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A
propos du débat entre Jean-Paul Baquiast et Jean Staune tenu
le 20 février à l'Entrepôt (Paris)
Débat
organisé par la Revue "Nouvelles Clefs" entre Jean
Staune, auteur de «Notre existence a-t-elle un sens ?»
éditions Presse de la Renaissance et Jean-Paul Baquiast,
auteur de «Pour un principe matérialiste fort»
éditions JP Bayol.
L'intégralité du débat sera bientôt
visible ici en vidéo
Glissements progressifs... de la science à la manipulation
par Jean-Paul Baquiast 22/02/2008
La
Revue Nouvelles Clefs a organisé le 20 février,
à l'Entrepôt (Paris 14e) une «confrontation»
entre Jean Staune et moi-même à l'occasion de la sortie
simultanée en 2007 de nos deux livres, «Notre existence
a-t-elle un sens ?» de Jean Staune et «Pour un principe
matérialiste fort» de votre serviteur. J'avais précédemment
expliqué dans
ces colonnes que je ne voyais pas très bien l'intérêt
d'une telle confrontation. Je considère en effet que nos
approches philosophiques respectives de la science sont incompatibles
et qu'aucun argument rationnel ne permettrait de trancher entre
nous.
J'admets
en effet très bien que la science ne puisse en aucun cas
prouver l'inexistence de Dieu. Mais à l'inverse, je prétends,
comme la majorité des scientifiques, qu'aucun de ses résultats,
passés ou actuels, ne peut prouver l'existence de Dieu. Par
conséquent, toute affirmation selon laquelle la science démontrerait
le bien-fondé du dualisme, c'est-à-dire l'existence
d'un principe spirituel extra-matériel d'où tout proviendrait
et où tout aboutirait, repose sur un véritable détournement
des résultats de la science. Jean Staune croît au théisme,
moi à l'athéisme. Il s'agit bien de croyances, je
n'en disconviens pas. Mais comme la science n'a rien à voir
avec ces croyances, qui relèvent de l'ordre du personnel,
à quoi bon en discuter ? Pour ma part, quelle que soit l'estime,
voire l'amitié que j'éprouve pour des chrétiens,
je ne discute pas avec eux, pas plus que je ne le ferais avec des
astrologues, la façon dont ils pourraient prouver scientifiquement
leur foi. En général d'ailleurs, comme ce sont des
gens mesurés, ils n'abordent jamais ce sujet.
Cependant,
j'ai finalement accepté de rencontrer Jean Staune à
l'Entrepôt (et non bien évidemment dans un lieu dépendant
de son étonnante Université interdisciplinaire de
Paris (http://www.uip.edu/uip/).
Mais le débat s'est déroulé comme je prévoyais.
Jean Staune a repris en rafales tous les arguments de son livre,
tendant à démontrer le caractère scientifique
du spiritualisme. J'ai pour ma part répété
que ces arguments scientifiques ne m'impressionnaient pas, car ils
étaient tout autant utilisables dans le cadre d'une «interprétation»
athée des résultats de la science. Les lecteurs
de cette revue auront la possibilité d'accéder bientôt
à un enregistrement intégral du dialogue, pour qu'ils
s'en fassent une idée par eux-mêmes. Mais sans
attendre, je voudrais ici indiquer comment mes amis et moi avons
ressenti la façon dont procède Jean Staune et ses
semblables pour séduire tant d'esprits naïfs.
Dans
la société française, le christianisme est
encore assez répandu. Mais comme nous sommes (encore pour
quelques temps) citoyens d'une république laïque, les
athées, héritiers du siècle des Lumières,
ont la possibilité de s'exprimer et défendre leur
philosophie. Les croyants ont donc quelques scrupules à afficher
la foi du charbonnier. Ils se cherchent des arguments rationnels.
Ce n'est pas le cas dans le reste du monde. Partout dorénavant,
des religions de combat affirment qu'ils faut croire sans discuter
aux contenus de leurs Ecritures. Elles demandent à leurs
affidés de combattre les armes à la main ceux qui
émettent le moindre doute, quitte à se transformer
eux-mêmes en bombes vivantes.
Les
sciences offrent une vaste panoplie d'éléments permettant
de justifier le spiritualisme. Ce n'est pas nouveau et ne présente
rien d'étonnant. Le front des connaissances a pris avec le
développement des nouvelles technologies d'observation, et
depuis le début du XXe siècle, un caractère
à la fois subtil et mouvant. Sans être spécialisé
dans l'histoire de la philosophie des sciences, on sait par exemple
que la double «révolution» de la relativité
et de la physique quantique a été depuis les années
1930 pain béni pour les spiritualistes, des plus honorables
jusqu'aux plus manipulateurs. Enfin la science reconnaissait qu'elle
devait abandonner le concept, d'ailleurs lui-même métaphysique,
d'un réel dur comme le roc, que le scientifique pouvait décrire
en détail. Malheureusement pour les spiritualistes, depuis
plus de soixante-dix ans maintenant, les scientifiques, dans leur
écrasante majorité, n'ont jamais affirmé que
la science admettait enfin la pertinence du paradigme dualiste spiritualiste.
Pour ces scientifiques, baliser les nouveaux champs d'incertitude
qu'ils croyaient déceler dans la modélisation du monde
a toujours été pour eux l'occasion, par de nouvelles
hypothèses, de mieux chercher à connaître ce
monde. Ce n'était pas du tout le feu vert pour un retour
aux Ecritures et aux croyances traditionnelles.
Il
reste que les croyants raisonnables (encore une fois, je ne pense
pas là aux populations misérables du tiers monde qui
n'ont guère le loisir de faire de la philosophie critique),
restent toujours en quête d'un discours qui pourraient à
leurs yeux les réinsérer dans la modernité
techno-scientifique. Les athées s'épuisent à
leur dire qu'ils n'ont pas besoin d'un tel discours pour croire
ce en quoi ils croient, puisqu'il s'agit d'autre chose que de science.
Mais si grand est le prestige de la science qu'ils n'en démordent
pas. Il leur faut un label estampillé du sceau de la scientificité.
L'habileté d'un Jean Staune, commune à tous ceux qui
de par le monde financent avec beaucoup d'argent le «dialogue
constructif entre les sciences et les religions», est
de leur fournir les arguments dont ils ont besoin. Les sciences
émergentes dites de la complexité s'ajoutent aux vieux
chevaux de retour de la physique quantique et de la relativité,
toujours valides quant il s'agit d'embrouiller l'esprit des ignorants,
pour offrir matière à manipulations.
Une
offensive venant de plus loin qu'il n'y paraît
On
me reprochera de parler de manipulations. Mais il s'agit bien de
cela, comme une lecture attentive du livre de Jean Staune le montre.
On commence par des citations présentées hors contexte
et prélevées dans des ouvrages de vulgarisation où
l'auteur fait appel à des métaphores pour mieux se
faire comprendre. Puis par des glissements progressifs, on arrive
à des interprétations subjectives personnelles présentées
comme des faits scientifiques. Si bien que l'on débouche
sur des énormités comme celles relatives à
la persistance de la conscience après la mort et à
l'existence d'une conscience universelle extra-matérielle(1).
L'utilisation
par Jean Staune et ses amis du thème de l'incomplétude
pour justifier le divin est exemplaire à cet égard(2).
Comme le lui ont reproché des scientifiques plus avertis
que moi, Jean Staune, ou bien s'appuie sur des évidences
triviales qui ne devraient susciter aucun débat, ou bien
avance des interprétations dont le seul objectif est d'éliminer
toute possibilité d'argumentation scientifique. C'est ainsi
une trivialité de dire que le cerveau humain, en l'état
actuel des connaissances hébergées par nos neurones,
est incapable de décrire exhaustivement l'univers ou prédire
son évolution. Mais dire que le théorème de
Gödel règle le débat constitue une véritable
entourloupette. Le théorème de Gödel intéresse
un domaine bien particulier de la logique mathématique. Personne
en dehors des polémistes ne songe aujourd'hui à prétendre
qu'il peut s'appliquer à une description de l'univers entier.
On
peut se demander pourquoi certains spiritualistes se donnent tant
de mal pour chercher dans la science des arguments à l'appui
de leur croyance en Dieu. Je pense que l'une des raisons justifiant
ce qu'il faut bien appeler une «masturbatio mentis»
tient à ce que la science moderne décrit dorénavant
très bien les bases neurales et épigénétiques
du besoin de croire. Celui-ci est apparu et s'est développé
chez les hominiens dès que ceux-ci se sont rendus compte
qu'ils étaient mortels. Pour affronter cette réalité
décourageante, leur cerveau a généré
des mythes consolateurs, à base de puissances tutélaires,
d'au-delà, d'éternité. La capacité à
entretenir ces mythes est devenue héréditaire et a
permis à l'espèce d'éviter désespoir
et suicide. Les athées eux-mêmes reconnaissent que
les mêmes bases neurales de la croyances sont activées
chez eux quand leur cerveau évoque des croyances plus matérielles,
comme la foi irraisonnée au progrès, au triomphe de
la vérité, lesquelles découlent elles aussi,
si on les prend au pied de la lettre, d'une interprétation
subjective d'un certain nombre d'observations statistiques.
Mais
ne soyons pas angéliques. En y regardant de plus près,
l'érection en dogme du principe d'incomplétude, ou
d'autres analogues, représente quelque chose de plus grave.
Ce n'est qu'une des armes adoptées par un spiritualisme de
combat loin d'être aussi désintéressé
qu'il ne le dit. L'opération est perverse et vient de loin.
Ses dimensions relèvent véritablement de la géopolitique,
c'est-à-dire de l'offensive de super-pouvoirs politiques
extra-européens s'en prenant à la science européenne.
La neutralité de celle-ci faisait sa force son universalité.
Il faut donc prouver qu'en fait, cette neutralité cache une
idéologie à détruire. Je m'en suis expliqué
dans mon livre, auquel je n'aurai pas la prétention de renvoyer
le lecteur. La science européenne «neutre» (comme
la science américaine laïque qui est son héritière),
doit disparaître, car elle est dorénavant un obstacle
à la propagation d'idées politiques combattantes inspirées
par les conceptions bibliques, islamiques ou, pourquoi pas, «contemplatives»
du monde. Celles-ci n'ont évidemment rien de «neutre».
Si
l'incomplétude a tout dit, si Dieu est là pour répondre
aux questions posées par la science, il n'y a plus besoin
en Europe de scientifiques ni de crédits de recherche provenant
des budgets publics républicains. Pour extrapoler sur un
propos n'ayant pas malheureusement suscité le scandale qu'il
méritait(3), le curé
(auquel nous ajouterons pourquoi pas l'imam, le rabbin voire le
scientologue) seront bientôt considérés comme
mieux placés pour parler de science aux enfants que les instituteurs,
survivances d'une laïcité républicaine devenue
gênante. La «laïcité ouverte» que
l'on nous propose sera le véritable pandémonium où
pourront s'affronter les représentants de tous ces spiritualismes,
au grand bénéfice des futures «guerres de civilisation».
Notes (1)On
constatera que Jean Staune s'entête à parler de la
«conscience» dans les mêmes termes que les prédicateurs
de tous les temps ont parlé de l' «âme».
Mais il évite ce terme d'âme, qui l'éliminerait
immédiatement du champ du débat scientifique.
(2)Voir ce qu'en dit l'un de ses adhérents,
Jean-François Lambert, sur le site de l'UIP (http://www.uip.edu/uip/spip.php?article629).
C'est le droit de ce monsieur de croire ce qu'il écrit, comme
c'était le droit du père de Chardin de croire au point
oméga. Mais un document pratiquant le «names dropping»,
art consultant à multiplier des citations sorties de leur
contexte, ne transforme pas un article polémique en démonstration
rigoureuse. J'aurais pu pour ma part écrire au moins 10 livres
aussi gros que celui de Staune pour expliquer que le matérialisme
(ou si l'on préfère pour parler comme les Britanniques,
le «naturalisme») a toujours inspiré la pensée
scientifique.
(3) Celui selon lequel le prêtre est
aussi bien, sinon mieux placé que l'instituteur pour enseigner
la morale aux enfants.