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Intelligents s'enrichit du logiciel
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19 septembre 2004,
présentation par J.P Baquiast et C.Jacquemin
L'Institut
pour la Singularité
Singularity Institute
Nous ne pouvons pas dans cette revue ignorer un phénomène
que certains considéreront peut-être comme marginal,
mais qui nous paraît révélateur de ce qui deviendra
sans doute un raz de marée, si l'humanité ne s'effondre
pas d'ici là dans le sous-développement physique et
intellectuel : l'apparition probable, à relativement court
terme, des super-intelligences et des post- ou transhumains. Beaucoup
de gens en parlent, essentiellement aux Etats-Unis. Les uns en termes
aussi scientifiques que possible, les autres en mélangeant
sans hésiter la science-fiction et les rêveries plus
ou moins New Age ou sectaires.
Parmi ceux qui en offrent une perspective pouvant être qualifiée
de scientifique, nous nous devons de signaler l'existence d'un projet
lancé par quelques jeunes scientifiques américains
certainement un peu visionnaires, destiné à produire
une intelligence artificielle (IA) d'un nouveau type, capable de
renouveler les bases de l'intelligence humaine et de s'auto-enrichir
quasi automatiquement. Les promoteurs de ce projet ont crée
un Institut, encore très modeste en ce qui concerne les membres
et les moyens, mais doté d'une ambition immense, l'Institut
pour la Singularité, Singularity Institute. Cet Institut
se veut entièrement visible à travers le web. Il offre
accessoirement une liste de diffusion à laquelle nous nous
sommes abonnés, pour ne rien perdre de l'évolution
du projet. La meilleure façon d'étudier celui-ci est
de se rendre sur le site singist.org qui propose un dossier très
complet concernant les motivations et les objectifs poursuivis.
Les auteurs affichent là une véritable volonté
de partage des connaissances, qu'il faut louer à une époque
où tout le monde se barricade derrière les copyrights.
Certes, ils cherchent ce faisant à provoquer des adhésions
(et des soutiens matériels), mais ils prennent le lecteur
au sérieux en lui fournissant le maximum d'explications possibles,
à propos d'un thème qui n'est pas facile. Si tous
les professeurs d'université faisaient ainsi l'effort d'aller
au devant du public, en termes aisément compréhensibles,
nous ne serions pas au niveau d'inculture scientifique où
nous nous trouvons.
L'ensemble de ce travail, qui est considérable, découle
semble-t-il des intuitions initiales d'un très jeune chercheur,
en partie autodidacte, Eliezer S. Yudkowsky, dont on ne peut qu'admirer
la précocité et la pénétration. Un de
nos correspondants, Jacques du Pasquier, nous signale la traduction
française, publiée sur le site Transition, d'un article
de celui-ci, écrit pour l'essentiel en 1996, soit à
l'âge de 16 ans : Scruter la Singularité http://dtext.com/transition/yudkowsky/yudkowsky1.html.
On retrouve les principaux éléments de cet article,
présentés de façon plus scientifique, dans
les pages publiées par le site. Eliezer Yudkowsky est aujourd'hui
employé à plein temps par le Singularity
Institute. Il y développe des conceptions qui doivent conduire
dans un proche avenir au démarrage du projet d'ingénierie
informatique proprement dit.
Dans
les limites de cette courte présentation, nous nous proposons
de résumer les propositions du projet de l'Institut pour
la Singularité, puis de les discuter. Mais nous incitons
vivement nos lecteurs intéressés par l'informatique
évoluée à se rendre sur le site.
En
quoi consiste le projet ?
D'abord,
qu'est ce que la Singularité ? La page What is the Singularity
http://www.singinst.org/what-singularity.html
définit celle-ci comme la création par des moyens
technologiques d'une intelligence plus qu'humaine, ou super-intelligence.
Les auteurs du projet n'innovent donc pas sur ce point. Ils reprennent
les prévisions faites par les prospectivistes américains
spécialistes des technologies de l'information, que nous
avons souvent cités dans notre revue : Ray Kurzweil, Hans
Moravec notamment. Les prochaines années verront (sauf catastrophe)
les capacités des composants, réseaux et logiciels
continuer à augmenter au rythme résumé par
la célèbre loi de Moore (doublement des performances
tous les 18 à 24 mois et baisse correspondante des prix).
Il s'ensuit que les ordinateurs et les robots dotés de telles
ressources seront capables dans quelques années (10 à
15 ans), théoriquement, de performances au moins égales
à celle du cerveau humain actuel.
De
plus, à partir d'une certaine concentration de ressources
dans le temps et dans l'espace, on verra probablement s'organiser
des phénomènes d'auto-enrichissement uniformément
accéléré. Dans le domaine des matériels,
apparaîtront des systèmes mixtes, artificiels et biologiques,
capables de remédier seuls à leurs défauts,
se réparer et ultérieurement s'assembler eux-mêmes,
comme le vivant a su le faire au terme de millions d'années
d'évolution. Il en sera de même pour les logiciels.
Des générations successives de programmes apparaîtront
sur un rythme rapide, toujours mieux adaptés, toujours plus
enrichis en contenus cognitifs. Autrement dit, les rythmes lents
de l'évolution génétique et culturelle naturelle
seront remplacés par des rythmes toujours accélérés
d'évolutions artificielles. D'où le terme de Singularité.
De même que, suite à la Singularité cosmologique
qui avait précédé le Big Bang, un univers tel
que nous le connaissons s'est développé en quelques
milliards d'années, de même, suite à ce nouvel
événement fondateur que sera la Singularité
technologique ainsi décrite, un nouveau type d'évolution
fortement marquée d'artificiel apparaîtra sur Terre,
avant de se répandre éventuellement dans le Cosmos.
Qu'en
sera-t-il de l'humanité ? En bonne logique, les humains n'en
resteront pas à leur niveau mental et corporel actuel. Ils
pourront s'inscrire dans les événements faisant suite
à la Singularité artificielle, puisqu'ils pourront
se doter de corps et de cerveaux aux capacités considérablement
augmentées. D'où le concept de posthumanité
ou transhumanité. Les pessimistes craignent que les psychismes,
déterminés par des hérédités
encore inchangées, ne s'amélioreront pas pour autant,
ce qui ouvrirait des perspectives assez sinistres, non seulement
à l'humanité mais à la vie sur Terre. Pour
les optimistes au contraire les humains ainsi augmentés mettront
leur super-intelligence et leurs super-moyens physiques au service
de l'amélioration de la vie sur Terre, au bénéfice
non seulement de l'ensemble de l'humanité mais de l'ensemble
des espèces vivantes et des grands équilibres écologiques.
Mais,
pour que ce résultat favorable soit envisageable, il faudra
que les humains agissent dans le bon sens. Si l'évolution
des technologies primaires se fait sur le mode darwinien classique,
c'est-à-dire sur le mode du hasard et de la sélection,
tous types d'organisations physiques et psychiques pourront apparaître.
Si au contraire les humains essaient dès maintenant d'orienter
l'évolution en fonction des valeurs qu'ils estiment devoir
sauvegarder ou faire apparaître, la posthumanité pourra
marquer un progrès par rapport à l'humanité
actuelle.
Il
faut donc sans attendre s'engager dans la voie des travaux pratiques,
compte tenu du fait que l'évolution technologique n'attend
pas mais au contraire s'accélère, comme indiqué
ci-dessus. C'est ici qu'interviennent les propositions de l'Institut
pour la Singularité.
Deux domaines de recherches sont d'ores et déjà ouverts,
celui des systèmes physiques : composants électroniques,
réseaux, matériels divers et celui des logiciels.
Le premier fera largement appel aux nanotechnologies puis ultérieurement
à l'informatique quantique. Mais les investissements pour
produire des systèmes auto-adaptatifs et auto-reproducteurs
seront considérables, hors de portée des petites organisations.
Dans le domaine des logiciels, avec des ressources en calcul relativement
réduites, il est au contraire possible de développer
des applications et systèmes de plus en plus ambitieux..
Plusieurs technologies pourront être utilisées à
cette fin : interfaces directes entre le cerveau et la machine,
amélioration biochimiques du fonctionnement du cerveau, ingénierie
génétique permettant d'obtenir des cerveaux plus efficaces.
Elles amélioreront la vitesse de traitement des informations,
le nombre des neurones actifs, l'ampleur des connexions entre aires
cérébrales, la performance des entrées sorties
sensori-motrices. Mais vu les risques et les difficultés
que présentent à ce jour ces techniques, on conçoit
que les promoteurs du projet préfèrent s'en tenir
à l'IA. Il faut cependant que celle-ci soit véritablement
en rupture avec l'IA actuelle, très centrée sur des
applications utilitaires de nature industrielle. Il faut définir
une IA qui puisse devenir aussi bourgeonnante, aussi auto-complexifiante
que l'intelligence naturelle - mais ceci dans un délai de
quelques années et non pas au cours d'un processus de quelques
millions d'années. Plusieurs technologies existent à
l'intérieur de l'IA. Il semble que les auteurs du projet
privilégient celles des systèmes multi-agents incorporés
sur des réseaux de micro-ordinateurs. C'est la plus facile
à mettre en uvre.
Les
travaux de cette nature obligent, on le sait depuis longtemps, à
s'interroger en profondeur sur ce que sont l'intelligence et la
conscience dans la nature, afin de faire aussi bien puis ensuite
mieux que cette dernière. L'IA étant une création
de l'intelligence humaine, elle peut donc en retour améliorer
l'intelligence humaine, dans un cycle renouvelé sans fin.
Ceci suppose une analyse de ce qu'est aujourd'hui l'intelligence.
La page http://www.singinst.org/LOGI/
propose les premiers éléments d'une telle analyse,
en distinguant les principaux niveaux emboîtés hiérarchiquement,
relatifs au traitement de l'information élémentaire,
du message sensoriel, du concept, de l'idée et finalement
du raisonnement ou discours. Ceci n'a rien en soi d'original, mais
ce qui est intéressant est la façon dont le type d'IA
proposé pourrait améliorer les processus cognitifs
naturels.
L'intelligence
humaine d'aujourd'hui peut-elle concevoir une intelligence améliorée,
ou simplement différente ? Plus généralement,
peut-elle concevoir une société améliorée,
tant en complexité qu'en fonctionnalités et services
rendus, par rapport à la société d'aujourd'hui
? Les exercices de la science-fiction montrent à cet égard
un désolant manque d'imagination. On se borne à extrapoler
jusqu'au ridicule les traits actuels. Les primates pré-hominiens
n'auraient pu imaginer notre société contemporaine,
non plus d'ailleurs que nos grands-pères. Il faut donc mettre
en place un dispositif auto-adaptatif de développement qui
révise en permanence ses ambitions et ses moyens en fonction
des résultats continuellement obtenus.
Nous n'entrerons pas ici dans les détails de la méthode
en cours de mise en uvre à l'Institut. La page http://www.singinst.org/LOGI/seedAI.html
la précise et le lecteur devra s'y reporter. On peut traduire
SeedAI par IA auto-génératrice ou séminale,
en ce sens que ses développements s'engendreraient eux-mêmes
par retour d'expérience.
Ajoutons
que les promoteurs du projet insistent beaucoup pour que ces développements
restent contrôlés par une volonté constamment
réaffichée d'humanisme. Il faut faire une IA amicale,
ou friendly. Ceci vise à désarmer les critiques, de
plus en plus fréquentes, exprimées à l'égard
d'un développement non contrôlé des technologies
et systèmes, que ce soit en matière de nanotechnologies,
de robotique ou de bionique. La page Friendly AI http://singinst.org/friendly/
décrit avec un grand luxe de détail les spécifications
techniques et fonctionnelles du projet. Nous en laissons la lecture
aux informaticiens. Sur le qualificatif de friendly, amical, on
ne peut pas s'empêcher d'être un peu sceptique. Rien
n'est jamais tout à fait amical dans le monde, y compris
dans celui des logiciels. Il s'y mêle toujours un peu de prédation.
Mais on ne peut dénier aux auteurs du projet une volonté
affichée de partage des connaissances, mise au service d'un
certain nombre d'objectifs visant à améliorer les
relations inter-humaines.
Le site est constamment en évolution et perfectionnement,
ce qui donne beaucoup à penser concernant la puissance de
travail de son principal auteur, E. Yudkovsky. Le dernier texte
disponible à la date où nous faisons cet article date
de mai 2004 et s'intitule Collective Volition http://singinst.org/friendly/collective-volition.html.
L'auteur nous annonce qu'il préfère désormais,
au terme de Friendly AI, celui de Friendly Really Powerful Optimization
Process... ce qui n'a pas besoin de traduction.
Qu'en penser ?
Les sceptiques verront dans tout cela soit l'illusion de quelques
jeunes exaltés, soit une machine pour acquérir un
peu de célébrité et d'argent, soit un des multiples
produits d'une campagne d'intoxication visant à convaincre
le monde que l'Amérique continue à disposer d'une
avance intellectuelle substantielle lui permettant de revendiquer
le leadership du monde. Nous ne céderons pas ici à
ces facilités. Faute de temps et de moyens, nous ne prétendons
pas expertiser la qualité technique des documents et informations
fournies, au-delà des premières formulations qui paraissent
prometteuses. Il nous semblerait cependant nécessaire d'y
regarder de plus près, car, comme nous l'avons dit, l'entreprise
pourrait prendre une grande portée, scientifique mais aussi
politique.
Le projet consistant à essayer de développer une version
avancée ou très avancée d'IA nous paraît
excellent, et venir à son heure. L'IA aujourd'hui se complaît
dans des recherches compartimentées, utilitaires, sans souci
de communiquer avec le public, sans vision d'ensemble. C'est notamment
le cas en France. La lecture des documents fournis par l'Institut
de la Singularité représente à cet égard
un véritable bain de Jouvence. On réalise mieux ce
que pourrait être un grand programme d'IA capable d'optimiser
les ressources constamment enrichies fournies par la technologie.
On voit également qu'un tel grand programme ne nécessiterait
sans doute pas des budgets considérables. Quelques petites
équipes travaillant en réseau pourraient obtenir rapidement
des résultats importants, dès lors qu'elles auraient
pris les bonnes décisions d'organisation. On peut même
penser que, au moins au début, beaucoup de travail pourrait
être fait bénévolement par des programmeurs
mettant des ressources en commun sur le mode du grid, parallèlement
à leurs activités professionnelles. S'il fallait toujours
attendre des financements publics ou privés pour commencer
à travailler, on ne ferait jamais rien. C'est un peu l'enseignement
qui se dégage de l'exemple donné par l'Institut de
la Singularité.
Mais, à supposer qu'en Europe (ou même en France) des
spécialistes d'IA s'intéressent à une telle
initiative, que devraient-ils faire ? Deux vois sont possibles,
après une évaluation sérieuse de la portée
scientifique de la démarche et des documents proposés
par l'Institut.
- Soit prendre contact avec l'équipe de E.Yudkowsky, comme
le site les y invite, et négocier une collaboration possible
(nécessairement en télétraitement).
- Soit, sur des spécifications identiques ou très
proches, développer seul des solutions originales -ce qui
n'empêcherait pas d'entretenir des contacts avec l'Institut.
Ajoutons, pour ceux qui ne sont pas spécialistes des développements
de l'IA aux Etats-Unis, que plusieurs chercheurs ont entrepris depuis
quelques années, au plan académique, de développer
des versions ambitieuses de l'IA. C'est aussi, évidemment,
un enjeu pour les systèmes de sécurité et de
défense, mais là les informations sont rarement disponibles.
Quoi qu'il en
soit, si certains de nos lecteurs voulaient approfondir cette perspective
et souhaitaient le faire savoir, nous serions heureux de publier
leurs commentaires et propositions.