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Le Monde Interactif (Edition du mercredi 13 décembre 2000)

Un agitateur d'idées

Ancien haut fonctionnaire passionné d'Internet, Jean-Paul Baquiast lance avec Christophe Jacquemin un site sur l'intelligence artificielle

Il est fatigué, Jean-Paul Baquiast. Plus de quarante ans à oeuvrer dans l'administration lui ont laissé un visage buriné, des traits creusés par quelque chose qui ressemble à de l'amertume. Lorsqu'il parle de lui, l'homme étend ses longues jambes et courbe un peu le dos. Il regarde ses mains ; ses fins de phrase s'épuisent souvent dans un murmure boudeur. Une apparente lassitude qui n'a que peu à voir avec ses soixante-sept ans.

Pendant près d'un demi-siècle, ce haut fonctionnaire a navigué dans les administrations en tirant des bords. A contre-courant. Aujourd'hui, Jean-Paul Baquiast est parti de ses bureaux de conseiller aux nouvelles technologies au ministère des finances et s'engage dans une tout autre entreprise. Jean-Paul Baquiast par Wahib  L'ancien contrôleur d'Etat devait lancer avec son complice Christophe Jacquemin, mercredi 12 décembre, Les Automates Intelligents, une revue de vulgarisation scientifique sur l'intelligence artificielle, la robotique et la réalité virtuelle..

Il était temps. Car l'histoire de Jean-Paul Baquiast dans les arcanes de l'administration a eu, bien souvent, tous les caractères d'un vaste malentendu.
«A l'époque, j'ai fait ce qu'il fallait faire,
soupire-t-il. Sciences-po, du droit et puis l'ENA... J'aurais peut-être dû faire des sciences ! » C'est sur ce rendez-vous manqué qu'il se retourne aujourd'hui. De ses Automates intelligents, il veut faire un lieu d'échanges sur le Réseau, un outil pour « informer sur l'actualité et les développements des recherches et des applications dans ces domaines en croissance rapide ».

Et pour cause. Intelligence artificielle, robotique, réalité virtuelle sont, pour Jean-Paul Baquiast, « trois domaines de recherche qui ne prendront tout leur poids que si les personnes s'en occupant apprennent à coopérer ». Tisser des liens entre des généticiens, des informaticiens, des mathématiciens, des physiciens, des philosophes, nourrir chacun des découvertes et des idées de l'autre : c'est l'un des objectifs de Jean-Paul Baquiast et de Christophe Jacquemin, l'autre instigateur des Automates intelligents. « Interconnecter, mettre en relation, explique l'ancien haut fonctionnaire, c'est le meilleur moyen de faire émerger du chaos des choses, des idées nouvelles, originales. »

Pas question, toutefois, de laisser Les Automates intelligents s'enfermer dans une tour d'ivoire. L'autre but des deux fondateurs de ce site et revue en ligne, annoncent-t-il dans l'éditorial du numéro zéro, est de « vulgariser le plus possible auprès du citoyen les travaux et réflexions des sciences et techniques concernées ». Sinon, préviennent-ils, les « changements prodigieux » issus de la recherche sur l'intelligence artificielle « ne seront compréhensibles que par une petite minorité d'hommes, issus des couches socialement et intellectuellement favorisées ». Organiser le dialogue, en somme. Au sein de la communauté des chercheurs, mais aussi avec les profanes.

Des passerelles qu'en d'autres temps Jean-Paul Baquiast a tenté de jeter entre l'administration et ses administrés. Mais, là, les choses ont tout de suite mal commencé. Lorsqu'en 1962, à son retour de la guerre d'Algérie, il arrive au ministère des finances, on lui assène en guise de bienvenue un « fermez votre gueule et vous finirez 'conservateur des hypothèques' ».

Un conseil qu'il n'a jamais suivi. En 1966, il est toutefois nommé adjoint aux questions administratives de la toute jeune délégation à l'informatique. De l'intérieur, il assiste à l'ébullition du début des années 70, la création de la CII (Compagnie internationale pour l'informatique), puis, très vite, à la naissance d'Unidata, un consortium d'entreprises européennes. Un projet qui fera long feu, rattrapé par l'inconstance des politiques.

« C'était l'opportunité de donner plus de poids à l'Europe, explique- t-il aujourd'hui, amer. Si Unidata avait survécu, l'entreprise serait aujourd'hui l'équivalent d'Airbus ou d'Arianespace dans le domaine de l'informatique. » C'est un premier coup dur, son « plus grand regret ». Presque un coup au coeur.

Ce ne sera pas le dernier. En 1984, Jean-Paul Baquiast se lance dans une autre aventure. Nommé secrétaire général du comité interministériel de l'informatique et de la bureautique dans l'administration (Ciiba), il doit s'attaquer à l'immensité muette et froide de l'écheveau administratif. L'informatiser, le connecter, le moderniser, en un mot, espère-t-il, le « démocratiser ». Titanesque mission !

Mais en 1995, alors qu'Internet fait pourtant son entrée en France, le coup d'arrêt est donné, en même temps que l'alternance au gouvernement. Le Ciiba meurt. Un autre coup porté au coeur de Jean-Paul Baquiast. « Entre 1995 et 1997, c'est à ce moment que nous aurions eu le plus de travail, regrette-t-il. En 'années-Internet', autant dire que c'est quinze ans de retard que nous avons pris ! »

Qu'à cela ne tienne. Avec d'anciens collaborateurs, il fonde Admiroutes, une association dont le projet tient en ces quelques mots : « Internet et la démocratisation de la société ». C'est entendu : Jean-Paul Baquiast et ses acolytes estiment que la société et plus particulièrement son administration ne fonctionnent pas totalement sur le mode démocratique. Située dans le prolongement de l'action du Ciiba, l'initiative - privée - n'en sonne pas moins comme une petite fronde. Mais, rien à faire, Jean-Paul Baquiast rêve d'une «administration ouverte et transparente », de « forums citoyens », de « téléprocédures»... Donner de la conscience, de l'intelligence. Cette même passion qui le fait aujourd'hui s'intéresser à la cybernétique.

Une dernière fois, Jean-Paul Baquiast a essayé de donner de l'intelligence à l'administration. En 1998, le gouvernement Jospin lui commande un rapport sur la réforme nécessaire de l'administration à l'aune de la révolution Internet. Mais le rapport Baquiast n'est pas publié par l'administration et ne débouche pas sur des avancées concrètes.

Jamais en panne d'énergie, Jean-Paul Baquiast imagine avec Christian Scherer, en 1999, Les Cahiers de doléances. Il faut prêcher par l'exemple. «Faute de maintenance, constate-t-il, Les Cahiers de doléances sont aujourd'hui un forum mort. » Un décès qui date de la fin de l'année 1999.

Jean-Paul Baquiast pensait sans doute déjà à la naissance de ses Automates intelligents. Car l'homme n'est pas seulement l'« agitateur d'idées », le « type bien », dont parlent, avec un mélange de tendresse et d'admiration, ses collaborateurs. Il est aussi un homme qui aime retrousser ses manches.

www.automatesintelligents.com
www.admiroutes.asso.fr
www.doleances.org

Stéphane Foucart

 

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