formes s'engendrent
par fragmentation en répétant un dessin identique
à chaque niveau descendant ou montant et selon un algorithme
postulé à l'avance. La théorie constructale,
en revanche, évoque beaucoup les automates cellulaires, abondamment
étudiés par Stephen Wolfram (voir
notre dossier).
Mais les automates cellulaires sont des processus informatiques.
Pour la théorie constructale, les processus sont d'abord
physiques, la biologie étant considérée comme
un aspect de la physique). Ce sont les lois simples de la physique
macroscopique et plus particulièrement de la thermodynamique,
étudiées depuis au moins deux siècles, qui
génèrent l'apparition des formes. Dans tous les cas,
on retrouve l'optimisation destinée à diminuer les
dépenses d'énergie et de matière, lutter au
mieux contre l'entropie. L'optimisation est en uvre, on le
sait, dès le niveau de la chimie, où les liens atomiques
durables sont ceux qui sont les moins gourmands en énergie.
On la retrouve à tous les niveaux, y compris bien entendu
dans les institutions sociales humaines.
Le facteur générateur de cette recherche d'optimisation
est l'évolution compétitive pour la survie dans laquelle
s'affrontent les divers éléments de la matière
et de la vie. Sur les milliards d'années s'étant écoulés
depuis la formation de la Terre, seules ont survécu et continuent
à survivre les solutions les plus économiques en ressources.
Cette idée est intéressante car elle permet d'inscrire
l'évolution du cosmos tout entier dans le paradigme constructal,
dans la mesure où l'on accepte, comme le fait la cosmologie
contemporaine, que les entités astronomiques et autres sont
elles-mêmes en compétition pour la survie, dans un
univers soumis à une entropie croissante.
Les lois à l'uvre dans les processus d'optimisation
sont dans l'ensemble connues depuis longtemps. Il s'agit de lois
"physiques" et non d'algorithmes informatiques, comme
en ce qui concerne les automates cellulaires. Ainsi celles régissant
les tensions de surface moléculaires concernant la formation
des flocons de neige.
La plupart de ces lois ont été analysées depuis
souvent longtemps par les physiciens, chimistes, biologistes et
ingénieurs. La plupart ont été mathématisées,
en faisant appel aux mathématiques les plus classiques. On
peut, comme toujours en science, réutiliser les équations
obtenues dans un domaine à la modélisation nécessaire
à un autre domaine, par exemple celles relatives à
la portance d'une aile d'oiseau pour simuler les ouvrages d'art
générant des tourbillons. Ceci offre un champ d'applications
pratiques quasi-illimitéé à la théorie
constructale, dans la mesure où ses utilisateurs auront bien
observé et bien modélisé, sous la sanction
de l'expérience, les phénomènes qui leur paraissent
caractéristiques.
Un exemple d'application (les images sont tirées du site
internet d'Adrian Bejan)
Comment
dessiner la forme d'un circuit de refroidissement optimal
?
La recette donnée par Adrian Bejan consiste à
simplifier le problème en recherchant tout d'abord
la forme optimale de la plus petite surface élémentaire
[celle qui minimisera les points chauds], par rapport aux
contraintes et objectifs, sachant que la distribution de
la température varie suivant la forme choisie.
Parmi
plusieurs formes choisies, les calculs (volume, taux
de génération de chaleur fixés)
montrent que les proportions de la surface élémentaire
répondant le mieux au problème sont celles
présentées dans l'image au centre. Cette
forme de rectangle minimise les zones chaudes (en rouge)
et la résistance (proportionnelle au maxima de
la différence de température). Le résultat
est bien moins bon dans le cas d'une surface élémentaire
carrée (image de gauche) ou d'une forme en rectangle
aplati (image de droite).
La
forme élémentaire optimale étant trouvée,
on relie plusieurs de ces surfaces élémentaires
en un mini-réseau dont, là encore, les lois
physiques conduisent à trouver la forme qui répartie
le mieux le refroidissement à l'échelle considérée
[minimisation des points chauds] sans altérer le
résultat que l'on obtenait à l'échelle
inférieure. De proche en proche, en remontant par
ce procédé une à une les échelles
on arrive à une forme globale optimale par rapport
aux contraintes et objectifs désirés.
Le fait cependant que les mathématiques puissent exprimer
les phénomènes physiques et autres générant
la construction des formes ne veut pas dire que celle-ci obéit
à des "nombres d'or" ou autres formules mathématiques
données à l'avance, organisant la morphogenèse
dans un univers des essences. Comme son nom l'indique, la théorie
constructale est une théorie du "constructible".
Le monde s'est "construit", il continue à le faire.
Si l'homme veut intervenir dans cette construction, il doit utiliser
des processus constructibles.
A ce titre, les modèles informatiques "constructibles"
sont d'un grand intérêt, à condition qu'ils
s'appliquent à des systèmes (on dira aussi des systèmes
d'agents) utilisant un minimum de références naturelles
bien étudiés. En ce qui concerne par exemple les recherches
relatives aux machines pensantes, qui intéressent beaucoup
notre revue, elles doivent s'appuyer sur les acquis des neurosciences
et autres sciences de la matière et de l'énergie.
On ne pourrait pas imaginer que des algorithmes génétiques
mis en compétition sans contraintes de départ et d'arrivée
puissent générer autre chose que du désordre.
Il en est de même des réseaux neuronaux.
Ajoutons que,
dans la mesure où l'on admettra que la physique macroscopique
est une approximation (statistique) de la physique quantique, il
conviendra de transposer la théorie constructale au monde
quantique, si on veut vraiment faire d'elle une des lois fondamentales
d'organisation de l'univers complexe.
Discussion :
Mémétique et théorie "constructale" par Jean-Paul Baquiast)
On
peut se demander si la théorie constructale telle que
développée par le chercheur Adrian Bejan n'ouvre
pas des pistes pour comprendre les raisons qui rendent les
individus "contaminables" par certains mèmes
et non par d'autres. Il s'agit d'une question difficile que
nous avons souvent évoquée. Elle transpose en
mémétique la question classique en médecine
: pourquoi certains individus résistent-ils à
certains virus et pas à d'autres ?
Pour simplifier, considérons ici les mèmes comme
des agents informationnels (ressemblants à de mini-programmes
informatiques) qui envahissent les cerveaux par l'intermédiaire
des canaux de communication sociaux. Une fois "entrés"
dans l'espace des représentations, cartes cognitives
et autres contenus mentaux, ils se trouvent confrontés
à ces contenus. On peut considérer ces contenus
comme des entités évoluant en permanence, mais
selon des lois d'organisation qui relèvent en particulier
de lois physiques simples, celles des transmissions interneuronales.
Ces lois sont suffisamment robustes pour que les contenus
mentaux, conscients et inconscients conservent leur cohérence
malgré la multiplicité des entrées et
sorties d'information. On peut faire l'hypothèse qu'elles
relèvent, au moins en partie, de la thermodynamique
de la morphogenèse. Il s'agit de lois d'optimisation
destinées à diminuer les dépenses d'énergie
et de matière, lutter au mieux contre l'entropie, tout
en maintenant les performances du système au niveau
le plus élevé possible requis par les exigences
de la survie.
Si on admet ceci, la conclusion paraît découler
d'elle-même. Les mèmes qui réussissent
à s'insérer dans l'édifice des représentations
sont ceux qui permettent une optimisation améliorée
de la topologie du système et de son accès aux
ressources, ceci quel que soit leur contenu informationnel
intrinsèque. Ceux qui sont rejetées sont ceux
qui imposent des détours et des délais à
l'architecture ou au fonctionnement optimisés du système.
Dans la mesure où il deviendra possible de mieux visualiser
les processus cérébraux, il devrait être
possible d'utiliser les formules de la théorie constructale
pour mieux comprendre les réactions des contenus mentaux
soumis aux invasions des mèmes. Peut-être même
pourra-t-on envisager des interventions sur ces mécanismes.
Pour en savoir plus
Adrian Bejan. Page personnelle
http://mems.egr.duke.edu/Faculty/abejan/abejan.htm
Du même, parmi d'autres publications: Shape and Structure,
from Engineering to Nature, Cambridge University Press, Cambridge,
UK, 2000.