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27 avril 2009
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemint
Adam et Eve
Vers des robots chercheurs scientifiques ?
Ne cherchez pas, c'est un robot, Eve. Encore à
l'état de prototype,
il se destine à l'asistance à la recherche de nouveaux
médicaments..
Les
chercheurs scientifiques accomplissent certainement des tâches
de très haute intelligence. On pourrait même dire qu’ils
font appel dans leurs métiers aux facultés les plus
intelligentes imaginables, apparues sous forme rudimentaire dans
le monde animal puis institutionnalisées dans les sociétés
humaines exploitant les ressources de la raison formelle. Observer
le monde pour y détecter des anomalies ou au contraire des
régularités jusqu’ici non perçues par
le milieu scientifique, concevoir les instruments d’observations
susceptibles de préciser ces premières observations,
élaborer de nouveaux modèles hypothétiques
du monde tenant compte de ces nouveaux éléments, en
les accompagnant de propositions d’expérimentations
susceptibles d’infirmer ou confirmer ces hypothèses,
conduire les expérimentations correspondantes, élaborer
de nouvelles lois tenant compte du résultat de celles des
expérimentations ayant validé les hypothèses,
communiquer ces résultats à la communauté scientifique
et assurer leur insertion dans le corpus des connaissances…tout
ceci constitue un ensemble de pratiques et comportements soigneusement
codifiés propres à ce que l’on nomme la démarche
scientifique expérimentale, dont il semblerait que des robots
seraient bien incapables.
Néanmoins,
aussi bien l’évidence que la réflexion approfondie
sur la genèse des connaissances scientifiques montrent les
faiblesses de cette démarche. Elles en sont indissociables.
Ainsi les chercheurs ne perçoivent anomalies ou régularités
qu’à la frontière de ce qui a déjà
été observé et vérifié. Des situations
vraiment nouvelles ou non encore formalisées risquent de
passer inaperçues. C’est ce qui se produit probablement
tous les jours, dans la plupart des sciences. En cosmologie par
exemple, le chercheur n’a aucune chance de voir non seulement
ce que les instruments, limités par la technologie du moment,
ne lui permettent pas d’observer (ce qui parait évident),
mais ce que les modèles dont il dispose, empiriques ou mathématiques,
ne lui permettent pas de concevoir. Il peut tenter de libérer
au maximum son imagination par ce que Paul Feyerabend appelait l’anarchisme
méthodologique, mais la pratique montre que cet effort sera
vite arrêté par la relative faiblesse du cerveau humain
à formuler des hypothèses originales. Ceci d’autant
plus que le conservatisme académique général
tend à décourager les imaginations trop brillantes.
Plus
généralement, la communauté scientifique persiste
à considérer que sa mission est de décrire
un monde pré-existant à l’observateur-chercheur.
Autrement dit, elle reste viscéralement « réaliste
». Le postulat selon lequel ce serait une suite de relations
uniques entre l’observateur, son instrument et un monde non
qualifiable en soi qui produirait la démarche scientifique,
autrement dit une conception constructiviste de la connaissance,
n’est généralement pas reconnue en dehors de
la physique quantique. On voit cependant que, dans la démarche
constructiviste, il n’existe pas en principe de limites a
priori à la formulation des hypothèses ni même
à la conception des instruments susceptibles de les vérifier.
Se priver de ces champs d’ouverture impose forcément
à la recherche une part inévitable de tautologie.
On
pourrait donc penser que des sociétés de robots très
« intelligents », opérant dans un monde de connaissances
intégrant non seulement les acquis de la science humaine
actuelle mais ceux qu’ils pourraient produire en interagissant
aléatoirement avec le monde, soumis enfin à des pressions
de sélection ne permettant la survie qu’à ceux
ayant produit les connaissances les plus pertinentes, pourrait ouvrir
de vastes perspectives à la recherche scientifique. Il serait
certes irréaliste de penser que les humains laisseraient
ces robots construire seuls leurs propres connaissances. Il faudrait
néanmoins que les humains leur allouent une grande liberté
d’action s’ils voulaient bénéficier de
leurs facultés inventives.
Une
avancée technologique et surtout méthodologique considérable
Ceci
admis, au plan technologique, les robots actuels, leurs organes
d’entrée-sortie, leurs intelligences (artificielles)
ont-ils acquis la sophistication permettant d’attendre d’eux
des processus de découverte scientifique suffisamment performants
? La réponse jusqu’ici apportée par les roboticiens
était négative. Mais ces roboticiens n’étaient-ils
pas limités par une vision quasi théologique de ce
que «doit» être l’intelligence robotique
face à l’intelligence humaine ? Il se trouve que ce
n’est plus le cas de tous. Le magazine NewScientist
du 11 avril 2009, p. 17, présente (ainsi d’ailleurs
que nombre d’autres publications sensibles au caractère
révolutionnaire de cette approche) le cas du robot Adam,
réalisé par des chercheurs des universités
d’Aberystwyth et de Cambridge (UK). Ce robot est constitué
de composants électroniques de laboratoire, jouant le rôle
de cerveau et d’effecteurs divers (analyseurs notamment).
Il est relié à une base de données. Les chercheurs
l’ont chargé d’étudier
des séries de gènes provenant de la levure de bière
Saccharomyces cerevisiae, dont un certain nombre avaient
été détruits par «knock out». La
base de données comportait non seulement des informations
génétiques sur la levure, mais aussi des données
concernant les enzymes et les métabolites activés
par les gènes.
L’objectif
était de découvrir quels gènes codaient pour
quelles enzymes. Pour cela il fallait observer comment des levures
dont certains gènes avaient été détruits
se développaient par rapport à des levures normales.
Le robot pouvait conduire plus de 1000 expériences de ce
type par jour. A la fin, Adam a formulé et testé plus
de 20 hypothèses concernant des gènes codant pour
13 enzymes. Treize de ces hypothèses se révélèrent
fondées, ce qui est un très bon score, correspondant
parait-il à celui d’un chercheur en licence. Il a donc
pu élaborer seul une "petite loi", réutilisable
dans des recherches ultérieures. Un nouveau robot nommé
Eve est en cours de développement pour étudier l’action
thérapeutique de diverses molécules. Leurs façons
de procéder ne sont évidemment pas programmées
à l’avance par les informaticiens. Elles font appel
à des algorithmes évolutionnaires mis au point à
l’occasion de l’observation de systèmes évolutifs
ou en mouvement (tels qu’un pendule, à l’université
Cornell). C’est ainsi peut-on penser qu’ont fait les
premiers organismes vivants capables d’observer le monde afin
d’en tirer des règles de conduite.
Rien
n’interdit en principe de penser que les successeurs de tels
robots « chercheurs scientifiques » pourraient, non
seulement remplacer les humains dans les procédures de routine,
mais aborder les vastes questions devant lesquelles les cerveaux
humains se montrent pour le moment trop timides. Il n’est
donc pas inutile de souligner la portée philosophique immense,
en termes épistémologiques comme plus tard en ce qui
concernera les applications, que recèle les travaux des chercheurs
britanniques. La presse ne s’y est pas trompée. Les
noms d’Adam et Eve donnés à ces premiers exemplaires
d’une nouvelle population d’intelligences artificielle
sont sans doute voulus, dans un pays encore marqué par la
tradition biblique. Ne vont-ils pas dérober à l’homme
le fruit de la connaissance, comme Adam et Eve sont réputés
l’avoir dérobé à Dieu ?