Automates
Intelligents s'enrichit du logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
Nous
avons déjà signalé dans notre site les réalisations
du Pr. Kevin Warwick, professeur de cybernétiques à
l'université de Reading, UK. Il s'est fait le promoteur des
cyborgs, c'est-à-dire des humains disposant d'implants électroniques
et informatiques capables d'améliorer puis de transformer
radicalement leur façon d'être au monde. Ce
faisant, il n'a pas hésité à payer de sa personne
puisque, dès 1998, il s'était fait implanter dans
le bras un dispositif lui permettant d'actionner un membre artificiel
à partir de ses nerfs moteurs. Il dit avoir dans un premier
temps visé à procurer aux personnes paralysées,
notamment par rupture des faisceaux spinaux, le retour à
un certain nombre d'activités grâce à des appareillages
commandés directement par le cerveau.
Les expériences de contrôle
des membres artificiels par électrodes ou autres moyens de
capturer l'influx nerveux commencent à devenir courantes
(voir le programme Lève
toi et marche du Pr. français Rabichong et de l'Inria,
ou dans ce numéro même, le
compte-rendu de l'expérience menée depuis 3 ans sur
des macaques par Miguel Nicolelis et al. de l'université
de Duke). On mentionnera aussi les expériences
du Pr Gert Pfurtscheller à l'Institut de technique électro
et biomédicale de l'Université technique de Graz en
Autriche (un membre artificiel est commandé par des ondes
émanant du cerveau, captées par EEG). Mais les recherches
de Kevin Warwick ont un impact médiatique autrement considérable.
Cela tient à la personnalité de leur auteur, qui sait
parfaitement attirer l'attention sur ses travaux - et qui déploie
à cette fin une énergie louable.
Plus sérieusement, cela tient
aussi à leur ambition. Kevin Warwick se place sans hésiter
dans la perspective où, beaucoup plus tôt qu'on ne
l'imagine, des êtres mi-humains mi-robots apparaîtront
dans nos sociétés. Quand on lit - comme nous le faisons
ici - les ouvrages de Ray
Kurzweil, Marvin Minsky et autres visionnaires de ce que l'on
commence de plus en plus à appeler le post-humain, on ne
s'étonnera pas d'entendre dire cela. Mais avec Kevin Warwick,
on peut penser que si un cyborg en chair et en électronique
doit prochainement arpenter nos rues, ce sera lui, sauf accident
de parcours. Pourquoi fait-il cela ? Pour une raison dont on ne
peut dénier le caractère scientifique : éprouver
lui-même ce que cela fait de disposer d'implants et de les
utiliser - ce que c'est que d'être une chauve-souris.
Après les phases cyborg 1.0 et 2.0 (dont on trouvera les
détails sur le site de l'auteur), celui-ci a récemment
annoncé, lors d'une conférence de presse à
Kuala-Lumpur lors d'une mission sponsorisée par le gouvernement
britannique, que l'ère de la machine intelligente était
enfin commencée.
Selon
les estimations de Kevin Warwick, l'expérience Cyborg 2.0
réalisée en 2002 [ voir notre actualité du
22 mars 2002 "Connecter
son cerveau à un ordinateur"] a coûté
tous frais compris quelques milliers de livres. L'expérience
a pu démontrer le contrôle direct d'un fauteuil pour
handicappé ou celui d'une main robotisée grâce
à cette interface neural. Dans le cas de la prothèse,
le contrôle des doigts était assez sophistiqué
pour que le système puisse manipuler un uf sans le
casser. L'opération pouvait être télé-portée
à des milliers de kilomètres. L'implant a été
retiré 3 mois après.
Ayant
contacté Kevin Warwick en juillet dernier, celui ci nous
confiait que comme lui, sa femme s'était faite opérer,
"recevant deux microélectrodes dans le nerf médian
de son bras gauche. L'expérience a montré qu'il était
possible de détecter un signal neural via l'une de ces électrodes
lorsqu'elle bougeait ses doigts (signaux neuro-moteurs). Il a été
possible de lier nos deux systèmes nerveux, c'est-à-dire
que les signaux issus de ma femme bougeant ses doigts ont pu m'être
transmis et réciproquement les miens vers ma femme -stimulant
alors son système nerveux - lorsque je bougeais mes
doigts... Ceci suggère qu'il est basiquement possible d'assurer
une communication directe d'un système nerveux à
un autre. Dès lors, avec des implants directement
situés dans le cerveau, ceci indique la possibilité
de communiquer directement d'un cerveau à un autre
d'une façon simple".
Selon le chercheur,
des tests effectués bien après l'expérience
(et donc du retrait de l'implant) montrent que l'opération
n'a pas endommagé les mouvements de sa main gauche ni son
activité sensorielle. En fait, nous signale Kevin Warwick,
"lorsqu'on m'a retiré l'implant, plutôt que
des signes de rejet, l'équipe a pu constater que du tissu
fibreux s'était développé autour de l'implant,
pas seulement pour le maintenir en place mais l'interconnectant
plus profondément avec les cellules nerveuses auxquelles
il était attaché".
Cela dit, les chercheurs se sont aperçus
qu'il fallait encore beaucoup travailler pour rendre compatible
le biologique et l'électronique. Mais la voie a été
dégagée pour de nouvelles expérimentations.
Les phases suivantes, Cyborg 3.0
et 4.0 sont en préparation. L'objectif annoncé est
plus que jamais l'aide aux paralysés, par le contrôle
toujours plus sophistiquée d'une chaise roulante ou autres
appareillages. Kevin Warwick s'est intéressé au cas
de l'acteur Christopher Reeve, tétraplégique à
la suite d'une chute de cheval. Mais il est prématuré
aujourd'hui d'espérer résoudre des problèmes
aussi difficiles.
Ceci n'empêche pas Kevin Warwick
de viser plus haut. Le Cyborg 4.0 annoncé comportera un implant
cervical. On entre là dans un domaine plus délicat,
voire susceptible de susciter des protestations. Des électrodes
ou tous autres systèmes placés dans la boite crânienne
sont susceptibles de provoquer des dégâts irréparables.
On sait que cela a été tenté avec précaution
pour remédier (momentanément) aux effets les plus
gênants de maladies neurologiques telles que la maladie de
Parkinson. Mais les résultats sont loin encore d'être
acceptés par tous. Par ailleurs, l'opération suppose
une connaissance très précise des aires à connecter,
connaissance qui reste difficile à obtenir quand on sait
que des mouvements quelques peu complexes supposent la coopération
de plusieurs zones. Il serait préférable d'essayer
de capter des influx cérébraux à travers la
boite crânienne (par exemple par magnéto-encéphalographie
intra-crânienne), mais ceci est-il possible aujourd'hui, avec
une précision suffisante ?
L'homme très augmenté
Avec Cyborg 4.0, Kevin Warwick aborde
donc directement la perspective de "l'homme du 21e siècle",
comme il aime à le dire, aux capacités considérablement
augmentées, grâce aux automates connectés. Il
s'agira d'une des formes de super-humains ou post-humains que certains
scientifiques prévoient maintenant à échéance
relativement proche. Interfacer l'homme avec les puissances de calcul
de plus en plus grandes des calculateurs, eux-mêmes adossées
aux ressources inépuisables des réseaux, modifiera
radicalement les possibilités des individus. Ce qui limite
actuellement la puissance du cerveau humain, c'est qu'il ne peut
procéder à des calculs en parallèle, que sa
vitesse est lente et surtout, qu'il ne peut pas se mettre facilement
en réseau avec les autres cerveaux, d'abord, avec les bases
de connaissances existantes, ensuite.
Les neurophysiologistes font observer
que les capacités de traitement du cerveau humain, même
si celui-ci n'est pas connecté à des réseaux,
restent considérables et très plastiques, compte tenu
du nombre astronomique de connexions synaptiques pouvant s'établir
à tout moment pour résoudre un problème particulier.
Comment connecter cela avec un ordinateur sans faire perdre à
chacun des partenaires, l'homme d'un côté, la machine
de l'autre, l'essentiel de leurs capacités respectives. La
réponse de Warwick à ce défi est simple. Il
faut expérimenter et, dans le plus pur esprit de l'évolution
darwinienne, des solutions de plus en plus adéquates finiront
par émerger.
Avec Cyborg 4.0, Warwick compte
aborder ce qu'il appelle la technologie intégrale, ou intégrée
(Integral technology). Les ambitions sont énormes, pouvant
paraître délirantes à certains. On ne se contentera
pas de travailler dans le domaine du sensori-moteur, relativement
simple, mais dans celui de la sensation et de l'émotion.
Comment transmettre une émotion d'un cerveau à l'autre
? On envisagera aussi de transmettre les effets des multiples médiateurs
chimiques permettant le maintien de l'homéostasie à
l'intérieur d'un système, afin par exemple qu'un organisme
puisse bénéficier à distance du bon effet d'un
médicament, sans absorber ce même médicament.
Pourra-t-on télé-vacciner un patient, sans lui administrer
de vaccin, mais en le mettant en relation avec une personne vaccinée
simultanément ? Dans cette direction, Warwick a aussi évoqué,
au grand plaisir des gazettes, la possibilité de transmettre
les effets de l'orgasme à distance, autrement dit le cyber-sex.
En ce qui concerne la communication
de cerveau à cerveau, il envisage naturellement de court-circuiter,
si possible, les aires langagières qui imposent des contraintes
lourdes à l'expression des contenus conscients. Pourra-t-on
un jour procéder à une véritable télépathie,
en transmettant des contenus conscients prélangagiers, sinon
des contenus inconscients. Une telle perspective pose à nouveau
la question du rôle du langage. Celui-ci est-il indispensable
à toutes les manifestations de l'intelligence et de la conscience
? Peut-on s'en passer pendant un certain temps (comme cela se produit
d'ailleurs en nous quand il s'agit de cognition non verbalisée)
pour n'y revenir qu'en fin de transmission ? Warwick rechercherait,
semble-t-il, des partenaires acceptant d'être connectés
en parallèle avec lui pour procéder à l'expérimentation
de toutes ces possibilités.
Plus sérieusement, de leur
côté, les roboticiens ne manqueront pas de s'intéresser
à ces travaux, dans la mesure où, en parallèle
(et sans connexion neurale avec Warwick) ils étudient la
façon de doter les robots autonomes de sensations et sentiments
(voir par exemple l'Affective Computing Research Group (affect.media.mit.edu)
du MIT, visant à réaliser une intelligence artificielle
"émotionnelle". Nous avons aussi plusieurs fois
cité ici les travaux de la Darpa, visant à la réalisation
de "cognitive systems". Rappelons enfin les études
d'Alain Cardon sur ces questions.
Les robots ont la possibilité
d'être dotés de multiples senseurs et effecteurs opérant
dans des domaines inabordables par le biologique. On conçoit
donc que leur connexion à des hommes via des implants cérébraux
ou toutes autres technologies produira réellement une humanité
d'un genre nouveau, une post-humanité. Face à ces
perspectives, le mauvais réflexe serait de ne pas se préparer,
sous prétexte qu'il s'agit de science-fiction. Les post-humains
seront certainement tôt ou tard parmi nous.
Ceci ne veut pas dire qu'il faille prendre au pied
de la lettre, pour l'immédiat tout au moins, ces différentes
perspectives. Beaucoup de ses collègues reprochent au Pr.
Warwick d'être un affabulateur. Nous ne dirons pas cela, mais
simplement que, comme dans toutes les sciences, il y a encore beaucoup
de travail à faire, pour lui et pour ceux qui partagent ses
idées.