Le
rapport est publié sur le site de l'assemblée nationale,
accompagné de "50 recommandations pour une politique
spatiale française et européenne audacieuse"
http://www.assemblee-nationale.fr/12/rap-off/i3676.asp.
Présentation
Introduction
par François Goulard, ministre délégué
à l'Enseignement supérieur et à la Recherche.
L'opinion
européenne s'intéresse peu à l'espace. Il en
est de même en France. Aucun candidat aux élections
présidentielles n'en a encore parlé. Or il faut aborder
ce sujet au plan politique le plus élevé.
Il faut donc rendre hommage aux parlementaires membres de l' OPECST,
dont le dernier rapport en date sur ce sujet vient d'être
déposé. Pour prendre conscience de la nécessité
d'une politique spatiale européenne, il suffit de regarder
ce que font les autres grands pays : USA, Chine, Inde, Russie. L'Europe
doit en être.
La période actuelle est favorable. Elle est marquée
par de bons résultats européens : carnets de commande
satisfaisants en matière de lanceurs et satellites, succès
des missions multilatérales, reconnaissance du besoin d'une
préférence européenne en matière de
lanceurs (confirmée par le Pt Chirac concernant les missions
nationales).
L'année
2007 sera marquée par des évènements majeurs
pour l'Europe : notamment le lancement du véhicule de liaison
ATV Jules Verne et la tenue du Conseil européen de l'espace
le 22 mai, associant l'Union européenne (UE) et l'ESA. La
politique spatiale européenne pour les prochaines années
y sera définie.
Il
est donc particulièrement nécessaire de réaffirmer,
comme le fait le rapport de l' OPECST, l'ambition des objectifs
que l'Europe doit se fixer. Deux domaines méritent particulièrement
d'être soulignés.
Le
rapport insiste d'abord sur l'importance des vols habités.
L'année 2007 sera pour l'Europe celle du lien renoué
avec l'ISS (Station spatiale internationale). L'Europe ne doit pas,
quel que soit l'intérêt des vols automatiques, exclure
les vols habités. Le coût en est lourd financièrement
mais indispensable à la cohérence d'ensemble du projet
spatial européen. La France qui a toujours soutenu les ambitions
européennes doit persister à jouer ce rôle.
Le
rapport examine aussi l'importante question de la sécurité-défense.
Il faut se persuader qu'en ce domaine, la plupart des programmes
sont duaux (pouvant servir simultanément des objectifs civils
et militaires). La France le sait en ce qui la concerne. Mais l'Europe
reste à convaincre, notamment concernant les programmes Galiléo
et GMES. Dans ce domaine, une coopération entre les gouvernements
et les Agences européennes s'impose.
Présentation
du rapport par le sénateur Henri Revol, président
de l'Office
L'Office
ne s'autosaisit pas. En matière d'espace, il a été
saisi en 2005 par le Sénat. Il s'agit de la 3e saisine. En
1991 les recommandations de synthèse présentées
pour 2001 ont toutes été suivies. Le présent
rapport a été précédé par de
nombreuses réunions et auditions. Le comité d'experts
qui a été organisé à cette fin a été
validé par les élus. Les 50 recommandations du rapport
ont été approuvées par les parlementaires par
49 voix et une abstention.
50
ans après le lancement du Spoutnik, les technologies spatiales
ont connu un développement jamais rencontré jusqu'ici
dans l'histoire de l'humanité. La France a été
le fer de lance de la participation de la nation puis de l'Europe
à ce développement. Elle l'a fait avec des moyens
en général et selon les domaines 10 à 20 fois
moins importants que ceux de ses concurrents.
Or malgré un bon état de santé apparent, l'Europe
piétine aujourd'hui face à ces derniers, auxquels
se sont joints de nouveaux entrants. D'ici à 2008, le spatial
européen sera à un tournant. De multiples décisions
sont à prendre, couvrant les 50 prochaines années.
Les recommandations du rapport proposent une vision franco-européenne
pour l'espace. Le mot de vision est intentionnel. Il marque la volonté
d'ambitions larges et audacieuses. Selon le mot du Premier ministre
Dominique de Villepin en Roumanie, il faut à l'Europe de
grands projets marqués par l'audace, l'imagination et le
courage.
Présentation
du rapport par le député Christian Cabal, président
du Groupe Parlementaire de l'Espace
Le
parlement éprouve le besoin de se projeter dans l'avenir.
Il n'a pas sur l'espace le même point de vue que les spécialistes,
en ce sens qu'il intègre la problématique sociétale.
La politique lancée à cette fin depuis des décades
a porté ses fruits. La France s'y est montrée en avance
par rapport à de nombreux pays, notamment européens.
Mais l'effort est à prolonger et développer. Il s'agit
d'une question de société.
Aujourd'hui beaucoup de pays hors d'Europe l'ont compris et s'intéressent
à l'espace. L'Europe rétrogradera si elle ne progresse
pas. De plus, les investissements ne sont plus aujourd'hui seulement
le fait des agences publiques. Beaucoup d'initiatives privées
s'y manifestent, notamment aux Etats-Unis. Il ne faut pas les prendre
à la légère. Là aussi, il faut être
présent afin de ne pas laisser d'autres s'approprier un domaine
qui produira beaucoup de connaissances et de retombées économiques.
Ceci pose la question de savoir à qui appartient l'espace.
Le Cnes et l'ESA étudient ce que pourrait être une
Loi sur l'espace. Il convient de définir les termes d'une
gouvernance spatiale en ce qui concerne l'Europe. Le Cnes doit être
le principal acteur français au service de celle-ci. Pour
cela, son budget doit être augmenté régulièrement.
Dans tous les domaines, y compris en ce qui concerne les services
spatiaux, les crédits publics sont nécessaires. On
ne peut compter sur le seul secteur concurrentiel pour répondre
aux besoins institutionnels, Ceci est particulièrement évident
concernant les deux domaines qui vont être examinés
lors de cette présentation, le spatial de défense
et les vols habités.
Première
partie. Le spatial de défense. Quelles perspectives en France
et en Europe ?
Jean-Jacques
Dordain, directeur général de l'Esa
La
défense et les vols habités sont des domaines où
l'Europe marque un retard particulièrement préoccupant.
Au mieux, elle se place au 4e rang des nations spatiales.
Le spatial de défense n'existe vraiment qu'en France. Ce
n'est pas étonnant car l'Europe n'a pas encore de politique
commune de défense. Il s'agit d'une caractéristique
qui lui est propre. Dans les autres pays, le spatial civil est un
sous-produit du spatial de défense et bénéficie
de ses crédits et de ses réalisations. Ce n'est pas
le cas en Europe où le spatial civil doit voler de ses propres
ailes.
Pourquoi la question du spatial de défense n'est-elle pas
posée en Europe ? Pour des raisons politiques. Pour certains
Etats européens, les termes d'indépendance, de souveraineté,
de préférence sont signification dans leur langue.
Il s'ensuit que l'équivalent des 20mds de $ consacrés
annuellement par l'Amérique au spatial de défense
n'ont pas de correspondants en Europe. Au mieux, ce domaine ne bénéficie
que d'1md d'euros, principalement fournis par la France. Aux Etats-Unis,
c'est le spatial de défense qui finance pour l'essentiel
le spatial civil. En Europe, c'est le contraire.
Le spatial européen devra être construit par étapes:
- Etapes institutionnelles : nationales, intergouvernementales communautaires.
- Etapes techniques : systèmes civils, systèmes à
missions partagées, systèmes spécifique à
la défense.
D'une façon générale, on passera du civil à
la sécurité puis au militaire, sans abandonner les
étapes précédentes. Il est évident que
les missions de sécurité couvrent beaucoup plus de
champs que les missions militaires, notamment avec le développement
de la sécurité environnementale associée à
la crise climatique future..
L'Esa
est dans une situation paradoxale. Elle développe sur des
budgets civils des systèmes financés aux Etats-Unis
par la défense, par exemple Galiléo qui vise à
concurrencer le GPS. L'Esa s'efforce de garantir à l'Europe
l'accès à l'espace, sans que les Etats européens
ne s'y impliquent. Or la garantie de l'accès à l'espace
est pour l'Amérique une responsabilité régalienne
suprême.
En attendant une politique spatiale européenne de défense,
l'Esa s'est rendue conforme aux standards de sécurité
européens. Elle participe aux dialogues de synergie Espace-Défense.
Quelques frémissements en matière de spatial de défense
au plan européen commencent à se faire sentir, notamment
au sein de la Commission européenne.
Yannick
d'Escatha, président du Cnes, France
Le
rapport de l'OPECST met en évidence le déficit de
l'Europe dans le spatial de sécurité-défense.
Le secteur industriel européen qui intervient dans les systèmes
de défense dépend pour l'essentiel du commercial et
se trouve donc fragilisé, alors que l'industrie spatiale
de défense des autres Etats repose presque entièrement
sur des budgets militaires ou proches du militaire.
Malgré ces handicaps, un noyau dur d'Etats européens
a mis en place les bases technologiques nécessaires aux télécommunications
stratégiques et l'observation. Mais cette coopération
impose des négociations longues entre Etats. Six d'entre
eux par exemple doivent actuellement s'associer pour remplacer le
satellite Helios2 par Hélios3.
.
Il faudrait donc décider d'une démarche institutionnelle
plus forte, conjuguant les leviers militaires (la DGA en France),
politiques et techniques. C'est ainsi que pour préparer les
futurs systèmes, il conviendrait aujourd'hui de réaliser
des démonstrateurs pré-opérationnels. Par exemple
le démonstrateur d'écoute ESSAIM. Le Cnes participe
à ces travaux.
Parmi les autres démarches, il faut :
- établir des architectures européennes partagées
utilisant un même système ;
- développer le domaine nouveau de l'écoute et de
la surveillance de l'espace (à l'égard des satellites
en orbite ou des débris).
La
sécurité représente une approche plus consensuelle.
Les programmes peuvent relever du premier pilier(1)
avec des financements du PCRD (1,2 mds d'euros envisagés
actuellement). Il s'agit de sécuriser les approvisionnements,
les personnes, les sites. Il faut aussi surveiller les pollutions
et les frontières, notamment maritimes.
Certaines
actions sont sous la responsabilité communautaire : catastrophes
naturelles (GMES), trafic aérien…D'autres sous la responsabilité
de l'ONU : sanitaire, réfugiés, soutien en cas de
catastrophe majeure.
Devant la multiplication des besoins, il faut aussi définir
des priorités. La Marine nationale française propose
la sécurité maritime, sauvetage, surveillance, interception.
Ceci supposera des systèmes duaux avec l'Agence européenne
de sécurité maritime, qui se met en place. Ce domaine
illustre le potentiel des systèmes duaux utilisés
dans une coopération européenne et internationale.
Mais pour que ces systèmes atteignent leur efficacité,
on doit améliorer l'environnement juridique s'appliquant
à la mer et aux transports, actuellement inexistant ou anarchique.
Le 7e PCRD étudie un plan européen pour la recherche
en sécurité. Ce plan au niveau national imposera la
coordination entre les administrations de défense et les
autres administrations. Il supposera la coordination du 1er et du
2e pilier.
(1) Les trois piliers sont les
éléments qui constituent depuis le traité de
Maastricht de 1992 l'architecture institutionnelle de l'Union européenne
:
• 1er pilier: les Communautés européennes. Héritières
de la CECA, de la CEE et du traité Euratom, elles reprennent
le traité de Rome révisé par l'Acte unique.
Il s'agit d'un pilier supranational relatif aux politiques intégrées
(politique agricole commune, union douanière, marché
intérieur, euro, etc.). Pour les matières relevant
de ce pilier, les États membres ont transféré
une partie relativement importante de leurs compétences et
souveraineté à l'Union européenne.
• 2e pilier: la Politique étrangère et de sécurité
commune (PESC). Coopération intergouvernementale, en matière
d'affaires étrangères et de sécurité.
• 3e pilier: la coopération policière et judiciaire
en matière pénale.
Pascale
Sourisse, présidente de Alcatel-Alenia-Space
L'avenir
du spatial européen de défense dépendra des
budgets nationaux (loi de programmation militaire en France) et
de la politique spatiale européenne qui sera définie
dans le cadre de l'Esa en mai 2007. La politique européenne
en ce domaine a depuis quelques années affirmé le
concept d'accès indépendant à l'espace (qui
suppose des lanceurs et des bases spatiales européennes)
ainsi qu'un usage indépendant de l'espace.
Mais
à cette fin, les principes ne suffisent pas. Il faut maintenir
les compétences industrielles et de recherche. Or l'optimisme
n'est pas possible. Ces compétences, en Europe, dépendent
d'un marché commercial cyclique, actuellement orienté
vers une baisse durable. De plus le niveau des marges permises ne
permet pas de financer la R/D. Les taux de change euro-dollar défavorisent
de plus en plus les industries européennes. Les programmes
sur financement communautaires enfin, calculés au plus juste,
ne permettent pas non plus de soutenir des marges de R/D suffisantes.
Il faut ajouter que les systèmes de défense ne sont
pas seulement duaux, c'est-à-dire financés par le
secteur civil. Ils sont souvent spécifiques et exigent des
budgets prélevés sur les budgets militaires, eux-mêmes
en décru.
Comme
l'ensemble des pays européens ne sont pas en voie de s'entendre
sur une défense commune, les systèmes spatiaux de
défense doivent être pris en charge par des coopérations
renforcées entre Etats-membres.
Dans
le domaine défense comme dans le domaine sécurité,
la France doit continuer à y jouer le rôle qui avait
toujours été le sien, celui d'un moteur pour l'Europe.
Il faut qu'elle se remobilise. Or les inquiétudes sont grandes
car, pour des raisons budgétaires, elle diminue son effort.
Ceci entraîne chez les industriels la destruction de compétences
et d'emploi à forte valeur ajouté, qui ne seront pas
récupérables avant des années.
François
Auque, président d'Astrium
Reconnaître
ses faiblesses permet de les corriger. Espérons que la prochaine
législature reconnaîtra les insuffisances de l'actuelle
quand il s'agit de la politique spatiale de la France en matière
de défense.
Il faut rappeler quelques fondamentaux. On a répété
ici que les systèmes spatiaux sont duaux. Mais ceci ne signifie
pas qu'ils doivent être financés par les seuls civils,
même si les militaires les utilisent aussi. La dualité
suppose des financements partagés. Autrement dit, les militaires
doivent investir.
L'Europe a tous les éléments pour une politique ambitieuse
de spatial militaire. Les briques de base dont elle dispose peuvent
s'adapter à toutes les formes de coopération.
Mais
il faut élaborer une doctrine d'emploi, c'est-à-dire
envisager de faire de l'espace, comme aux Etats-Unis, un élément
clef des performances des forces armées. Citons entre autres:
la cartographie, le ciblage, la protection, l'accélération
de la boucle de commandement, la mise en réseau des unités,
la protection contre les missiles balistiques, le positionnement
des forces amies et des déplacements. Tout ceci est précisé
clairement par le groupe d'orientation stratégique de politique
spatiale de défense (GOSPS) créé en octobre
2003 présidé par l'ambassadeur Bujon de l'Estang(2)
.
Il
faut aussi procéder à un chiffrage des besoins financiers.
Selon les experts, ces besoins paraissent à portée.
Il faudrait passer de 1 md d'euros par an (somme des contributions
au spatial militaire des 6 pays européens s'intéressant
à ce domaine) à 2 mds, soit 5 euros par an pour chacun
des citoyens des 6 pays. Avec 2mds, le rapport de disproportion
qui nous sépare des Etats-Unis passerait de 1 à 20
à 1 à 10.
Malheureusement,
l'Europe dans son ensemble ne suit pas. Hors Ariane et Galiléo,
il n'y a pas de programmes européens. Les Etats européens
doivent comprendre qu'emboîter leurs compétences nationales
à un programme européen ne leur nuirait pas. Ce programme
devrait viser en priorité la surveillance de l'espace, (qui
sera de plus en plus envahi ou envahissable) la surveillance anti-missiles,
la surveillance maritime. Ceci peut se faire dans le cadre de l'Otan
(NB : mais avec des moyens propres aux Européens). La France
dans tous ces domaines ne doit pas baisser les bras.
Au-delà de la surveillance de l'espace et la surveillance
anti-missiles, il existe deux tabous. Un tabou de principe concernant
la capacité à détruire les capacités
spatiales d'un agresseur éventuel. Il faut traiter cela comme
on le fait de la dissuasion nucléaire en France : pas de
rôle offensif, mais les moyens d'une forte riposte. Le deuxième
tabou concerne la mise en œuvre. Les autorités de défense
peuvent être externaliser certains services, c'est-à-dire
les acheter aux industriels, et à quels coûts ?
(2)
voir http://senat.fr/rap/a06-081-4/a06-081-413.html
Discussion.
Résumé des interventions des assistants
1.
Les questions de sécurité, au sens large, devraient
permettre de dépasser les blocages inter-européens
en matière de défense commune. Ceci deviendra de plus
en plus d'actualité avec la prise de conscience du grand
risque pour demain qui est le risque environnemental. Les programmes
spatiaux de surveillance et d'évaluation, comme de gestion
des secours, joueront un rôle essentiel.
2. Chez les militaires, il faudra dépasser le réflexe
de protection du renseignement, tant entre les armes qu'entre les
pays. Il faut casser les logiques de "milieux" pour aboutir
à des logiques opérationnelles.
3. On peut faire référence à l'Otan. Mais mieux
vaudrait sans doute faire référence à la politique
étrangère et de sécurité commune (PESC)
du 2e pilier.
4. Pourquoi ne pas aller chercher l'argent où il est, c'est-à-dire
en particulier auprès de l'Agence européenne de défense
?
5. Pourquoi, dans le même esprit, n'y a-t-il pas de scientifiques
du spatial dans le Conseil européen de la Recherche ?
6. 2 milliards par an pour la défense européenne seront
insuffisants. Il faut voir ce qu'a coûté Airbus à
l'Europe – sans mentionner ce que dépense le budget
américain, directement et indirectement.
7. Alors que l'Europe peine à trouver les quelques centaines
de millions qui permettront, ceci pas avant 2 ou 3 ans, de compléter
la gamme des satellites Galiléo pour que celui-ci puisse
devenir opérationnel, en 2006, les Français ont dépensé
4 mds (les européens 12 mds) pour acheter des terminaux GPS
à 170 euros l'unité,…le tout allant alimenter
principalement les industriels américains. Galiléo
en 2010 arrivera sur un marché saturé. Où est
le business plan de Galiléo ? Pourquoi l'Esa n'y est-il pas
associée ? Il en sera de même vraisemblablement pour
les futures applications GMES où les marchés de masse
ne sont pas pris en compte. L'Europe marche vraiment sur la tête.
On n'arrivera à rien en continuant comme cela.
Deuxième
partie. Les vols habités. Quel projet pour l'Europe ?
François
Auque, président d'Astrium
Là
encore, ce thème est un sujet tabou pour l'Europe. Il génère
de véritables guerres de religions. D'où provient
le rejet général ? Peut-être du fait que certains
intérêts veulent conserver pour eux les crédits
qui seraient consacrés à une politique européenne
ambitieuse en matière de vols habités et d'exploration
habitée de l'espace.
Or, dans la politique spatiale européenne, le vol habité
est une composante indispensable. Il s'agit d'abord d'être
en cohérence avec l'Agenda de Lisbonne, faire de l'Europe
une société de la connaissance. Mettre en place de
tels vols supposera des investissements scientifiques considérables,
dans tous les domaines, qui rejailliront partout.
C'est par ailleurs un facteur clef pour l'identification de l'Europe,
notamment à l'égard de ses jeunes. Ceci aussi bien
en général que pour favoriser leur orientation vers
les métiers de la science.
Il s'agit donc d'un élément déterminant de
l'ambition spatiale. Les Etats-Unis, la Chine, l'Inde ne s'y trompent
pas. Il y aura dans le monde ceux qui joueront en Première
division, et enverront des hommes dans l'espace - et ceux qui n'y
seront pas et seront relégués en Deuxième division.
Mais que proposer ? Il faut savoir sur quoi bâtir.
Aujourd'hui,
les ambitions européennes reposent sur l'ISS (Station spatiale
internationale) et l' Automated Transfer Vehicle (ATV) qui sera
lancé durant l'été 2007 et qui pourra emporter
vers l'ISS 8 tonnes de cargaison. Mais ceci dépend en grande
partie des Etats-Unis et disparaîtra vers 2016, avec la disparition
de l'ISS programmée par eux. La priorité qu'ils donnent
à l'exploration de la Lune et leurs difficultés avec
les navettes spatiales peuvent compromettre l'avenir de l'ISS bien
avant 2016.
Or préparer un système de vol habité opérationnel
prend 10 ans. Il faut donc dès 2008 préparer l'après
ISS. On peut envisager :
- une capacité d'accès à la surface de la Lune,
en coopération avec la Russie. Le coût sera évidemment
très lourd.
- la poursuite de la présence de l'homme en orbite basse,
par le biais d'un vaisseau euro-russe exploitant les infrastructures
de Guyane.
- la participation à la base lunaire polaire américaine.
Les Européens fourniraient l'ATV. Ils devraient aussi développer
un atterrisseur lunaire propre. Il ne serait pas concevable qu'un
Européen ne figure pas parmi les équipages de cette
base à compter de 2020.
- la poursuite de l'exploration de Mars et d'autres planètes,
robotique d'abord puis humaine ensuite à plus long terme.
Il faudra sans doute participer dans ce cas à la mise en
place des hubs internationaux nécessaires.
Tout
ceci coûtera inévitablement cher (pas si cher d'ailleurs
que l'on imagine, compte tenu des PIB européens et des retombées
multiples). Mais il faut payer si l'on veut exister.
;
Il faudra aussi, pour optimiser les crédits, nécessairement
limités, réorganiser la démarche européenne
au plus haut niveau afin d'éviter les duplications. L'Europe
est une machine à dupliquer et donc à gaspiller. Il
faut réorganiser la démarche, programme par programme
et pour l'ensemble des programmes.
Jean-Jacques
Dordain, directeur général de l'Esa
La
question de l'homme dans l'espace diffère pour l'Europe de
celle de la défense, précédemment examinée:
- L'Europe y est dépendante des autres puissances spatiales.
- Il s'agit d'une activité déjà très
intégrée au niveau européen dans le cadre de
l'Esa.
- C'est une activité qui cherche à être visible
et non invisible. Les astronautes, pour leur part, sont de véritables
ambassadeurs que l'histoire n'oublie pas.
- Des initiatives privées commencent à s'y faire jour
(tourisme spatial, etc.).
L'Europe
joue dans l'ISS un rôle non mineur, supérieur à
sa contribution de 5%. Elle a fait les bons choix ( un laboratoire
complet, Colombus - l'ATV, gros système logistique pour le
ravitaillement et le rendez-vous automatique). Son partenariat est
fiable. Elle entretient enfin de bonnes relations avec les USA et
les Russes. L'année 2007 sera très importante, avec
l'envoi de Colombus et de l'ATV, ainsi que la présence dans
la station de 3 astronautes européens.
En 2015, les partenariats établis survivront plus longtemps
que la plateforme elle-même. D'où l'objectif de s'appuyer
sur ces acquis pour des projets d'exploration. L'Europe pourra y
jouer un rôle non négligeable. Comment ?
Un principe de base sera pour cela de ne pas dépendre d'un
seul système. Il faudra conduire deux voies en parallèle,
une voie européenne et une voie avec d'autres partenaires.
Pour le moment, la voie européenne est représentée
par l'exploration automatique, avec Exomars vers Mars voire des
astéroïdes.
Pour l'exploration habitée, il ne faut pas s'illusionner.
Même si l'Europe y consacre des dizaines de milliards, elle
n'aura pas de résultats avant 10 ou 15 ans. De plus, pour
le moment, dans cette direction, l'Europe dépend des USA.
Si ceux-ci se retirent, elle ne peut rien.
Le
premier objectif de toutes façons est la Lune. L'Esa réfléchit
actuellement aux scénarios de coopération avec l'Amérique
ou la Russie. 4 scénarios sont possibles :
- Fourniture d'infrastructures en orbite lunaire.
- Participation aux infrastructures au sol lunaire.
- Missions scientifiques d'étude de l'environnement lunaire.
- Transport d'équipages. Dans ce cas on ne peut discuter
qu'avec la Russie, car les USA ne veulent pas collaborer.
Tout
ceci fera l'objet de négociations entre les Etats-membres
en 2008, avec chiffrage. Mais ce ne sera pas fait au détriment
des autres activités spatiales. Les vols habités doivent
être compatibles avec les missions scientifiques. Il n'y aura
pas de guerres de religions.
Yannick
d'Escatha, président du Cnes, France
Dire
comme certains qu'il faut choisir entre l'homme et les robots est
trop réducteur. L'homme n'est pas plus interdit de séjour
sur la Lune et sur Mars qu'il ne l'était dans les profondeurs
océaniques. Les vols habités représentent certes
un défi technique mais qui est à la portée
d'une grande puissance spatiale, comme l'Europe.
Comment l'Europe peut-elle y participer ? Ce sera dans le cadre
de l'Esa, avec un apport particulier de la France. Les vols humains
stimuleront l'innovation technologique et scientifique, dans tous
les autres domaines.
Dans l'immédiat, la priorité est l'exploration robotique
de Mars avec retour d'échantillons. La Lune sur ce plan mérite
aussi une exploration, mais elle est moins intéressante que
de petits corps du système solaire ou des satellites des
grosses planètes. Tout ceci reposera sur le programme Exomars.
Le Cnes y participe dans de nombreux domaines : rentrée,
navigation, etc.
Vis-à-vis des Etats-Unis, la réponse européenne
visera en priorité à stabiliser le programme ISS,
sans dépendre de la navette. D'où le rôle de
l'ATV.
Pour aller plus loin, la réponse européenne devra
définir le bon rythme. Le Cnes étudie actuellement
ce que l'on appelle un « programme de programme
» qui comporte plusieurs objectifs :
- les architectures de références pour un programme
global.
- L'optimisation des ressources,
- L'identification des manques,
- L'interopérabilité entre segments,
- La sécurité des équipages avec deux systèmes
complets de transport,
- Des infrastructures communes de télécommunications
et de navigation
Quatorze
agences spatiales travaillent sur ce « programme de programmes
» qui sera soumis en 2007, début 2008 aux autorités
gouvernementales. L'engagement politique devra se poursuivre pendant
des décennies, sans remise en cause des engagements pour
cause de péripéties budgétaires et politiques.
Par ailleurs, le Cnes veut rappeler les exigences de la recherche
scientifique. Certaines missions deviendraient impossibles si l'exploration
lunaire ou de Mars introduisait des pollutions.
Joël
Chenet, Alcatel-Alenia-Space (en remplacement de
Pascale Sourisse)
Il
ne faut pas confondre le vol habité et l'exploration spatiale.
Le premier est un enjeu de l'humanité qui dépasse
de beaucoup la science. Ses suites se dérouleront pendant
des siècles. L'Europe doit y participer.
Les Etats doivent donc investir en propre. Il ne faut pas laisser
les agences spatiales supporter seules la charge.
La France, comme toujours, se devra de jouer un rôle moteur,
à la hauteur de ce qu'elle a toujours considéré
être son rôle dans le monde.
Discussion.
Résumé des interventions des assistants
1
Il faut mobiliser la conscience citoyenne. Faire comme on fait les
scientifiques avec le collectif Sauvons La recherche. Il faudrait
imaginer un collectif Sauvons l'Espace.
2 Le Cnes et l'Esa font de gros efforts pour faire connaître
les programmes, y compris aux scolaires. Mais cela ne touche pas
encore le grand public. Il faudrait des séries TV, des films
et des romans mettant en scène des héros européens.
3 On ne sait pas vendre l'espace comme un produit grand public.
Il faut y réfléchir d'urgence.
4 Les colloques et communications sur ces sujets intéressent
toujours beaucoup de monde, de toutes horizons politiques, comme
celui conduit à Toulouse le 29 septembre 2006 par l'association
Paneurope. Mais il faudrait les décliner avec des produits
dérivés.
Note
Quelques unes des références disponibles sur le site
d'Automates Intelligents
Compte-rendu du Colloque du 29 septembre 2006 à Toulouse
http://www.automatesintelligents.com/manif/2006/coltoulouse.html
Lettre n° 64 Spéciale Espace
http://www.kiosqueist.com/wwsympa.fcgi/arc/automates-intelligents-html/2006-03/msg00001.html
Compte rendu du colloque du Sénat du 2 novembre 2005
http://www.automatesintelligents.com/manif/2005/crespaceprogramme.html