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Neurone
de limace de boue (Lymnaea stagnalis) posé sur
la neuropuce mise au point par Infineon : 16384 capteurs
au mm2 permettent d'enregistrer tout signal électrique
émis par des neurones vivants.
Encourageons les industriels à
assister plus souvent aux colloques scientifiques... Peut-être
verrait-on ainsi des trésors comme celui-ci émerger
plus souvent.
L'histoire est exemplaire. Il s'agit de celle d'un chercheur visionnaire
qui, à partir de 1985, poursuit l'idée de réunir
sur une même interface neurone vivant et puce au silicium(1).
Coupler deux structures électriques si différentes
pour étudier le comportement de la première grâce
aux propriétés de la seconde... Peter Fromherz (puisque
c'est de lui qu'il s'agit) sait ce qu'il veut. Malgré l'incrédulité
de bon nombre de ses collègues, ce chercheur tout d'abord
basé au département de physique de l'université
d'Ulm - puis à partir de 1995 à l'Institut Max Planck
près de Munich (département Membrane et neurophysique)
- fera de ce projet sa recherche phare. Replaçons-nous 18
ans en arrière : tout cela était loin d'être
simple... Comment connecter du vivant à de l'inerte... Et
puis, quand bien même, comment faire communiquer électriquement
les deux systèmes ? Quelle structure devra avoir la région
de contact ? Sans compter la difficulté de la prise en compte
des propriétés non linéaires de la jonction,
dues aux conductivités non-ohmiques et ioniques...
Mais
ce n'est pas le genre de difficultés qui arrêtent ce
biochimiste : "à partir d'une idée, on ne
sait jamais ce qui se démêlera vraiment et c'est cela
qui est passionnant". Et puis, il est vrai que tant qu'une
recherche n'est pas menée, on ne peut en connaître
l'aboutissement.
Résultat : en 1991, couplant une puce à une cellule
nerveuse, le savant montre qu'il est possible de récupérer
le signal électrique émis par la cellule dans un transistor(2).
En 1995, il réussi l'opération inverse : mesurer la
réponse électrique d'un neurone à une sollicitation
électrique émanant de la puce(3). La
consécration viendra en 2001 lorsqu'il franchit (avec son
collègue Günther Zeck) l'étape décisive
: la première communication dans les deux sens entre deux
neurones de limace de boue (Lymnaea stagnalis) et un composant
artificiel(4)
[voir
notre actualité du 28 août 2001]. Le tour de force
est d'avoir obtenu un réseau hybride véritablement
bouclé : un signal électrique partant de la puce a
été transmis au premier neurone, qui l'a transmis
au second neurone, ce dernier le renvoyant à la puce, qui
a pu elle-même l'enregistrer.
Fort de son succès, le chercheur
souhaite maintenant perfectionner le système afin d'étudier
de façon précise les réseaux fonctionnels de
neurones... A terme, il s'agit de mieux comprendre les fonctions
biologiques respectives des neurones, du tissu nerveux et des réseaux
neuronaux. Mais voilà, cela suppose des innovations au niveau
même de la puce, afin notamment d'optimiser la précision
de la capture des signaux. S'il est vrai que les chercheurs ont
développé jusqu'à présent eux-mêmes
leur système, ils arrivent ici aux limites de ce qu'ils savent
et peuvent faire en microélectronique.
Qui d'autre qu'un industriel leader dans le domaine des semi-conducteurs
peut relever le défi ? Encore faut-il trouver la perle rare
qui accepte de prendre des risques. Dès l'année 2000,
les contacts ont été pris avec Ulrich Schumacher président
d'Infineon Technologies AG, société basée à
Munich. Celui-ci est emballé par ce partenariat public/privé.
L'équipe du Max Planck Institute dirigée par Peter
Fromherz devient donc associée scientifique du projet.
Il s'agit ici de passer d'une puce avec une disposition linéaire
de 128 senseurs-transistors (jouant le rôle de sondes)(5)
à un dispositif beaucoup plus dense, afin de capter tous
les signaux électriques des neurones, mêmes les plus
faibles (allant de 100 µvolts à 5 millivolts). Un véritable
défi technologique puisque, outre le nombre de sondes, il
faut que la distance entre chacune d'elles soit inférieure
au diamètre du neurone qui, en général, mesure
de 10 à 50 millièmes de millimètres.
Qu'est-ce
qui pousse un industriel à dépenser des millions d'euros
pour étudier des cellules nerveuses de limaces de boue ?
Ulrich Schumacher aime expliquer que l'industrie du semiconducteur
vit des innovations et doit chercher des applications qui vont au-delà
des ordinateurs, du téléphone portable et d'une électronique
de divertissement. "La santé est l'un des nouveaux
domaines de pointe. La puce que nous avons réussi à
développer fait partie d'un projet global de biotechnologie
chez Infineon", explique le dirigeant. A moyen terme,
les neuropuces serviront au développement de médicaments
et au diagnostic médical.
Si Ulrich Schumacher sait que le premier objectif
des chercheurs est de parvenir à une analyse améliorée
de processus fondamentaux, il pense aussi que le succès -
en termes économiques - ne peut venir que d'une étroite
relation entre recherche créative et méthodes industrielles.
"La recherche assure la capacité d'innovation des
branches industrielles. C'est la curiosité qui conduit aux
innovations, pas les plans commerciaux stratégiques. Il faut
laisser tout espace de liberté à la recherche, savoir
penser à long terme, de façon multidimensionnelle,
surtout en période de crise". Le dirigeant appelait
d'ailleurs récemment dans un forum à un changement
radical de vue en recherche industrielle, prônant aussi la
construction de réseaux de recherche communs avec la recherche
académique. Faut-il s'étonner dès lors de la
place innovante qu'occupe Infineon au niveau international dans
le royaume du semi-conducteur ?
Etudiant
le problème soulevé par l'équipe de Peter Fromherz,
les experts d'Infineon Technologies vont finalement présenter
en février 2003(6),
lors d'un colloque à San Fransisco, une puce à technologie
CMOS (Complementary Metal Oxide Semiconductor) adaptée aux
caractéristiques des neurones [voir
notre actualité du 26 avril 2003].
Mesurant 5 x 6 mm, celle-ci possède 128 x128 senseurs par
mm2, soit au total quelque 16384
capteurs-transistors, chacun espacés de 8 millièmes
de millimètre. Un exploit car ce nombre élevé
de capteurs permet qu'au moins l'un d'eux soit toujours disponible
pour tout signal électrique émis par le neurone vivant.
Un circuit électronique sophistiqué placé sous
chaque capteur permet d'amplifier les signaux électriques,
extrêmement faibles, des neurones (5 millivolts au maximum).
Une technologie jusqu'ici à peine concevable(7)
où chaque capteur peut enregistrer 2000 valeurs par seconde.
Celles-ci, transférées à un système
informatique, peuvent être ensuite visualisées temporellement
par imagerie couleur. Tous les événements de communication
et de signalisation ayant eu lieu sur la neuropuce sont ainsi observés
et analysés par les chercheurs
En
pratique, les neurones individuels sont placés dans une solution
nutritive au-dessus du réseau de senseurs. Dans ces conditions,
et contrairement aux méthodes classiques utilisées
en neurophysiologie, les neurones ne sont pas endommagés
lors des mesures et restent en vie. Ils peuvent se développer
en réseaux. Leur activité peut être observée
de façon continue pendant plusieurs semaines, ce qui permet
d'analyser leurs fonctions d'apprentissage, de traitement d'information
et de mise en mémoire. De premières
expériences ont montré que des coupes de cerveau ou
de neurones vivants pouvaient être posées sans dommage
sur la neuropuce. Avec un tel système,
les chercheurs peuvent désormais voir comment des groupes
associés de cellules nerveuses réagissent sur une
période spécifique à une stimulation électrique
ou à l'exposition à certaines substances.
Des applications
potentielles en pharmacologie
Outre les disciplines en relation
avec l'étude du cerveau, cette neuropuce ouvre des voies
innovantes en pharmacologie. Elle pourra remplacer par exemple des
tests in vivo avec des animaux. A terme, on pourrait par exemple
analyser l'activité électrique d'un réseau
de neurones de rat, puis comparer les changements éventuels
observés lorsqu'il est baigné dans un fluide contenant
un médicament. Ceci fournirait ainsi des indications précises
sur les effets de la molécule testée. Les tests pourront
d'ailleurs être effectués rapidement avec un très
grand nombre de composants. En premier lieu, on pense tout naturellement
à la production de médicaments adaptés à
la maladie d'Alzheimer ou de Parkinson. On peut aussi évoquer
le traitement des dépressions nerveuses.
Nous n'en sommes pas encore là.
Pour l'instant la neuropuce n'a été expérimentée
que sur des cellules de cerveau de limaces à l'Institut Max
Planck. En tous cas, Infineon va maintenant produire plusieurs milliers
d'exemplaires de sa neuropuce qui seront bientôt mis à
la disposition des chercheurs et des scientifiques du monde entier.
Notes : (1) Idée exposée
lors de son exposé Brain on line ? The faisability of a Neuron-Silicon
Jonction donné lors du 20ème séminaire d'hiver
"Molecules, memory and information", tenu à Klosters
(Suisse) du 13 au 25 janvier 1985. (2) Voir notamment
"A Neuron Silicon Jonction : A Retzius Cell of the Leech on
an Insulated Gate Field Effect Transistor", P. Fromherz et
al., Science n° 1952, pages 1290 à 1293, 1991. (3) "Silicon-Neuron
Junction: Capacitive Stimulation of an Individual Neuron on a Silicon
Chip", P. Fromherz, A. Stett, Physical Revue Letter, n°
75, pages 1670à 1673, 1995. (4)
Interfacing von Nervenzellen und Halbleiterchips - Auf dem Weg zu
Hirnchips und Neurocomputern ?, P. Fromherz, Physikalische Blätter
57 n°2, pages 43 à 48, 2001.
Voir aussi : "Interfacing a silicon chip to pairs of snail
neurons connected by electrical synapses", P. Fromhertz et
al., Biol. Cybern. n°84, pages 239 à 249, 2001.
Voir également : "Non invasive neuroelectronic interfacing
with synaptically connected snail neurons immobilized on a semiconductor
chip", Günther Zeck & Peter Fromherz, Proceedings
of the National Academy of Science, Vol. 98, n°18 du 28 août
2001, pages 10457 à 10462. (5)
La disposition linéaire de 128 sondes a permis au
mieux l'analyse de différentes cellules mais ne permet pas
de déboucher sur une meilleure compréhension de la
coopérations entre neurones. (6) "A 128x128
Bio-sensor array for extracellular recording of neural activity",
par P. Fromherz B. Eversmann, M. Jenkner, C. Paulus, F. Hofmann,
R. Brederlow, B. Holzapfl, M. Brenner, M. Schreiter, R. Gabl, P.Plehnert,
M. Steinhauser, G. Eckstein, D. Schmitt-Landsiedel, R. Thewes, article
présenté à l'International Solid State Circuits
Conference (ISSCC) le 11 septembre 2003 à San Fransisco,
Abstract
No. 12.6. (7) Le rapport signal/bruit
dans la puce est proche des limites physiques du système,
explique Roland Thewes, ingénieur chez Infineon.