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10 janvier 2008
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Le calcul scientifique de haute performance
(High Performance Computing)
Nous
avons signalé dans une chronique précédente
la mise en place du programme européen PACE ou PRACE (Partnership
for Advanced Computing in Europe) rassemblant 15 Etats et visant
à réaliser un réseau de super-calculateurs
atteignant des vitesses de calcul se situant du teraflops jusqu'au
petaflops(1).
On
pourrait s'imaginer que les calculateurs de cette puissance n'ont
plus grande utilité, puisqu'il est théoriquement possible
de mettre en réseau des milliers de micro-ordinateurs permettant
d'aligner des capacités apparemment équivalentes.
Mais il existe de grandes différences entre les performances
de tels réseaux, à qui font
défaut des connexions efficaces et un système d'exploitation
centralisé performant. Les supercalculateurs restent donc
indispensables à tout Etat ou groupe d'Etats désirant
réaliser rapidement et à moindre coût des calculs
indispensables à sa sécurité comme au développement
des sciences dont il a besoin tant dans la concurrence internationale
que dans la coopération.
L'Europe
s'en est aperçu, un peu tardivement. Elle dépend cruellement
de matériels qu'elle ne produit pas ou n'assemble pas (sauf
marginalement, en ce qui concerne la France, où le CEA s'équipe
actuellement d'un supercalculateur Bull principalement dédié
à la défense(2)). C'est comme l'on devine aux
Etats-Unis et au Japon que se trouvent les industriels et les grands
centres de calcul capables de fournir les prestations attendues
tant par les scientifiques que par les militaires. Aux Etats-Unis,
on se prépare maintenant la nouvelle génération
de machines, dont l'augmentation considérable de puissance
fera faire un bond en avant considérable aux recherches scientifiques.
Aujourd'hui,
le calculateur le plus puissant du monde est l'IBM BlueGene/L installé
au Lawrence Livermore National Laboratory qui dépend du département
de l'Energie des Etats-Unis. En pointe, il réalise 596 trillions
d'opérations par seconde. Les nouvelles machines, de l'ordre
du pétaflop, équivaudront à la puissance installée
de 100.000 PC. Selon les experts, un calcul qui demanderait 80 ans
pour l'un de ces PC pourrait être réalisé en
5h sur un calculateur de la taille du Blue Gene/L et en moins de
deux heures sur une machine de la taille supérieure.
La
réalisation de ces monstres oblige à faire face à
de nombreux défis, dont le moindre n'est pas la consommation
électrique et la dissipation de chaleur. Le successeur de
Blue Gene/L déjà baptisé du nom de "Roadrunner"
sera développé par IBM en partenariat avec le Laboratoire
national de Los Alamos dépendant lui aussi du département
de l'Energie. Il consommera 4 megawatts de puissance électrique.
Mais il permettra aussi d'éclairer, si l'on peut dire, des
questions scientifiques demeurées encore obscures et aussi
diverses que le changement climatique, les évolutions géologiques,
les nouvelles molécules thérapeutiques et la matière
noire.
La
véritable difficulté, cependant, n'est pas directement
liée à l'environnement de la machine ni même
à la rapidité des composants électroniques
qu'elle utilise. Elle se trouve dans l'aptitude des logiciels et
des architectures programmatiques permettant de faire travailler
ensemble des centaines de milliers de sous-ensembles multiples en
les regroupant au mieux des problèmes complexes à
résoudre. L'ingénierie logicielle apporte beaucoup
de solutions standard mais ne peut remplacer entièrement
le flair des programmeurs et ingénieurs systèmes travaillant
en liaison avec ceux qui leur posent les « bonnes questions
».
Applications
La
force des nouveaux calculateurs consiste à faire tourner
des modèles numériques ou analogiques simulant des
phénomènes de la nature inobservables directement,
faute de temps, d'argent ou d'instruments adéquats. Le processus
traditionnel de la recherche scientifique, supposant un échelonnement
dans le temps de la théorie à l'hypothèse puis
à l'expérimentation se trouve modifié. Plus
exactement, l'expérimentation n'a plus besoin d'être
conduite en vraie grandeur. Elle peut être remplacée
par une simulation.
Les
récentes prédictions scientifiques concernant le changement
climatique qui ont servi d'argument pour la mise en place du protocole
de Kyoto et de ses suites n'ont été rendues possibles
que parce que la puissance de calcul affectée à leur
production a été multipliée plus de 10.000
fois en quelques années. Alors que pendant longtemps les
données satellitaires climatologiques et géophysiques
ne pouvaient pas être traitées en temps utile par les
laboratoires terrestres, aujourd'hui l'inverse se produit. Les satellites
ayant vieilli ne fournissent plus assez de données ni assez
rapidement pour répondre à la soif d'informations
des modèles computationnels.
A
l'opposé, les flots de données qui seront produites
par le futur accélérateur LHC du CERN pourront en
principe être traitées en temps réel, ce qui
serait impossible actuellement. Encore faudrait-il que les scientifiques
y travaillant puissent accéder à des calculateurs
assez puissants, ce qui n'est pas garanti compte tenu du peu d'enthousiasme
manifesté par les Etats-Unis pour fournir du temps de calcul
dans des conditions satisfaisantes.
Dans
le domaine tout différent de l'armement nucléaire,
on sait depuis longtemps que les essais simulés ont rendu
inutiles les tests en vraie grandeur. A cet égard, il n'était
pas question pour la France de dépendre de la bonne volonté
américaine. D'où l'acquisition du calculateur Bull
de la direction des applications militaires du CEA précité
(lequel offre aussi du temps à des équipes civiles).
La
question de la disponibilité en puissance de calcul se posera
également déjà dans la perspective du traitement
des myriades de données qui seront nécessaires à
la simulation des phénomènes se déroulant dans
le cœur du futur réacteur à fusion ITER de Cadarache
ou de ses enceintes. Il serait prudent de prévoir dès
maintenant les ressources nécessaires.
Un
autre domaine qui pourra se révéler encore plus vital,
concernera la préparation d'un vaccin contre la grippe aviaire
« hominisée » dès que celle-ci se déclarera
(éventualité considérée comme inévitable).
Les ressources d'un supercalculateur permettront de gagner de précieuses
semaines dans l'analyse du virus et la mise au point de réponses
adaptées.
Un
nouveau calculateur au CNRS
Bonne nouvelle : au moment de finir cet article, nous apprenons
que Le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) va prochainement
s’équiper d'une plate-forme de calcul intensif de 207
téraflops (3). L’organisme disposait jusqu'ici d'une
puissance de calcul de 6,7 téraflops. Il se hisse ainsi au
troisième rang mondial – hors calculateurs militaires
–, derrière le département de l'Energie américain
précité (596 téraflops) et le Forschungzentrum
Jülich allemand (222 téraflops).
Conçue par IBM (nous eussions préféré
Bull), la nouvelle machine se compose de deux blocs complémentaires
: un ensemble de dix armoires Blue Gene/P, d'une puissance de 139
téraflops, qui sera installé à la fin du mois
de janvier, et un groupe de huit modules Power 6, d'une capacité
de 68 téraflops, livré au mois de juillet.
Installé au centre national de calcul du CNRS – l'Institut
du développement et des ressources en informatique scientifique
(Idris) –, à Orsay, le nouveau supercalculateur représente
un investissement d'environ 25 millions d'euros, dont 5 millions
seraient réservés à la maintenance de la machine.
Celle-ci sera ouverte à tous les chercheurs, du secteur public
ou des entreprises.
Dans
10 ans
Terminons par un regard sur la prochaine décennie. On ne
doit pas croire que la limite du pétaflop tiendra longtemps.
D'ores et déjà les ingénieurs étudient
une machine mille fois plus puissante, capable d'un million de trilliards
d'opération par seconde. Elle est prévue vers 2018.
Il n'est pas risqué de parier qu'elle sera américaine.
A moins que par miracle le programme PACE cité ci-dessus
prenne rapidement un grand développement.