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24 septembre 2011
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Doit-on considérer comme intangibles les
"lois fondamentales" par lesquelles la cosmologie contemporaine
pense pouvoir décrire l'univers ?
Doit-on
considérer comme intangibles les "lois fondamentales"
par lesquelles la cosmologie contemporaine pense pouvoir décrire
l'univers ?
Dans divers écrits, nous avons répondu pour notre
part par la négative. Aucune loi, sauf par un acte de foi
qui ne serait pas scientifique, ne peut être considérée
comme intangible.
La science formule des théories qu'elle s'efforce ensuite
de vérifier expérimentalement. Les lois présentées
aujourd'hui comme bien établies, sous forme de constantes
universelles, seront par définition soumises à reformulation
si de nouvelles expériences, menées dans des conditions
de scientificité indiscutables, obligent à le faire.
Il en est ainsi de la vitesse de la lumière dans le vide
[outre Einstein, profitons de cet article pour aussi rendre hommage
ici aux travaux d'Henri Poincaré], ou de l'attirance entre
les corps dans le vide, relevant depuis Newton de la loi dite de
la gravitation. Une dizaine d'autres constantes, qui selon les défenseurs
du postulat anthropique fort ont permis par leur réglage
fin (fine tuning) l'apparition de la vie et de la conscience, sont
dans ce cas.
Mais
pour le grand public et même pour la majorité des scientifiques,
physiciens ou non, redécouvrir la nécessité
de cette prudence méthodologique ne va pas de soi.
On
le constate par l'écho considérable donné à
un article(1)
publié le 22 septembre sur le site Arxiv par un groupe de
physiciens européens, selon lequel la vitesse d'une particule
nommée "neutrino"(2)
aurait été mesurée comme légèrement
supérieure à la vitesse de la lumière. Cette
dernière était jusqu'à présent considérée
comme indépassable en vertu de la formule d'Einstein à
la base de la théorie de la relativité restreinte
: un corps se déplaçant au-delà de la vitesse
de la lumière devrait disposer d'une énergie ou d'une
masse infinie... ce qui ne serait pas concevable sauf, dit-on, à
remettre en cause la quasi totalité de la physique.
En
effet, à l'annonce de ce résultat de la collaboration
OPERA, la communauté et le public a réagi comme si
tous les piliers de la science étaient ébranlés
à la fois. Outre attendre la confirmation de l'expérience,
la sagesse consisterait au contraire à ne pas considérer
les lois de la physique comme décrivant une entité
existant en soi, le réel, ou l'univers, mais comme une construction
de notre savoir susceptible par définition d'évoluer.
On retrouve là le postulat de la physique quantique, selon
lequel ce que nous disons d'une infra-réalité sous-jacente
à toute observation et par définition inconnaissable
en soi, dépend des conditions de cette observation.
L'expérience OPERA (Oscillation
Project with Emusion tRacking Apparatus)
D'après
les calculs, les neutrinos ont 60 nanosecondes d'avance sur
les 2,4 millisecondes
qui devraient leur être nécessaire pour parcourir
les 730 km, distance séparant
le CERN du Gran Sasso à la vitese de la lumière.
Le
détecteur du Gran Sasso (Italie), qui participe
avec le CERN à l'expérimentation
OPERA-CNGS (Cern Neutrinos to Gran Sasso)
Présentation de l'expérience -
Film réalisé par le CNRS
Comme
nous le rappelons dans un article publié par ailleurs,
les résultats de l'observation découlent tout autant
des instruments que le chercheur utilise que de ce dernier lui-même.
Le travail du cerveau humain, et ses produits, portent de manière
inextricable les marques des grilles de qualification introduites
par la structure biopsychique de l'homme, comme aussi plus généralement
par son comportement, individuel ou social.
Si
les observations relatives au neutrino ou à sa vitesse
montrent que la vitesse de la lumière, c'est-à-dire
celle des photons dans le vide, peut être dépassée
dans certains conditions, il faudra en tenir compte dans l'élaboration
d'un modèle de l'univers plus pertinent. Cela ne voudra
pas dire que ce nouveau modèle décrirait à
son tour une réalité en soi qu'il faudrait accepter
comme un nouvel acte de foi. Dans l'avenir il sera modifié.
Il
en est de même en ce moment du calcul de l'attraction gravitationnelle.
Diverses expériences récentes conduisent à
postuler qu'elle puisse être différente dans certains
cantons de l'univers ou pour certaines particules hypothétiques.
On parle ainsi de MOND (gravité modifiée, proposée
par Milgrom en 1983) et de Whimps (Weakly interacting massive
particles ). Ceci ne signifie pas que sur Terre, dans les
conditions courantes, la force de gravité pourrait être
annulée, et Newton remisé au rayon des antiquités.
Les pommes continueront à tomber.
Il
faut rappeler ceci à tous ceux qui s'appuient sur l'expérience
OPERA pour imaginer la possibilité de voyages dans le temps
ou de déplacements à très grande vitesse
aux confins de l'espace astronomique. Peut-être qu'un jour
la science expérimentale (en dehors des modèles
théoriques qui le font déjà), admettra de
telles possibilités, peut-être que la technologie
construira des machines permettant les réalisations correspondantes,
mais l'une et l'autre en sont très loin pour le moment.
Mais à l'opposé de cette prudence, nous refusons
pour notre part les arguments d'autorité, s'appuyant sur
les constantes dites fondamentales, lorsqu'ils affirment par exemple
que notre univers ne pourrait comporter d'autres formes de vie
et de conscience que celles observées par les humains sur
la Terre.
D'une
part, on peut postuler sans risque que ces constantes seront elles-mêmes
modifiées dans la suite de futures observations scientifiques.
Leur cohérence actuelle s'en accommodera car on fera apparaître
alors d'autres cohérences, de niveau supérieur.
D'autre
part, on doit dès maintenant chercher à concilier
l'approche de la physique quantique et de la physique traditionnelle.
Les recherches actuelles n'y arrivent pas ou ne sont pas jugées
concluantes C'est le cas concernant la théorie des cordes.
Mais, en remontant au supposé Big Bang lors duquel aurait
émergé du vide quantique un univers matériel
doté de façon aléatoire de constantes qui
sont ce qu'elles sont, on pourrait très bien montrer à
l'avenir que d'autres univers matériels pourraient émerger
d'événements analogues en étant dotés
de constantes différentes.
Il
serait alors intéressant d'imaginer de tels univers et
de tester, au moins virtuellement, leur capacité à
générer des formes étranges de vie et de
conscience.
Notes (1) "Measurement of the neutrino velocity
with the OPERA detector in the CNGS beam" : Télécharger
l'article(format pdf).
Ces résultats ont été obtenus dans le cadre
du dispositif expérimental OPERA ("Oscillation Project
with Emusion tRacking Apparatus"). (2) Neutrino ou "petit neutre" : particule suspectée
en 1930 (pour satisfaire la loi de conservation de lénergie
dans les réactions nucléaires - les désintégrations
datomes - que lon peut trouver dans les étoiles
ou les réacteurs nucléaires) et mise en évidence
en 1956. Comme son nom l'indique, cette particule n'a pas de charge
électrique. Sa masse était considérée
au départ comme nulle. Les chercheurs se sont aperçus
plus tard qu'il n'en était rien : les physiciens estiment
que sa masse serait inférieure à 1 électronvolt,
masse infime, mais masse tout de même..
Il existe trois sortes de neutrinos, chacun appartenant à
lune des trois "familles" des particules élémentaires
: cette découverte peut être considérée
comme un résultat majeur du LEP, le collisionneur délectrons
et dantiélectrons du Cern, au début des années
1990.
---- A
recommander sur le sujet, l'excellent ouvrage "La
lumière des neutrinos", par Michel Cribier
, Michel Spiro et Daniel Vignaud, Editions du Seuil (1995)
Nous avons pu lire au moment où nous commencions
à écrire cet article : "Lexpérience
OPERA, qui observe un faisceau de neutrinos envoyé
depuis le CERN à une distance de 730 km,
au Laboratoire de lINFN Gran Sasso, en Italie, présentera
de nouveaux résultats à loccasion dun
séminaire qui se déroulera au CERN aujourd'hui.
Le résultat dOPERA se fonde sur l'observation
de plus de 15 000 événements neutrino
mesurés au Gran Sasso et semble indiquer que les
neutrinos se déplacent à une vitesse 20 x 10-6 supérieure
à celle de la lumière, la vitesse cosmique
limite. Compte tenu de limportance dun tel résultat,
des mesures indépendantes sont nécessaires
avant quil puisse être infirmé ou confirmé.
Cest pourquoi la collaboration OPERA a décidé
de le soumettre à un examen critique public.
Ce sera donc un sujet dont nous reparlerons.
Ci
dessous, la vidéo (en anglais) du séminaire
du CERN donné le 23 septembre à 16h
Sur le neutrino, particule plus qu'élusive, le
recours dans un premier temps à l'inévitable
Wikipedia s'impose http://fr.wikipedia.org/wiki/Neutrino.
On pourra lire aussi avec intérêt l'excellent
ouvrage "La
lumière des neutrinos", de Michel
Cribier, Michel Spiro et Daniel Vignaud, Editions du Seuil
(1995)
Rappelons enfin que les hypothèses relatives à
la "relativité" de la vitesse de
la lumière calculée par Einstein ont toujours
été nombreuses. Nous citerons ce que vient
d'en écrire Luis Gonzalez Mestre, physicien franco-espagnol,
rejeté par beaucoup de ses pairs compte tenu de
ses positions jugées "gauchistes". Rejet
qui nous paraît pour le moins léger: "L'idée avancée
dans mes travaux est la suivante : la matière que
nous connaissons, et sous la forme où nos appareils
la perçoivent actuellement, n'est pas forcément
la forme ultime de la matière. La vitesse de la
lumière pourrait très bien être, tout
compte fait, la vitesse critique des excitations d'une
phase de la matière, de la même façon
que la vitesse du son est la vitesse critique des phonons
(ondes du son) dans un solide. Dans ce cas, de même
qu'un quantum de lumière peut traverser un solide
transparent, des particules plus fondamentales et avec
une vitesse critique très supérieure à
celle de la lumière pourraient traverser notre
univers. Un très faible mélange avec ce
nouveau secteur de la matière suffirait pour modifier
légèrement la vitesse critique d'un neutrino
dans le vide."
Concernant la vitesse de la lumière, en relation
avec la théorie de la relativité, bien d'autres
travaux pertinents ont été publiés
récemment. Nous préparons un article pour
les rappeler à nos lecteurs.
Une des théories les plus intéressantes
a été développée voici quelques
années par le physicien Magueijo, qui travaille
avec Lee Smolin. Nous avions
présenté
son ouvrage, Faster than the speed of life en 2003
.