Les scientifiques
savent depuis longtemps qu'il existe (au moins dans le cerveau
de l'homme moderne "culturé") une continuité
entre la pensée non verbalisée, la pensée
verbalisée (mais restant cantonnée au niveau du
cerveau) et le langage parlé ou l'écriture permettant
de communiquer cette pensée. Les études faites sur
des personnes atteintes d'accidents vasculaires, relayées
ensuite par les techniques de plus en plus efficaces de l'imagerie
cérébrale, ont permis d'identifier très grossièrement
les aires responsables de la mise en oeuvre de ces différentes
phases qui contribuent à l'expression langagière
finale.
Observons
d'emblée que la partie amont du processus impliquant le
cerveau associatif en relation avec les organes d'entrée
et les organes moteurs reste encore pratiquement inobservable.
Nous voulons dire par là que la façon dont le cerveau
génère ce que l'on pourrait appeler des pré-pensées,
reste mystérieuse. Ceci résulte en partie sans doute
du grand nombre des aires cérébrales et groupes
de neurones intervenant pour construire les réactions du
sujet en interaction avec son environnement. Ces aires étant
répartis dans l'ensemble du cerveau.
De même,
les processus de sélection permettant à tous moments
que telle "pré-pensée" l'emporte sur les
autres et parvienne le cas échéant au niveau dit
conscient, demeurent trop nombreux et mal connus. Ils ne peuvent,
sauf exceptions, être identifiés par des outils externes
d'observation au moment où ils se produisent. Tout au plus
peut-on constater l'émergence de ces pré-pensées
en constatant les actions qui en résultent. Elles peuvent
en effet déclencher ou accompagner des comportements de
grande ampleur. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, je vois un
lion assis sur mon lit en ouvrant la porte de ma chambre, mon
premier geste, avant même de penser explicitement "c'est
un lion, danger" sera de fermer la porte et de prendre
mes jambes à mon cou.
Ce "réflexe"
de fuite fait partie de l'ensemble des répertoires comportementaux
acquis par les espèces vivantes au cours de l'évolution.
Ces répertoires lient certains messages sensoriels à
certaines actions, sous commande épigénétique,
que l'espèce ou sujet aura mémorisées comme
utiles pour la survie. Le langage courant parle d'ailleurs d'actions
inconscientes, voulant dire par là qu'elles sont effectuées
avant même d'avoir été le cas échéant
traduite par une pensée, fut-elle inconsciente. Il se produit
un lien que nous pourrions qualifier de direct entre les aires
sensorielles responsables de la construction des objets perçus
par les sens, les associations pouvant être générées
par ces objets (sans même qu'ils aient été
nommés par le langage) et les aires des cortex moteurs
responsables de l'action musculaire (non verbalisé) découlant
de ces associations. Il nous semble, peut-être à
tort, que les neurosciences n'ont pas encore mis en lumière
les processus sans doute très divers permettant à
l'ensemble du lien perception-action en retour de s'établir,
en amont de toute pensée verbalisable.
Mais revenons
à la verbalisation.
Dans le cas de la rencontre avec le lion évoquée
ci-dessus, les différentes aires cérébrales
conduisant à une action réfléchie - traduisible
en symboles et communicable - ont été identifiées
par les neuropsychologues, ne fut-ce que grossièrement.
Il s'agit de l'aire de Wernicke qui produit des contenus
sémantiques, autrement dit des significations, avant que
celles-ci ne soient traduites verbalement. A supposer que j'ai
appris précédemment ce qu'est un lion, le danger
qu'il peut représenter et la façon de me confronter
à lui, l'aire de Wernicke me permettra de traduire la perception
que j'en ai sous la forme d'un premier message dont le contenu
significatif implicite "je vois un lion, danger"
sera suffisamment fort pour que la verbalisation s'ensuive.
Interviendra
ensuite l'aire dite de Broca responsable de la traduction
du contenu signifié en mots, autrement dit permettant
au message sémantique de prendre une forme linguistique
la mieux adaptée possible. Je penserai explicitement:
"voici un lion, danger". En fonction des besoins,
l'aire de Broca, jouant le rôle d'un générateur
de langage, assemblera les consonnes et les voyelles indispensables
à la production des mots, compte tenu de la langue pratiquée
par le locuteur.

Il semble
dans ce cas que l'aire de Broca se comporte en véritable
dictionnaire des symboles linguistiques, voyelles, consonnes et
autres onomatopées et gestes dont le sujet aura appris
l'usage dès l'enfance. Mémorisera-t-elle aussi les
milliers de mots, tels que le mot "lion" associés
à la combinaison de ces symboles (l+i+on) ? Nous ne pouvons
répondre à cette question pour ce qui nous concerne.
Si elle ne fait pas elle même tout le travail d'archivage
et de recherche en mémoire, on peut penser cependant que
l'aire de Broca servira au moins de plaque tournante aiguillant
la recherche de la zone ayant mémorisé tel ou tel
des concepts acquis par le sujet.
Quoi qu'il
en soit, la coopération entre Wernicke et Broca, ainsi
éventuellement qu'avec d'autres parties du cerveau, aboutit
à la génération d'éléments
de discours langagier: "Attention, chers amis, il
y a un lion enfermé dans ma chambre". Certains
auteurs estiment que cette mise en forme linguistique, avant même
que je ne la communique par la parole à d'autres personnes,
est indispensable pour que mon cerveau s'engage dans des chaînes
de pensées cohérentes. Il s'agit de ce que l'on
appelle généralement la voix intérieure ou
"inner voice". Selon eux, les pensées
un tant soit peu complexes nécessitent d'être traduites
en langage intérieur (à travers en principe l'aire
de Broca) pour prendre forme.
D'autres
jugent que cela n'est pas nécessaire. Au contraire ce processus
de pré-verbalisation pourrait être nuisible. Le langage
impose des contraintes indispensables à la communication
sociale mais qui peuvent stériliser les pensées
faisant une large part à l'imagination et aux associations
sensorielles, ainsi qu'à la réactivité en
temps réel. Penser en langage intérieur, avant de
parler ou d'écrire en langage "extérieur",
autrement dit communicable aux autres, pourrait alors caractériser
une personne dont l'esprit manquerait de vivacité.
L'auteur de
cet article, pour sa part, croit pouvoir observer qu'avant de
formuler une phrase destinée à un interlocuteur,
il ne fait généralement pas appel à une première
phrase formulée en langage intérieur, pouvant lui
servir de prototype. Il découvre et adapte sa phrase au
fur et à mesure qu'il la formule verbalement. Il n'en est
pas de même d'ailleurs dans l'expression écrite,
qui demande sans doute plus de mise au point avant d'être
traduite sur le clavier de l'ordinateur.
Concernant
la génération du langage parlé, nous pouvons
rappeler une observation que font sans doute nombre de personnes.
En sortant d'un rêve, ils peuvent se retrouver l'esprit
occupé par une phrase produite par leur cerveau pendant
le sommeil. Il s'agit même parfois d'une phrase exprimée
dans une langue étrangère, tel que pratiquée
par le sujet. Le vocabulaire et la syntaxe en sont généralement
corrects. Malheureusement, quelle qu'en soit la langue, de telles
phrases apparaissent vides de sens utilisable (sauf peut-être
par un psychologue). Il s'agit rarement de la solution à
un problème important que se posait le sujet avant de s'endormir.
N'est pas Poincaré qui veut.
Quoi qu'il
en soit, si le sujet veut communiquer le contenu de sa pensée,
que ce soit par le langage parlé ou par le langage écrit,
son cerveau reprend les contenus sémantiques et les contenus
de langage élaborés dans les deux aires précitées,
afin de les transformer en ordres destinés aux cortex moteurs.
Il s'agit du cortex moteur facial commandant les gestes de la
parole ou des cortex moteurs musculo-squelettiques commandant
les gestes de l'écriture, manuelle ou via un terminal d'ordinateur.
Lire
les pensées
L'ensemble
de ces processus était déj connu depuis un certain
temps. Pourquoi la question retrouve-t-elle aujourd'hui une
grande actualité, comme le montre un article récent
de Duncan Graham Rove dans le NewScientist (voir Mind
Readers) ? Parce que des techniques en amélioration
constante permettent aujourd'hui d'identifier de plus en plus
en amont dans le cerveau les ondes cérébrales
correspondant à la génération sinon des
pensées, du moins d'un certain nombre de phonèmes
ou de mots correspondant à la construction de ces pensées.
Le thème
est porteur d'espoir, notamment pour les personnes paralysées
motrices ou atteintes de destruction des aires du langage, pouvant
aboutir au "locked-in syndrome" dans lequel
un sujet peut penser mais ne peut communiquer sa pensée.
Mais ces travaux ont l'intérêt plus général
de renouveler les recherches sur la génération du
langage par le cerveau, dont nous venons de rappeler quelques
éléments. Elles peuvent à juste titre susciter
aussi des inquiétudes. A supposer que les méthodes
se perfectionnent, n'ira-on pas mener des investigations dans
les cerveaux à l'insu ou contre la volonté des sujets
? Il faut s'en préoccuper.
Depuis quelques
années, chez des primates comme chez certains patients,
on sait capter des intentions motrices pour diriger un curseur
d'ordinateur. Mais cette technique exige l'implantation d'électrodes
dans le cortex moteur. Les résultats obtenus sont lents
et très grossiers. Les électrodes captent des ordres
simples, vers la gauche ou la droite, vers le haut ou le bas.
D'après Duncan Graham Rove, le sujet ne commande pas directement
le curseur. Il se borne à commander mentalement à
son corps tel ou tel mouvement simple que ce dernier ne peut accomplir
à cause de sa paralysie : déplacer par exemple sa
main à gauche ou à droite. Aussi simple pourtant
que soit le mouvement, il a fallu identifier, chez le singe comme
chez l'humain, les signaux produits par le cerveau pour commander
ce mouvement, et leur associer des ordres compréhensibles
par l'ordinateur.
Ces premières
expériences datent du milieu des années 1990. Nous
en avons rendu compte ici. Vers 2002, une technique permettant
de saisir les impulsions nerveuses plus en amont a été
mise au point. Il s'agit de capter les signaux nés à
la sortie des aires responsables du langage, avant qu'ils n'atteignent
les cortex moteurs. Si je pense "lion" et si
des capteurs transmettent les informations correspondantes à
un ordinateur, on verra directement ce concept apparaître
à l'écran ou commander un synthétiseur de
langage.
La technique
permettant cette performance est dite "ECoG"ou "electrocorticographie".
Mais à nouveau elle requiert l'implantation d'électrodes
non pas il est vrai dans les aires très sensibles de la
génération du langage, mais seulement sous la voûte
crânienne. Elle impose cependant d'ouvrir celle-ci et n'a
donc jusqu'ici été pratiquée que chez des
patients épileptiques volontaires. Quant aux animaux, il
ne semble pas que des recherches correspondantes aient encore
été menées, sans doute parce que, dans un
premier temps, il aurait fallu identifier un minimum d'éléments
sémantiques ou producteurs de sons spécifiques de
leurs échanges langagiers.
Concernant
les humains, Bradley Greger(1), assistant
professeur à l'Université d'Utah, a réussi
à identifier les signaux électriques correspondant
à la production de certains contenus sémantiques
liés à la production de mots du langage courant
(oui, non, bonjour...). Il a placé pour cela des
électrodes au dessus à la fois de l'aire de Wernicke
et du cortex moteur facial. Il a donc pu remonter de ce fait en
amont du cortex moteur, vers le cerveau langagier proprement dit.
Mais la démarche oblige à construire le dictionnaire
correspondant aux concepts utilisés par chaque sujet, ce
qui deviendrait vite une tâche impossible.
De nouveaux
développements se proposent d'explorer l'activité
de l'aire de Broca, en aval de l'aire de Wernicke mais toujours
en amont du cortex moteur facial. En ce cas, il faudra identifier
et construire le dictionnaire des signaux correspondants aux quelque
40 phonèmes utilisés par le langage courant(2).
Traduire les messages correspondants en informations utilisables
par un ordinateur capable de synthèse vocale résoudrait
une partie de la difficulté.
A cette fin,
des recherches en EcoG ont été conduites par le
Dr. Eric Leuthard de l'Ecole universitaire de médecine
de St Louis. Chez quatre sujet, le chercheur a détecté
les signaux correspondant à la production d'un certain
nombre de phonèmes dans les aires du langage (aires de
Wernicke et de Broca). Ces signaux étaient identiques à
ceux détectés dans le cortex moteur, que les sujets
se bornent à prononcer ces phonèmes dans le cadre
d'un langage intérieur précurseur de l'expression
verbale ou qu'ils les prononcent à haute voix. Par contre,
les signaux n'étaient pas les mêmes(3)
si les sujets se bornaient à imaginer ces phonèmes
sans l'intention de les introduire dans le langage parlé.
Ces observations
redonnent du poids à l'importance attribuée au langage
intérieur dans la fonction de production du langage. Les
pensées par lequel le cerveau traduit son interaction avec
son environnement s'expriment d'abord par ce langage intérieur,
avant de faire appel au langage parlé. Pouvoir capter les
signaux correspondants et les faire s'exprimer à travers
une commande d'ordinateur permettra donc, sinon de lire à
proprement parler des pensées complexes, du moins de suppléer
à certaines déficiences des cortex moteurs, ceux
qui produisent la parole mais aussi sans doute ceux qui produisent
d'autres formes de langages symboliques, notamment des mimiques
ou gestes(4).
Les recherches
susceptibles d'être greffées sur ces premiers résultats
sont très nombreuses. Il faudra d'abord essayer de capter
les signaux émis par le cerveau en développant des
techniques moins invasives que ne le sont les greffes intra-crâniennes.
On pourra aussi rechercher si les signaux produits en conséquence
d'informations sensorielles identiques (apercevoir un lion sur
son lit) diffèrent ou non selon les cultures et les capacités
linguistiques des sujets. Enfin, au-delà d'expériences
sur les singes, il sera utile d'étudier la façon
dont les cerveaux de diverses espèces animales dotées
de langages symboliques produisent et traitent les signaux précurseurs
de l'expression langagière. Peut-être sera-t-il alors
possible, là aussi, de "lire" le contenu de leurs
esprits ou de communiquer avec eux par une forme de télépathie.
Ajoutons que
dans la construction d'une conscience artificielle, les éléments
obtenus par l'électrocorticographie, bien que non directement
transposables, pourront fournir d'utiles indications. Voir "Les
problèmes de la conscience artificielle"
(conférence d'Alain Cardon au CNAM, juin 2001)
Notes
(1). Bradley Greger :
http://www.bioen.utah.edu/directory/profile.php?userID=292
(2). Cerebral cortex, vol 19, p. 2156.
(3). Journal of Neural Engineering, vol 7, p
056007
(4) Voir The computer that can read minds has
been created :
http://www.gev.com/2011/04/the-computer-that-can-read-minds-has-been-created/