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Faut-il vraiment
refuser
les implants cérébraux
profonds ?
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Dans
l'interview qu'il nous a donnée le 3 mars dernier(1),
le professeur Pierre Rabischong se montrait clairement hostile à
toute réalisation d'interface cerveau-machine chez l'homme
utilisant des implants cérébraux - sauf sous forme
d'électrodes visant à améliorer l'état
de patients atteints de maladies dégénératives
graves telles que celle de Parkinson. Mais en ce cas, il ne s'agit
pas véritablement d'interface. Son argument est que les risques
sont trop grands pour justifier de telles intrusions, quand il s'agit
de commander des appareillages pouvant l'être autrement -
ce qui est le cas lorsque la paralysie laisse au patient la possibilité
d'envoyer des ordres à des moto-neurones situés en
amont de zones paralysées.
Ceci
étant, si nous excluons les expériences extrêmes
du Professeur Kevin Warwick(2)
qui étudie l'intérêt des implants cérébraux
chez les sujets sains, les cas sont nombreux où les chercheurs
- et les paralysés eux-mêmes - pourraient trouver intérêt
à commander des bras robotisés, des fauteuils roulants
ou des écrans d'ordinateur à partir d'une série
d'électrodes implantées dans le cerveau, au sein des
aires adéquates. Dans une communication intitulée
Human Studies Show Feasibility of Brain-Machine Interfaces(3),
un porte-parole de l'Université Duke insiste
sur l'intérêt de tels dispositifs. L'équipe
du Nicolelis Laboratory, qui avait fait sensation en montrant qu'un
singe pouvait commander à distance un bras artificiel à
partir d'un implant cérébral(4),
a poursuivi ses recherches. Il s'agit du neuro-chirurgien Dennis
Turner et du neuro-biologiste Miguel Nicolelis, qui doivent publier
leurs nouveaux résultats dans le numéro de juillet
2004 de la revue Neurosurgery. Leurs travaux sont financés
par la Darpa et par les National Institutes of Health, ce qui montre
le double intérêt des militaires et des civils pour
de telles études.
L'expérience
qui sera rapportée a fait appel à des patients volontaires
subissant une intervention destinée à traiter la maladie
de Parkinson par électro-stimulation à partir d'électrodes
implantées. On a constaté que ces électrodes
pouvaient recueillir des messages en retour intéressant le
contrôle volontaire de la main, les patients restant conscients
pendant l'opération. L'équipe en a conclu qu'avec
des électrodes implantées plus durablement, dans les
zones sous-corticales profondes du cerveau (et non à la surface
du cortex comme dans l'expérience avec les singes), il serait
possible d'obtenir, après éducation adéquate
du cerveau, des signaux susceptibles de commander volontairement
des appareillages complexes. L'objectif visé est de définir
un capteur implanté pouvant communiquer par radio avec l'appareillage
neuroprosthétique. D'autres applications sont également
envisagées, permettant de pallier d'autres handicaps d'expression,
par exemple vocales, alors que les zones correspondantes du cerveau
émettant les ordres sont restées intactes. Pour poursuivre
ces expériences sur des patients volontaires, pendant au
moins 3 ou 4 ans, les chercheurs ont demandé l'autorisation
fédérale.
Il est évident que de telles recherches susciteront des interrogations.
Faut-il les poursuivre ? On évoquera les risques purement
médicaux découlant de la présence d'un implant
cérébral profond, même miniaturisé et
communiquant sans fil avec l'extérieur. Mais il est vraisemblable
qu'un certain nombre de paralysés accepteront de courir ces
risques. Pourquoi alors leur refuser cette possibilité ?
On peut espérer aussi que des techniques non invasives de
recueil des impulsions neuronales se développeront, ce qui
n'est pas encore le cas, du moins avec la précision nécessaire.
Le bulletin @RT Flash(5)
du sénateur Trégouët rapporte que des médecins
autrichiens de l'Université technique de Graz ont permis
à un jeune homme de saisir des objets de sa main gauche paralysée.
Dans cette expérience, des électrodes placées
sur la tête du sujet captaient les impulsions électriques
du cerveau et les transmettaient à un ordinateur qui analysait
le mouvement souhaité puis transmettait des impulsions électriques
aux muscles pour les activer.
Ce sont les risques de manipulation qui inquiètent davantage.
Une fois mis au point des dispositifs permettant, soit de "lire
dans la pensée" des gens, soit pire encore de leur imposer
de l'extérieur des comportements dont ils ne voudraient pas,
des pouvoirs de type policier s'en serviraient. Les américains
ne sont jamais en retard d'une idée dans cette voie. Toujours
selon le bulletin précité @RT Flash, le neurologue
américain Lawrence Farwell vient de faire une communication
au congrès annuel de l'Association américaine pour
l'Avancement des Sciences à Seattle. Selon lui, les pensées
d'un criminel peuvent trahir à coup sûr ses actes.
La méthode présentée par Farwell utilise la
mémoire de ce suspect et les réactions de son cerveau
face à des éléments du crime. Le Dr Farwell
a ainsi mis au point, au cours de ces 5 dernières années,
une technologie qu'il assure bien plus fiable que le détecteur
de mensonges: la prise d'"empreintes cérébrales"(6).
On imaginera sans difficulté que pour combattre le terrorisme
ou même pour s'assurer qu'un employé ne nourrit pas
de mauvaises intentions à l'égard de son employeur,
de telles méthodes soient proposées préventivement
à des gens qui n'estimeront pas prudent de les refuser. Il
s'écoulera sans doute encore quelques années avant
que ces risques ne se matérialisent, mais il ne faut pas
se faire la moindre illusion. Les interfaces cerveaux-machines sont
déjà là et seront de plus en plus présents,
sans doute pour le meilleur mais aussi avec quelques risques de
déviance vers le pire. Il faut s'y préparer, en réfléchissant
et en discutant de ce que l'on appellera une neuro-éthique.